Le soft power, arme de persuasion massive ?

Le vingtième siècle, dans toute son horreur, aura au moins servit à ça. En portant le carnage à un degré de sophistication plastique inégalé, il a laissé à ceux qui lui ont survécu un goût amer dans la gorge et une rengaine dans la bouche : "plus jamais ça". Désormais, la bestialité ferait place à davantage au dialogue. L'influence ne s'exercerait plus baïonnette au canon, mais passerait via des canaux culturels. Ça s'appelle le soft power et les Américains sont spécialistes du genre. La France, dont le rayonnement à l'international a culminé pendant le siècle des Lumières, était un peu dans le creux de la vague depuis des décennies, mais commence à refaire surface.

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Dans les rapports de force qui opposent les Etats, il est intéressant de remarquer que la guerre n'intervient qu'en dernier recours, lorsque la porosité culturelle ou économique est inexistante ou faible entre eux. Si auparavant l'influence culturelle était le pendant d'une domination dont les fondements consistaient en d'importantes ressources militaires, elle s'avère être de plus en plus autonome, déconnectée de toute logique coercitive. Même si le pays dont le soft power est les plus massif est toujours, sans conteste, celui possédant l'armée la plus puissante...

Si la Grèce, Rome, la France ou la Grande-Bretagne ont chacune imposé leur doxa à une période de l'histoire, l'avènement du cinéma, au début du XXe siècle, et sa confiscation par les Etats-Unis ont agi comme un rouleau compresseur culturel pour ces derniers. Les recoins du monde ne suivant pas de près ou de loin la mode, les sorties musicales ou les habitudes alimentaires américaines se comptent sur les doigts d'une main.

Ça ne dispense pas d'avoir à faire la guerre, mais ça en réduit grandement les chances, en tissant avec les pays étrangers des liens solides, basés sur une forme de bonne intelligence. Surtout, Rien de mieux pour ouvrir les portes de nouveaux marchés. La Chine l'a elle aussi bien compris, en cassant son image de pays fermé à grand renfort de diplomatie culturelle. Selon le Real Instituo Elcano de Madrid,  Pékin procède au "déploiement d'un ensemble d'actions visant l'opinion publique globale en rénovant ou renforçant ses moyens existants et en en créant de nouveaux. Les visites officielles se multiplient avec un usage modernisé des moyens de communications, et nous assistons par ailleurs à l'organisation de grands évènements internationaux et à la mise en place d'une politique de coopération culturelle particulièrement active."

La France n'est pas en reste, même si son action dans ce sens vise surtout à conforter sa position dans des pays de fait convertis à certains de ses moeurs, s'agissant d'anciennes colonies où le français est communément parlé. Avec 445 Alliances françaises et 96 Instituts français disséminées aux quatre coins de la planète, l'Hexagone possède le premier réseau culturel au monde. Le français compte 200 millions de locuteurs, un chiffre qui pourrait atteindre bientôt les 700 millions, avec le développement démographique rapide de l'Afrique. 5% des exportations du pays sont produites par les industries culturelles et créatives.

Ce rayonnement est notable, à l'heure où un certain nombre de journaux d'outre-Atlantique évoquent le crépuscule du pays. On peut cependant regretter qu'il se cantonne à des pays francophones. Le cas d'espèce ukrainien montre bien tout l'intérêt qu'il pourrait y avoir pour la France (et à plus large escient pour l'Union européenne) à étendre le champ de son action culturelle. Si l'Ukraine s'est détournée in extremis de l'accord d'association que lui proposait l'UE, c'est en partie pour des raisons économiques, d'accord, mais aussi et surtout parce qu'elle a préféré continuer de traiter avec un pays qu'elle connait bien (la Russie), dont elle parle la langue, plutôt que de s'aventurer en terre inconnue. Des initiatives ont été mises sur pied pour tenter de cheviller France et Ukraine sur le plan culturel. On pense ici au concours UART, par exemple, mettant à l'honneur des artistes ukrainiens sur le sol français. Mais globalement les relations bilatérales gagnent à être encore renforcées. L'Ukraine, dans cette affaire, n'a pas joué les filles de l'air. Elle a simplement mis sa décision en suspend, en attendant de mieux connaître ses collaborateurs. Logique. Ses atermoiements ont pour mérite de mettre le doigt sur nos lacunes. 

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