Russie - Occident, nouvelle guerre froide en vue ?

En 1992, le politologue américain Francis Fukuyama, s'inspirant des thèses d'Alexandre Kojève sur la fin de l'histoire, publiait son célèbre essai intitulé « La fin de l'histoire et le Dernier Homme ». Contemporain de la Guerre Froide dont la fin est amorcée à partir de 1989 avec la chute du bloc soviétique, Fukuyama estime que cet événement marque le triomphe du libéralisme et de la démocratie sur les autres idéologies politiques et, notamment, le communisme.

custom_1242910101351_v24_18942885.jpg

Mais à la lumière des incidents survenus récemment en Ukraine, opposant nationaux pro-européens et pro-russes, et plus particulièrement en Crimée, avec le référendum du 16 mars marquant son rattachement à la Russie, la remise en cause de la thèse de Fukuyama se pose nécessairement. Sommes-nous ainsi à l'aube d'une résurgence de la Guerre Froide ?

Depuis trois mois, Kiev, la capitale ukrainienne, est le théâtre d'affrontements toujours plus virulents entre citoyens pro-européens et forces de l'ordre, faisant des dizaines de morts et des centaines de blessés parmi les civils et les policiers. Le 21 novembre dernier, le gouvernement ukrainien renonce en effet à la signature d'un accord de libre-échange et de coopération avec l'Union européenne (UE), pourtant prévue la semaine suivante. Si le président Viktor Ianoukovitch parle d'une simple pause dans les négociations, certains spécialistes des relations internationales montent au créneau pour dénoncer en réalité un coup de force de Moscou, le Kremlin exerçant d'énormes pressions sur son voisin ukrainien.

La Crimée, petite péninsule du sud de l'Ukraine pourtant très éloignée de la capitale, n'est pas épargnée par les agitations qui secouent le pays, puisqu'elle connaît de nombreux affrontements à Simferopol, devant le parlement régional. Seulement, les pro-européens ne sont pas les seuls, cette fois-ci, à posséder le monopole des revendications. Cette région, en majorité russophone – environ 98 % -, attend depuis des années un geste de Moscou pour opérer son rattachement au régime du Kremlin. D'aucuns diront par conséquent que, comme toute poudrière dans laquelle on jette une mèche allumée, la Crimée devait un jour ou l'autre s'embraser et connaître de tels soulèvements.

Ainsi, le 6 mars, dans un parlement de Simferopol aux mains d'un commando armé - probablement russe -, les députés régionaux ont posé le principe d'un référendum sur le rattachement pur et simple de la Crimée à la Russie. Si son issue « victorieuse » - plus de 96 % de « oui » - ne faisait pas l'ombre d'un doute à la veille du 16 mars, sa légalité est quant à elle plus que discutable. Sans parler de l'opacité la plus totale dans laquelle s'est déroulé le scrutin, la Constitution régionale de 1998 dispose en effet formellement que les députés n'ont pas le pouvoir de voter des lois, et encore moins de proposer un référendum.

Kiev, mais également Paris, Londres, Berlin et Washington, se sont ainsi prononcés contre la reconnaissance de ce plébiscite, fortement entâché d'illégalité, mais dont la question de la légitimité se pose nécessairement. Si les Etats-Unis ne manquent pas de souligner que le référendum constitue une violation de l'intégrité et de la souveraineté de l'Ukraine, le recours à un moyen pacifiste pour décider du sort d'une région au statut si particulier - à la fois autonome vis-à-vis de l'Ukraine mais dont les 98 % de russophones réclament depuis toujours son rattachement à la Russie – peut s'entendre. C'est en tout cas l'interprétation retenue par le parlement de Crimée en mettant aux voix son annexion via le référendum du 16 mars, dont le résultat sera reconnue et entériné par Moscou deux jours plus tard.

Ce faisant, la capitale russe ne fait qu'officialiser sa mainmise sur la région : depuis 1997 et le traité d'amitié entre la Russie et l'Ukraine, le port de guerre de Sebastopol en Crimée abrite effectivement une partie de la flotte russe. La péninsule ukrainienne n'était d'ailleurs pas la seule à être convoitée par le régime moscovite, ce dernier soutenant plusieurs régions séparatistes : la Transnistrie, région indépendante de Moldavie dont le président du parlement a expressément demandé à Moscou son rattachement le 18 mars 2014 ; l'Ossétie du sud et l'Abkhazie, provinces séparatistes de Géorgie dont le Kremlin a soutenu en 2008 la guerre d'indépendance. L'on voit alors se (re)dessiner une zone d'influence autour de la Russie, non sans rappeler le glacis protecteur que formaient les Etats satellites de Moscou autour de l'ex-U.R.S.S.

La similitude ne s'arrête pas là. D'un point de vue idéologique, la Fédération russe semble avoir repris le flambeau de l'ex-Union soviétique en s'érigeant comme seule alternative au monde capitaliste et libéral d'Occident – Etats-Unis et UE essentiellement. Forte de son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU, Moscou n'hésite pas à soutenir ses intérêts qui, faut-il le reconnaître, sont souvent opposés à ceux des autres membres, mis à part peut-être la Chine. L'exemple des résolutions avortées dans le cadre d'une intervention armée en Syrie est sur ce point révélateur : s'il est normal que la Russie, tout comme l'ex-U.R.S.S., se soucie avant tout de ses partenaires économiques, elle semble bien esseulée parmi les autres grandes puissances mondiales.

L'absence – pour l'instant – d'affrontement direct entre les Occidentaux et la Russie, réaffirmée par le président américain Barack Obama, rappelle le climat de défiance qui régnait entre les Deux Grands de 1947 à 1991 : l'intervention militaire paraît inenvisageable, et il faut s'en féliciter, mais une entente n'a jamais paru aussi peu d'actualité. Alors non, Monsieur Fukuyama, l'histoire n'est pas finie. Non, la Russie n'est pas prête de se soumettre aux théories libérales du capitalisme, car il règne dans l'esprit de Monsieur Poutine – et dans celui d'un certain nombre de Russes – la nostalgie d'un empire soviétique, déchu et outragé. Et on le sait, l'histoire l'a suffisamment démontré, rien n'est pire que l'humiliation et le sentiment de revanche qu'elle suscite. Fort heureusement, si la paix entre les Occidentaux et la Russie est impossible, la guerre reste bien improbable.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.