L’inquiétante avancée des pions russes sur l’échiquier ukrainien

Bien loin de la désescalade annoncée et espérée au lendemain de l’accord international de Genève, la situation à l’est de l’Ukraine s’enlise entre l’armée et les insurgés prorusses. Alors que le Kremlin a explicitement reconnu l’effectivité de nouvelles manœuvres de l’armée russe à la frontière ukrainienne, l’imminence d’un conflit armé n’a jamais paru aussi prononcée.

C’est l’histoire d’un homme, d’une personnalité, d’un destin. Ces prémices à la Coluche pourraient prêter à rire si l’homme en question ne s’appelait pas Vladimir Poutine. Comment d’ailleurs esquisser un sourire lorsque l’on se mesure à la froideur de ses traits, à l’inexpressivité de son visage et au vice de son regard ? Voilà pour le portrait de l’homme, « patibulaire mais presque » conclurait l’humoriste. Un portrait qu’il ne réserve toutefois qu’à ses interlocuteurs internationaux semble-t-il. Car le tsar du Kremlin sait revêtir l’habit du dirigeant humoriste et décontracté, comme à l’occasion de l’émission télévisée et radiodiffusée « Ligne directe » du 17 avril dernier, où les sujets nationaux étaient chevauchés par maintes questions relatives à la crise ukrainienne. « Voir la main de Moscou en Ukraine est une bêtise » avait d’ailleurs déclaré le président russe. Le Monde, pourtant, n’est pas dupe.

Aucun signe de désescalade dans l’est de l’Ukraine

Alors que chaque camp accuse l’autre de vouloir semer la discorde sur le sol ukrainien, la diplomatie américaine dénonce clairement le non-respect par la Russie de la désescalade annoncée à Genève lors de la réunion des ministres des affaires étrangères. Et le département d’Etat de présenter les preuves de l’implication du régime de Moscou dans les tensions à l’est de l’Ukraine. Poursuivant la guerre des mots entamée il y a quelques jours, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, reproche de son côté aux Occidentaux de vouloir fomenter une révolution. Si cette déclaration doit n’avoir que peu de crédits à leurs yeux, elle en dit long sur l’état d’avancement des discussions diplomatiques entre les deux parties, qui doivent pourtant mener in fine à l’apaisement des tensions en Ukraine.

Mais les mots, apparemment, ne suffisent pas. Ne suffisent plus. La désescalade tant espérée devient petit à petit le vestige chimérique d’un passé très récent, où l’échange ouvert et sincère semblait dominer les relations russo-occidentales. Si bien que l’on est en droit de se demander aujourd’hui si la réunion de Genève n’est pas, au mieux, un coup dans l’eau, au pire, l’une de ses entrevues internationales hypocrites au cours desquelles les parties palabrent mais n’avancent pas. Pour ne rien arranger à l’affaire, l’Ukraine si discrète – ou dépassée – jusqu’à présent, décide tout à coup d’enfiler le costume du patriote farouche et d’affirmer, par la voix de son président par intérim Olexandre Tourtchinov, qu’elle ne reculera pas face aux « menaces terroristes ». Et les forces ukrainiennes de faire même mieux que ne pas reculer, puisqu’elles arrivent à se frayer un chemin à travers les positions prorusses.

Kiev accuse Moscou de vouloir une « troisième guerre mondiale »

L’est de l’Ukraine est donc depuis quelques jours le théâtre d’affrontements diffus, qui, s’il n’y avait pas les morts et les blessés pour en témoigner, resteraient quasiment invisibles sur la carte géopolitique. Cependant, après que les autorités de Kiev ont décidé d’intervenir militairement aux abords de la frontière, Vladimir Poutine, fustigeant ce recours comme « un crime sérieux contre [leur] propre peuple », a décidé de lancer « des unités des districts militaires du sud et de l’ouest [de la Russie] » afin de venir en aide aux ukrainiens prorusses. Après la guerre des mots donc, celle des actes, hautement plus symbolique, éminemment plus problématique et assurément inquiétante. Kiev n’hésite d’ailleurs pas à accuser son voisin de vouloir déclencher « une troisième guerre mondiale », « le monde [n’ayant] pas oublié la Seconde » d’après le Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk.

La gravité de ces propos ne fait que refléter celle des faits qui se déroulent sous les yeux de la société internationale depuis plusieurs mois. Qu’il est loin, le temps où le président Viktor Ianoukovitch, aujourd’hui déchu, remettait à plus tard la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne (UE) ; qu’il est loin, le temps où les Ukrainiens se rassemblaient place Maïdan pour protester contre la dérive russophile du gouvernement ; qu’il est loin, enfin, le temps où l’on ne se battait qu’avec des mots. Car aujourd’hui plus que jamais – et sans doute moins que demain –, la guerre ouverte est évidemment dans tous les esprits. Et le réchauffement du climat géopolitique n’est pas sans rappeler les heures froides de la deuxième moitié du XXème siècle aux Occidentaux, dont la frilosité se fait de plus en plus sentir.

La crise en Ukraine n’est finalement que l’histoire d’un homme. Un homme qui n’a jamais caché sa nostalgie pour la Russie impériale et qui assume totalement son désir de voir rebâtie l’ancienne Union soviétique. Et l’accomplissement de ce destin, le sien, celui pour lequel il est revenu au pouvoir, passe nécessairement par la reconquête des anciens satellites de Moscou, au nombre desquels l’Ukraine. Le président russe ne peut aujourd’hui plus se cacher derrière l’hypocrisie de son sempiternel discours, feignant que « la main de Moscou » n’a rien à voir avec les événements actuels. Et l’Occident, pour ne pas dire le monde dans son ensemble, a tout à craindre de l’appétit expansionniste de cet homme. Mais à quel point ?

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