Je suis juive et je ne me désolidariserai pas du mouvement antiraciste

Cette lettre ouverte concerne les réactions aux comportements antisémites constatés samedi lors de la manifestation contre les violences policières et pour demander justice dans l'affaire Adama Traoré. J’y présente mon sentiment de femme juive antiraciste qui doit balancer entre deux univers qui ne se soutiennent pas toujours.

Dimanche, je me suis réveillée en trouvant sur mon fil d’actualité Facebook de multiples posts en réaction à des images et vidéos prises lors de la manifestation contre les violences policières de la veille. En cause, une vidéo où on peut voir et entendre un manifestant traiter des jeunes de générations identitaire de “sale juifs”, et des photos de manifestants ayant amenés des banderoles où l’on pouvait lire “Israël laboratoire des violences policières” ou “Stop aux massacres d’Israël, liberté et Justice pour la Palestine”. Les posts de condamnation se multipliant, un sentiment de peur et de colère m’a pris aux tripes, car j’ai vu dans ces actes, et ces posts des raisons utiles à plusieurs organisations ou personnes juives de se désolidariser d’un mouvement sociétal entier. L’idée qu’il y a un “eux” et un “nous” et qu’”il·elle·s” sont contre “nous”.

La première chose qui m’est venue à l’esprit est l’enregistrement de policiers racistes qui a été publié il y a peu de temps par Arte radio. Dans ces enregistrements glaçants, on entend précisément ces représentants de la loi espérer voir les minorités s’en prendre les unes aux autres, s’attaquer pour pouvoir gagner cette “guerre raciale” qu’ils attendent tant. Cette écoute m’avait secouée de la tête aux pieds, et sa gravité extrême m’avait sauté aux yeux. Il s’agit de personnes armées par l’Etat, reconnues comme garants de la loi tenant des propos racistes, antisémites, homophobes et misogynes, qui font part d’une volonté de massacrer tout ce qui ne leur ressemble pas. Cette vidéo est un exemple accablant de la présence de policiers extrêmement racistes dans une institutions qui est accusée de contrôles au faciès, d’usage disproportionné de la force, et d’impunité face à ces violences, même lorsqu’elles mènent à la mort de plusieurs personnes. 

En ce sens, j’estime qu’il y a une urgence dans le fait de manifester, et de soutenir un mouvement qui dénonce cette impunité, et met en lumière les problèmes au sein de l’organisation même de l’institution de la police. Cette urgence m'apparaît bien plus grande aujourd’hui, que celle des manifestants filmés. Je n’excuse ni les actes ni les mots antisémites, je décide de traiter un problème systémique par la manifestation et le mouvement populaire, et de ne pas mettre dans la bouche de milliers de personnes les mots de quelques-uns. Je vois déjà les commentaires comparants cet argument à celui utilisé pour défendre les policiers racistes et violents, l’argument du “cas isolé”. Il n’est pas comparable en ce sens: les uns ont un système et une justice qui les protègent, alors que les autres n’ont pas ce traitement de faveur. L’impunité et les faits reprochés font une différence telle que les deux cas ne peuvent être traités de la même manière.

Je ne voudrais surtout pas que les dénonciations d’antisémitisme,qui sont légitimes, noient le débat des violences racistes et policières. Le piège est facile et a été utilisé maintes fois, pour discréditer une manifestation, il suffit de critiquer les actes de violences, verbales ou physiques d’une minorité, d'axer sur les dommages réalisés, sans contextualiser ou rappeler les revendications. Ainsi, lors de grèves, combien de fois ai-je vu des micros tendus aux gens impactés raconter leurs désagréments sans avoir au préalable clairement énoncé les causes et revendications des syndicats. Ici, je voudrais rappeler que ces manifestations existent car elles demandent la fin d’une impunité policière lors d’enquêtes sur les violences racistes, viols, ou assassinats, la reconnaissance du contrôle au faciès effectué par les “gardiens de la paix”, et des mesures prises par les décisionnaires pour contrer et punir les violences et le racisme.

Concernant les banderoles sur le conflit Israélo/Palestinien, je tiens tout de même à exprimer mon ressenti. Être militante juive et antiraciste est un numéro d’équilibriste entre deux combats où certains militants ont des aprioris, des préjugés, des ignorances de chaque côté. Il m’est arrivé d'hésiter à aller dans certains événements pour des causes que je soutiens par lassitude de savoir qu’il y aurait des pancartes similaires. Mon rapport à Israël, à sa politique ne regarde que moi, ce n’est pas le sujet de ce texte.

Il faut qu’il existe des espaces pour parler de ce conflit, et je suis pour l’existence de manifestations, d’associations, de discussions en ce sens. Je souhaiterais également pouvoir manifester pour les droits de mes concitoyens, contre les violences policières, contre le racisme systémique, contre les statues et les rues qui honorent des racistes ou des pédophiles illustres, pour l’égalité de genre, pour les libertés religieuses, pour les défenses des droits LGBTQI+ sans qu’on me demande mon positionnement sur le conflit israélo palestinien. 

Car lorsque je répondais déjà à un professeur à l’école, que non, “mon pays” n’était pas Israël, mais bien la France, je répondais à cette suspicion de double allégeance qui vise les Juif·ve·s français·e·s. Et lorsqu’on occupe des manifestations pour les droits des habitants en France de slogans et pancartes faisant référence au conflit israélo palestinien, je me demande, si on va aussi me soupçonner de double allégeance en étant juive antiraciste. J’ai une opinion peut-être similaire, peut-être plus modérée, peut-être radicalement opposée à celle des slogans présents dans cette manifestation, et je ne vois pas pourquoi ma présence pour défendre le droit à la justice et à l’égalité de mes concitoyens devrait être accompagnée d’un positionnement sur un conflit étranger.

Néanmoins, je continuerai de soutenir ce mouvement, et les mouvements antiracistes d’autant plus lorsque les organisateurs dénoncent ces comportements, car je ne laisserai pas quelques manifestants bloquer mon activisme pour ce pays, et je ne ferai pas le plaisir aux policiers racistes entendus sur Arte de participer à ce conflit inter-minorités.

 

Sur ce, je souhaite bon courage encore et toujours à Assa Traoré, je remercie les organisateurs et les participants de ces manifestations et j'espère que justice sera faite pour Adama Traoré. En conclusion, je mets la liste des ressources antiracistes établie par “Women who do stuff” à destination des personnes blanches. Je conseille  également l’épisode de kiffe ta race “juive et française”.

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