Ne parle plus d'amour

Elle arrivait de son pas qui déclinait lentement, un pied devant l'autre. Je ne sais pas pourquoi m'étaient venus à l'esprit les San Antonio. Peut-être à cause de la dévotion chaque fois lue dans ces romans de gare, pour le personnage de Félicie, la maman du héros. Sans doute aujourd'hui je la comprend, cette dévotion. Celle qui rentrait en mon logis était elle aussi arrivée à l'âge où le fils entoure de son bras sûr ses derniers pas, comme cette même femme avait su le faire pour les premiers chancellements de son rejeton.

 

Il ne s'agit chaque fois que de station debout, notre condition d'humain. Quand on a passé sa vie en verticalité combattante, quand on a assisté à la levée du cul encouché de son fils, se voir contraint à la station assise d'avantage qu'à celle debout est un délitement. L'homme a conquis la station debout depuis son animalité et chaque phase qui l'amenuise, au cours de ses âges, ne cesse de lui rappeler qu'il est moins Homme. Ou Femme. Que les féministes se taisent en cet instant puisque le neutre n'a pas été inventé pour cet état. Bien sûr il y a " Humain " mais je ne peux l'employer puisque, jamais, jamais, je n'ai vu ma mère perdre de son humanité en perdant de sa verticalité.

 

A part deux ou trois idées à la con, maudite télé. Mais pour le reste ma mère n'était qu'amour, amours maladroites. Spontanément désarmées d'intentions, ce qui les rendaient d'autant plus cinglantes. Parce qu'autant l'amour est pur, autant son incarnation peut-être dévastatrice.

 

Le temps est passé. On ne vit que sur nos bases, inchangeables. A nous d'en tirer le meilleur. Les querelles intimes et d'enfance n'ont plus d'existence, plus de chair. Une vieille femme était entrée en mon logis et cette femme avait besoin de mon bras, de ma présence, surtout. L'âge n'est qu'une roue farceuse mais je n'y pensais même pas en cet instant. Le plus de mes pensées, si tant est qu'il y en eut, était : le prochain dans l'ordre des futurs disparus, quand elle ne sera plus, c'est moi.

 

Prends garde à la marche. Elle entrait de son pas mesuré. Elle me donnait son sac, son vêtement. Je les posais pour elle là où elle les auraient mis elle-même mais quand on reçoit, les codes sont importants. A travers ces codes c'étaient des échanges d'humanité, aussi

 

Elle tirait une chaise. On avait tant de chose à ne pas se dire.

 

Maman

 

Qui était-il ?

 

Question silencieuse, réponse de silence. Une logorrhée me venait, pâteuse comme un enduit. Boucher les trous. Parler de tout, de ces riens du quotidien, de tout ce qui ne parle pas, parler de ce qui remplit. Et ma mère se taisait. Et ce silence prenait lentement la pièce et peu à peu je me taisais.

 

Le soleil parisien, cette chose un peu floue, enjolivait pourtant le bois poli de la table basse entre nous. Nos regards perdus dans cette brève enluminure. De qui parlions-nous ?

 

Elle savait combien je m'en fous de ses radis, de ses salades, elle se taisait. Le café préparé refroidissait discrètement dans la pièce à côté. Le soleil se rembrunissait déjà et la table redevenait l'assemblage incertain de bois tourné, ramené dans les bras depuis St Ouen le mois dernier.

 

Son dessus m'avait plu. Lisse, comme neuf. Un dessus de glissade, le reste m'importait peu. En cet instant le regard de ma mère dérapait dessus autant que le mien, autant que je voulait m'en arracher, autant que je voulais rétablir un équilibre, ne plus me dérober sans cesse à chacune de ses venues.

 

C'était qui, c'était où ?

 

Cette fois-là je l'ai cherché en sa présence. En d'improbables ressources. J'ai pioché dans ma discothèque avec violence, à la lettre V, comme Van Halen. Avec intention de faire mal.

 

Bordel, mais c'était qui, maman ?

 

" Ain't Talkin About Love ". Ça couinait dans mon appart, ça dégueulait sévère de mes enceintes, et le plus étrange c'est qu'elle semblait aimer.

 

Ou laissait-elle passer l'orage ?

 

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