Irrésistible

J'avais en tête une chanson de Juliette, issue de l'album "Rimes féminines" (sorti en 1996, Le Rideau Bouge). La plage inspiratrice est la quatrième de l'album. 4'14" de grand bonheur, d'ailleurs la chanson s'appelle "heureuse", et j'aurais pu appeler cette nouvelle ainsi. Le titre que j'ai finalement choisi est un autre hommage à Juliette.

Cinq connectés : Un qui reste muet, deux obsédés, une femme, et moi. Trois hommes, deux femmes. Une nuit de perdue pour tout le monde.

 

Pourquoi on se retrouve pas tous les cinq pour la soupe à l’oignon ?

 

Je vais couper, Attention, Fbrune se déconnecte, encore cinq secondes, messieurs les grandes gueules, ramenez la donc une dernière fois…

 

Elle envoie un ultime appel à Hbeaumec : Encore en forme, à cette heure ? Mais Hbeaumec s’est endormi sur ses fantasmes nocturnes.

 

Elle a un geste qu’on dirait de repli, de protection. La main glissée entre ses cuisses, solitaire. De son autre main elle éteint l’ordinateur et sa fine stridulation de cigale, son ventilo qui devient fou, engoncé comme il est dans la couette. Le silence est infernal.

 

J’étais déjà au lit, bande de cons. Vous êtes vraiment cons alors…

 

Elle se laisse tomber sur l’oreiller, retient de justesse la tentation de s’arracher quelque chose.

Une envie de gueuler un truc bien crade. Une envie de pleurer. Une envie d’air pour calmer sa détresse. Merde, de merde de conne de vie de merde… Et puis elle cesse de bouger, comme elle aimerait cesser de vivre, parfois. Son esprit se fige aussi, ce n’est pas ce soir que son cul oublié sera à la fête.

 

Même pas la fête d’une bite d’occasion, emmanchée d’un solide larron, non.

 

Elle se serait contentée d’une petite parenthèse de fête, après un échange de gentillesses. Le petit mot de tendresse d’un type un peu seul, un peu paumé, qui fait du gringue pour rire, à l’abri derrière un pseudo, anonyme. Ça n’engage à rien, ça donne un peu d’air, entre la mélancolie du soir et la solitude aggravée du matin.

 

Un éphémère azur pour y découper des légèretés, des silhouettes puissantes qui la frôlent en esquissant un pas de danse, les mains dans les poches, sur les lèvres une trille de rossignol. Le plus hardi roulerait des mécaniques, l’entrejambe élastique et le verbe voyou. Il aurait le sourire canaille et des mains de pickpocket, l’inconstance d’un artiste et le cœur d’un crocodile. Il poserait la main sur ses seins de matriarche... De ses doigts, Fbrune tente un galop sur sa coquille empoissée. Pas de repos compagnon ! Elle fait comme si, les reins en cavale sur la lande sonore de sa literie complice. Sois doux avec tes bras, sois dur avec ta queue… Elle râle un sanglot et s’endort abîmée, la main inerte entre les cuisses comme une algue oubliée par la marée.

 

Elle rêve d’impalpables compagnons, d’inconnus mémorables dont elle découvre la trace humide dans des vestiaires publics et surchauffés. Leur odeur aux toilettes, leur crasse intime sur la faïence des douches alourdie de vapeur. Elle rêve de sous-vêtements égarés tombés de la ceinture des hommes. Une mémoire de forme imprimée dans le coton, la rondeur des fesses, le creux étroit des couilles, un restant de chaleur intime.

 

Elle rêve de lieux déserts. Une salle de classe, les chaises en pagaille, les tables silencieuses, et l’odeur des gamins qui a tout imprégné. Entre les tubes métalliques de son bureau de lycéenne, elle serre convulsivement les cuisses sur une chaleur soudaine et incongrue. Ses doigts se crispent sur le stylo plume en panne d’inspiration. Une onde spasmodique lui bat le ventre. Le regard du pion. Le feu aux joues. La honte. Tu crois qu’il a vu ? Qu’il a vu quoi ?

 

Au réveil, dégringolade. Elle avance les yeux fermés vers sa cuisine, guidée par l’odeur du café. Elle n’aime du café que son parfum, celui qu’elle sent de son lit, depuis la cuisine de son enfance. Elle boude alors de longues minutes devant sa tasse en regrettant d’être née autant que d’avoir veillé si tard. Lui reviennent en mémoire les piètres dialogues, entretenus à longueur de t’chat, avec des hommes qui lui font perdre son temps, ses nuits, et peu à peu ses dernières illusions sur le genre masculin. Ou sur les chances qu’il lui reste de ne pas crever toute seule. Elle patauge, elle se sent couler, alors elle agrippe la bouée. La présence apaisante, sous plaquette de dix : hier Lumidiol, aujourd’hui Prazoc, demain un autre, quelle importance ? Elle ouvre la gélule du bout des ongles, en verse le contenu au creux de sa main. Puis elle décide que la cuisine manque d’air, elle ouvre la fenêtre et s’offre au vent du nord. Le bras tendu au dehors, elle écarte les doigts et la poudre magique se disperse dans l’univers. Il est temps de sortir.

 

La vie dehors. La vie qui pue l’indifférence, le gas-oil et le promotionnel. La vie, quoi. La vie sans elle, son parcours habituel sur son bout de trottoir ou personne ne reconnaît personne. Elle promène son petit malheur intime sous le bonheur géant des affichages urbains. Et quand vient le soir et l’heure d’affronter les murs de son appartement, elle flâne et prend son temps, elle prend le dernier soleil et la dernière illusion qu’un homme pour elle va sortir d’un chapeau de hasard.

 

Elle se promène parc Montchanin. Elle déteste ce parc et ses visiteuses, ces vieilles cocottes qui font encore des grâces à de presque veufs penchés comme des saules argentés sur leur boudin jaloux, nommé Pépette de Machin-chose qu'elles tiennent au bout d'une laisse. Si elle doit attendre soixante dix ans et se colleter un quart de chien ridicule pour attirer les hommes, autant qu’elle leur tape sur l’épaule maintenant : Redressez-vous messieurs, je ne suis pas un canon, mais j’ai la peau plus fraîche que les parchemins emperlousés devant lesquels...

 

Accordez-moi vos derniers feux…

 

Elle laboure le gravier de l’allée en direction des toilettes publiques. Ce coin du parc a toujours eu la réputation d’attirer les saligauds. Quand elle était petite, sa mère lui interdisait de s’en approcher. Les bonshommes en manteau, les mains dans les poches… Existent-ils vraiment ? L’endroit est désert et l’odeur peu engageante. Qu’est-ce qu’elle vient faire ici ? Misère, ça tourne pas rond, ma fille.

 

Elle retourne chez elle, avec sa demi baguette et la bouchée à la reine qu’elle mangera peut-être ce soir. Elle attrape le dernier pavé de Margareth B., cette autre vieille toupie d'outre Atlantique qu’elle imagine affublée, elle aussi, d’un boudin jaloux et hors de prix. Ses histoires se ressemblent toutes, les personnages ont la cinquantaine épanouie quoique assombrie par un divorce récent. Ils exercent une profession libérale entre Boston et New York, S’invitent à Cape Cod, boivent du Chardonnay dans les meilleurs restaurants et cultivent une foi inébranlable en Dieu et Les Saintes Amériques. Elle avait pourtant acheté le dernier Modiano, mais n’a pas trouvé le courage de l’ouvrir. La bouchée à la reine tourne sur elle-même dans le micro-onde, Wesley a reposé son verre de Chardonnay. Mon Dieu, je suis vraiment désolé, Chloé. Mais je suis sûr que tout va bien se passer. Ding, la bouchée s’immobilise. Fbrune a calé la page de son roman avec le pot de l’impatiens.

 

Elle oublie Margareth B, promène son repas jusqu’à l’ordinateur. Sur le site, comme tous les soirs, elle se retrouve phalène voletant parmi la foule solitaire assemblée ici comme autour d’un réverbère. Elle murmure bonsoir du bout des doigts au premier de ces messieurs qui lui tend une phrase, ficelle qu’on s’amuse à tirer vers soi en espérant trouver quelqu’un à l’autre bout.

 

Bonsoir, écris-moi des salades comme tous les soirs, fais le gentil, le cultivé, et puis demande-moi comment je suis physiquement. Bonsoir, fais-moi rire d’une blague à deux sous, puis vantes la taille respectable de ta biroute qui s’inviterait bien à me rentrer partout. Mais tu m’as pas regardé, pauvre niais ! Bonsoir, pleure un coup ça te fera du bien, dis-moi entre deux sanglots que tu es poète et balance tes vers de mirliton désespéré. Désespéré de ne pas avoir tiré un coup depuis la saint Glin-Glin. Bonsoir, il y en a pas un qui me dira qu’il ne vaut pas un clou, qu’il veux juste arrêter de se l’asticoter le vendredi soir en regrettant de ne pas recevoir les chaînes du câble ? Allez, on prendra l’abonnement et on se les regardera à deux, et pendant la pub, on se fera un petit coup de tendresse… On se regardera dans les yeux, comme ça, en faisant les blasés, c’est toujours pareil ces films, on se quittera pas le regard, il y aura une place pour mes joue dans le creux de ses mains, il me fera une bouche en cœur en pressant et il finira bien par y poser ses lèvres…

 

Bien sûr que j’aime le cul, pauvres cons, mais le cul tout seul, ça me fait mal aux lendemains !

Et puis merde ! Pourquoi ça marche pas ces trucs là, tu peux me le dire, toi, avec ton pseudo de pétasse ? Tu passes de temps en temps, pas longtemps, juste le temps qu’il faut pour harponner un mec. Et t’en fais quoi ? Et comment tu fais, d’abord ? T’es bien foutue ? Mieux que moi, c’est pas trop difficile. Laissez m’en un, les filles. Juste un. Cassez-vous toutes de là, juste une fois, pour qu’ils me branchent et que je choisisse. Après je me tire, je ne reviens plus sur ce site de merde. J’en veux un près de moi quand je me réveille. Je lui demande rien. Juste de rester. Je veux plus vieillir toute seule. Je m’en fous qu’il se lève pas le premier pour acheter les croissants. Je me fous qu’il m’offre pas des fleurs à la St Valentin. J’en ai jamais eues ! Je m’en fous qu’il me fasse pas jouir. J’en veux un que je fasse bander de temps en temps, ça suffira. Ça me dérange pas de commencer une vie de couple à la page « 20 ans après ». J’en veux seulement un qui me laisse venir dans ses bras, le soir, quand on se met au lit, avant qu’il commence à ronfler. Pourquoi j’aurais pas droit à une vie de merde à deux, moi aussi ?

 

Je ne sais même plus ce que je veux vraiment…

 

Fbrune se déconnecte solitaire, comme elle est venue. Elle reprendrait bien Margaret B, avant de s’endormir. Elle a envie de savoir ce que va faire Chloé. Va-t-elle surmonter son sentiment de culpabilité et faire à Wesley la place qu’il espère ? A la place de Chloé, elle se tortillerait pas des états d’âme à trente sacs la séance de psy. Elle descendrait son verre de Chardonnay, ferait le tour de la table, choperait le Wes par la cravate : Un peu, que ça va bien se passer, mon loup. J’habite à deux pas…

 

Elle rêve de casernes désertées par ses occupants. Des portes s’ouvrent et lui révèlent des intimités interdites aux femmes, et l’odeur fauve des nuitées militaires lui saute à la gorge. Son pas prudent couine sur le parquet luisant d’encaustique, les lits sont en bataille, elle en choisit un pour être le plus sale. C’est la couche d’un vieil adolescent, qui exhale des parfums de fantasmes nocturnes. Elle quitte alors tous ses vêtements, ouvre une armoire de fer à la porte couverte de femmes aux seins éléphantesques. C’est son image qu’elle voit dans la glace. Elle entend le frottement saccadé d’une poignée virile sous un manteau fermé. Elle serre très fort la branche du châtaignier entre ses jambes, elle se balance doucement, ça fait tout drôle, son petit frère lui crie : Marjorie, qu’est-ce que tu fais, Marjorie ?

 

La gélule de Prazoc est en équilibre au bout de son doigt. Une par jour, dit l’ordonnance. Elle la choisit toujours avec un soin méticuleux, puis la toise avec méfiance. La gélule glisse et roule sur le formica blanc. Petit vaisseau en provenance du paradis, les cales pleines de bonheur. Marjorie la reprend, ouvre la gélule au dessus de sa tasse. Une quantité respectable de poudre blanche s’en échappe et se noie dans le café. Elle remue le tout avec soin, se lève et jette le contenu de sa tasse dans l’évier. Elle fait chauffer de l’eau pour le thé, puis appelle son médecin. Allô, docteur Charpet ?

 

La salle d’attente est saturée d’épidémies à la mode, ça renifle et ça gargouille. Elle, quand son nez coule c’est du chagrin. Elle n’attrape que les rhumes de cœur et des brouillards au cerveau. Son transit est obstinément paresseux, mais elle est prête à essayer autre chose : Courir aux toilettes et se liquéfier, folle de bonheur, Crier son extase à travers les glaires et la morve, dans les bras d’un homme inoxydable… Elle jette un coup d’œil désabusé au « Femme nouvelle » qu’elle a pris au passage : Soyez belle en hiver… Moi je suis moche toute l’année ! Elle sort un livre de son sac, et la vie des divorcés chics de Margaret B. se superpose au silence étouffant, troublé de temps à autre par une toux grasse, ou l’apparition du docteur Charpet. Wesley murmure : Tout va bien se passer, dans la rumeur cossue d’une Bentley. Il consulte sa Breitling, plus pour faire oublier le temps à Marjorie que pour savoir s’il peut appeler Chloé. Elle dort encore, là-bas, sur la côte ouest. Charpet lui tend la main. Bonjour Marjorie.

 

Le temps n’a pas laissé de marques dans le cabinet de consultation et l’ordinateur portable fait un anachronisme étonnant sur le bureau de vieil acajou. Charpet le consulte en levant le menton, les lunettes sur le bout du nez. Marjorie fait ce qu’elle a toujours fait ici, depuis l’enfance. Elle se déshabille et s’allonge.

 

Qu’est-ce qui t’amènes, Marjorie ?

 

C’est le Prazoc. J’ai lu les effets secondaires.

 

Et alors ?

 

Je les ai tous. Je me trouvais pas très en forme, depuis quelques jours.

 

Tous, vraiment ? Voyons, tu es venue me voir le 17. Ça fait à peine deux semaines. Il faut un certain temps pour que les petits désagréments du début s’estompent. Tu as suivi le traitement pendant combien de temps, réellement ?

 

Un par jour depuis le 17. J’en suis à la moitié de la boite. J’ai la bouche sèche, des vertiges…

 

Charpet sourit : Tu es amoureuse ?

 

… Des nausées, des… Troubles de…

 

La mémoire ?

 

… La libido.

Charpet se lève et s’approche de Marjorie. L’âge a rendu sa démarche solennelle. C’est un médecin méticuleux pour qui l’auscultation d’un patient est un rite qui relève de l’intangible. Marjorie fait silence, comme elle faisait silence dans l’église de son enfance quand le prêtre officiait, qu’elle suivait avec envie le ballet feutré des enfants de Chœur. Elle est allongée sur la table, sous la lumière chaude d’un projecteur halogène qui absout la rigueur des lambris et la sombre autorité de la bibliothèque. Elle offre son corps dénudé au mystère d’une eucharistie médicale. Elle n’ose plus bouger, plus regarder. Troubler ce recueillement serait un sacrilège. Charpet se tient à côté d’elle, ceint de son stéthoscope. C’est l’étole et la marque de son rang. Marjorie retient son souffle. Les mains du praticien se posent sur elle.

 

La douceur de ses mains…

 

Un printemps hors saison, comme une réponse à son entrain retrouvé. Marjorie effleure le trottoir avec le bonheur d’antan, quand elle quittait les ombres et les lumières de la messe et regagnait le soleil, sous le tonnerre léger des cloches dominicales. Elle garde à fleur de peau le sillage irréprochable des mains du vieux toubib, comme une justification de son existence de femme. Il lui prend l’envie de bouquiner sur un banc du parc Montchanin, de prolonger la sensation de vivre un jour de fête. Mais avant elle va cueillir, comme autrefois les friandises du dimanche, une nouvelle vitamine du bonheur avec un joli nom en il. La pharmacie est à deux pas.

 

Marjorie lève les yeux vers le soleil déclinant. La vie du parc Montchanin lui redevient audible, loin des déboires de Chloé. Un boudin jaloux remorque sa baleine essoufflée vers le carré-ou-qu’on-peut-faire-caca. Un homme sans âge se baisse en râlant pour ramasser un papier abandonné, une jolie femme arbore une jupe d’été qui danse autour de sa démarche pressée, et la tête des hommes tourne déjà. La vie, quoi. La vie sans elle. La vie des autres. Wesley se veut rassurant : Tout va bien se passer, murmure-t-il en regagnant sa Bentley. L’homme sans âge lit le papier à haute voix, comme s’il s’agissait d’un évangile. Marjorie l’entend déclamer ses fadaises. Il y a de ces toqués… Il est vêtu d’un loden boutonné de haut en bas, malgré la douceur. Une main dans la poche. Il passe devant elle en se parlant à lui-même : Aurore, permettez-moi de vous appeler Aurore… Puis disparaît dans l’allée qui mène aux toilettes. Marjorie pourrait le suivre, tenter de percer le mystère des saligauds. Elle entend sa mère qui parle à une amie : Je me demande si elle est normale de ce côté là… Elle se lève brusquement et quitte le parc, s’enfuit vers son appartement, s’enferme chez elle à double tour.

 

A la toute fin de l’hiver la pluie est revenue, et chaque jour de la semaine oublie d’être un dimanche. Petit quotidien humide, les courses au Top Eco, les contrats à durée très limitée, et la mort lente du petit matin devant le café toujours imbuvable, trop chaud, trop serré, puis trop sucré, puis trop froid. Marjorie le jette dans l’évier en attendant que chauffe l’eau du thé. L’impatiens digère lentement son comprimé de Monsurtil, réduit en miettes et dilué dans l’eau d’arrosage. Il a bien accepté le traitement, n’a pas ressenti de nausées, de vomissements, de sécheresse buccale, de troubles de la miction, de la concentration, de la libido, n’a pas subi d’hypersudation, de tachycardie, de somnolence ni de céphalée. Toutefois, pour prévenir tout risque lié à la levée de l’inhibition, Marjorie a pris soin de ne pas l’exposer trop près de la fenêtre. On n’est jamais trop prudent quand on habite au cinquième étage.

 

La fenêtre est tachée de pluie, l’immeuble sommeille encore autour d’elle. C’est comme si le jour avait oublié de se lever. Cette idée ranime une brève étincelle : Arrêter le temps et sa galopade inexorable…

Occupe ton dimanche, Marjorie !

 

Elle s’arrache à la contemplation de son reflet sur la vitre mouillée. Le Monsurtil est resté sur la table.

 

Rester forte.

 

Elle va ouvrir Modiano, écouter Gréco ou bien Juliette, en faisant du dessin. Faire une grande ballade à pied sous un ciré jaune. Faire un projet. Une semaine de vacances au soleil, en dernière minute, prix dérisoire pour deux personnes…

 

Deux personnes…

 

Elle repose Modiano, oublie ses pastels et son ciré. Dimanche s’étire et pleure de toute son absence d’horizon.

 

Que faire sinon tourner en rond, flâner de miroir en miroir en espérant toujours ? Rouler une pâte puis renoncer à faire une tarte. S’endormir un instant devant la télé, sursauter brusquement, tendre la main vers une musique légère, choisir une complainte, se l’écouter dans les coussins. Imaginer une tarte aux gélules, se dire qu’elles sont la seule présence en « il » dans cet appartement. Voir le jour décliner sous la pluie incessante, se dire qu’il serait bon de prendre un bain si la baignoire n’était pas si loin. Tendre la main vers son ordinateur et taper un pseudo idiot : femme chaude, femme tendre, femme fatale, femme à hommes…

 

Bonsoir

 

Bonsoir, qui es-tu ?

 

Une femme

 

Je m’en doutais un peu. Et après ?

 

Une femme seule qui voudrait l’être un peu moins.

 

Et de quelle compagnie voudrais-tu ?

 

Celle d’un homme tendre.

 

Elles disent toutes ça. La concurrence est rude, et la tendresse est chère.

 

Pourquoi dites-vous ça ?

 

Tant de femmes cherchent la tendresse. Elle doit être très rare.

 

Pour les autres femmes, je ne sais pas. Et vous, qui êtes-vous ?

 

Un homme.

 

Je m’en doutais un peu, et après ?

 

Un homme seul qui ne souhaite pas forcément l’être moins.

 

Alors, que faites-vous sur un site de rencontres ?

 

Je rencontre.

 

Vous rencontrez quoi ?

 

Vous, par exemple, et je trouve que vous manquez d’estime envers vous-même.

 

Et quel effet ça vous fait, de me rencontrer ?

 

Aucun.

 

Vous êtes franc.

 

Non. C’est un travail. Je me défends d’imaginer. Ça évite d’être déçu. Vous devriez essayer : C’est très sain. Surtout dans ce genre de relations.

 

Qui vous dit que je ne fais pas comme vous ?

 

J’en suis sûr

 

On a tous besoin de rêver.

 

Si vous aimez avoir la gueule de bois…

 

Parlez-moi de vous.

 

Ça ne vous quitte pas… Si nous ne parlions ni de vous ni de moi ?

 

Vous avez peur de vous dévoiler ?

 

Je crains que nous soyons inégaux dans notre intention de rêver. Je préfère que nous soyons sur un pied d’égalité.

 

C’est idiot. Moins vous parlez de vous, plus je fantasme.

 

Alors nous n’avons rien à nous dire. Bonsoir Fbrune. Faites de beaux rêves, et ne fréquentez pas les parapets, quand vous vous réveillerez…

 

Elle a peut-être rêvé. Rien de tout ceci ne s’est passé, ce dimanche n’en est pas un, la pluie ne tombe plus, la nuit non plus. Elle a forcément rêvé sa vie, toutes ses années passées ne sont pas les siennes. Elle va remonter le temps, rejoindre une chaleur qu’elle a eu tort de croire enfuie. Elle va rejoindre son petit frère dans son lit, ils vont se cacher sous les draps pour rigoler en douce. Elle va se cacher dans les coins les plus sombres de la maison, et son petit frère va la chercher en criant de peur.

 

Marjorie, où es-tu Marjorie ?

 

Elle rit sans bruit, sort de sa cachette pendant que son frère inspecte la salle de bains. Légère comme une ombre, elle se glisse dans le couloir obscur, la porte d’entrée fait silence sur sa fuite. Elle n’a rien d’autre que son pull sur le dos, si quelqu’un monte l’escalier, il s'en apercevra tout de suite. Tant pis. Elle entend son frère qui l’appelle encore une fois. Du bout léger de ses pieds nus, elle descend les cinq étages de son immeuble.

 

Où es-tu Marjorie ?

 

La pluie traverse lentement son pull de laine. Elle court sur le trottoir luisant. Son frère la croit encore à la maison, elle éclate de rire à cette idée. Elle est trop loin maintenant pour qu’il puisse l’entendre, elle peut donner libre cours à sa joie. Il va se prendre de panique dans la maison vide, il pleure déjà, elle rit plus fort, c’est bien fait pour ce petit mouchard.

 

Marjorie, Reviens !

 

Ses cheveux se collent en mèches devant ses yeux, elle les repousse avec un geste de rage, elle crie sa colère à présent. Elle entend son petit frère en pleurs dans la chambre des parents. Elle n’a rien fait de mal. C’est toujours lui qu’on croit. Elle crie cette injustice aux façades éteintes, elle a passé tout le dimanche enfermé dans le noir, les fesses brûlantes de la correction paternelle.

 

Marjorie, où es-tu, Marjorie ?

 

Parc Montchanin. Jardin clos pour la nuit, mur, grilles, portillon obstiné. Elle enjambe les défenses métalliques, son pull glacé de pluie la gêne aux entournures. Elle s’immobilise un instant, une jambe de chaque côté, imagine la pointe de fer forgé dressée vers elle. Elle entend des pas, des pas pressés, des pas comme ceux de sa mère quand elle est en colère.

 

Marjorie !

 

Elle court, légère sur les graviers. Son envol de ballon fou la conduit vers les sous-bois où s’étreignent les amoureux, quand la brise du sud alanguit les soirs de juin. Maman a défendu qu’on aille aussi loin, son frère ne la trouvera pas.

 

Marjorie, où es-tu, Marjorie ?

 

Marjorie s’approche à pas de loup. La grande allée blanche est déserte. Elle a besoin de savoir si elle est normale de ce côté-là du parc. Les cris d’enfants s’accrochent aux toboggans, derrière les grands lauriers qui dérobent à la vue. Le saligaud apparaît, de l’allure tranquille d’un promeneur. Il est vêtu d’un loden irréprochable. Marjorie s’est arrêtée, surprise en territoire interdit. Le loden se dirige vers elle, Marjorie est prise dans son ombre. Elle lève un regard coupable, coupable d’avoir enfreint l’injonction maternelle, coupable d’être aussi petite, d’être une fille dans sa jupe blanche des dimanches. Elle regarde de bas en haut la silhouette en contre-jour. Elle met un doigt dans sa bouche, petite sotte, plantée comme une mauvaise herbe devant l’inconnu qui n’a pas dit un mot. C’est alors que le serpent apparaît sous le loden qui s’est ouvert en se rapprochant d’elle. Elle ne bouge plus, tétanisée par la pupille verticale. C’est un serpent cyclope qui grossit comme un cobra. Il s’agite sous la main du saligaud, Marjorie est hypnotisée par son mouvement, si près de son visage. Maman appelle au loin.

 

Marjorie, reviens ici, ça va barder !

 

Le cobra fixe son œil sur elle et danse comme un pantin.

 

Marjorie !

 

Des pas dans l’allée. Le loden fait comme un rideau de théâtre et le serpent disparaît. Le saligaud a pris la main de Marjorie, il l’entraîne vers le bruit des pas. Maman est là. Quand elle les aperçoit, son inquiétude se transforme en colère. Le saligaud lui demande : C’est votre fille, c’est elle que vous cherchez ? Maman répond oui, je vous remercie, Monsieur. Le saligaud sermonne maman, il lui dit de ne pas laisser sa fille seule près des toilettes publiques. L’endroit n’a pas très bonne réputation. A tort ou à raison, remarquez. Maman attrape Marjorie et lui colle une fessée, jupe relevée jusqu’aux épaules, culotte baissée. Voilà, devant tout le monde, tu l’as bien mérité ! Elle entend la voix du saligaud, qui chavire un peu : elle est bien jeune, madame. Soyez indulgente. Et maman qui dit : Dis merci au monsieur. Allez !

 

Dis merci au monsieur, Marjorie !

 

La Bentley s’est garée en douceur devant l’entrée du parc Montchanin. Wesley s’en extrait avec souplesse. Il a su garder une silhouette sportive et élancée, malgré la cinquantaine et les tempes grisonnantes. Il ajuste les manches de son costume Armani, ferme la portière et passe le portillon du parc.

 

Les allées sont désertes à cette heure matinale. Son avion est dans moins de trois heures, Chloé l’attend à Boston dans la soirée. Il presse le pas avec soin pour ne pas tacher ses Weston : il a plu toute le nuit. Il l’aperçoit de loin, lune tendre au milieu de l’allée. Dans le soleil matinal, c’est un ballon léger qui s’est posé pour mieux reprendre son vol. Wesley s’approche, le cœur serré. Je suis désolé, murmure-t-il. Sincèrement désolé…

 

Les fesses sont humides et pâles, le pull est gorgé d’eau, la chevelure éparse.

 

Les fesses nues.

 

Wesley est fasciné par cette offrande idéale, ces courbes barbouillées de rosée. Ses Weston font crisser les dernières enjambées de cailloux, il s’accroupit, la main au bord de l’imposture. Le corps est silencieux, les fesses sont immobiles, il suit des yeux le sillon qui les sépare. Le parc est désert. Au dernier moment Wesley retient son geste. Il écarte la chevelure, cherche le pouls le long de la gorge. De son autre main il attrape son téléphone portable.

 

Encore raté, Marjorie.

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