Manoukian

Cher André,

 

vous écouter est un plaisir et un art aussi, tant parfois il est difficile de vous suivre au gré de vos digressions autant qu'à cause des quolibets de vos camarades. Mais cela force l'art et renforce le plaisir.

 

Vous avez évoqué dans une lointaine émission ce poisson d'avril qui racontait une découverte sonore et antédiluvienne : un décorateur avait gravé le son d'ambiance de l'instant de son œuvre en même temps qu'il peignait sa poterie, et ce son gravé dans l'argile avait été extirpé par les soins d'archéologue patentés...

 

En ce jour il me semble faire une chose similaire. En ce jour, en cette époque qui fait fi de la mémoire et qui s'en remet à de fugace chimères, disques durs, clés, supports immatériels dont la fragilité n'est plus à démontrer, je fais revivre ce que mon père écoutait. Une discothèque, lavée et restaurée, du 78 tours au microsillon, du 25 cm au 30 cm. Je peux tout écouter, tout ce qu'il écoutait. Et ce ne sont pas tant les sons de son époque que je fais revivre que ses oreilles, en cet instant qui s'amplifie des œuvres pour orgue de Bach, que je viens juste de nettoyer. Les craquements subsistants ne sont là que pour affirmer l'authenticité du Temps passé, des écoutes passées, celles qu'ont reçues les oreilles de mon père, musicien Ô combien, trompettiste formé à l'école de son propre père. J'écoute, j'entends ce qu'il écoutait il y a... une poussière de Temps à l'aune de ce que vous décrivez quand vous évoquez les sons, musiques de pierre et d'os de notre préhistoire. Mais évoquer ce qui sort du sillon d'un 78 tours semble aujourd'hui émaner aussi d'une préhistoire, alors qu'il ne s'agit que d'une mémoire toute récente et qui disparaît déjà, pourtant gravée sur des supports qu'on sait encore lire, toute blague de premier avril mise à part.

 

Mon père, ce taiseux, m'a légué sa musique de façon putative, et aussi par défaut. Je suis le seul de ses enfants à savoir faire autre chose de ses disques que des décos murales. Mais je crois qu'il n'avait aucun doute sur le devenir de ses rondelles si riches et si personnelles. Il savait que je saurais être cet archéologue qui fait rejaillir le son d'une époque gravé sur une pâte tournée il y a si longtemps. Et je ne m'en prive pas.

 

Si je vous lance ce témoignage de modeste ressasseur des sons d'antan, c'est par hommage à votre statut de musicien, de passeur de savoir et d'historien. Et j'en profite pour réaffirmer que vous écouter est un art tant vous vous baladez sans fin dans votre récit. Mais vous écouter reste un immense plaisir.

 

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