Regain

J'ai croisé le chèvrefeuille, ce matin. Dans la tiédeur du premier soleil il enroulait une mélopée printanière. Je me croyais en mai, avec la légèreté de l'air revenue. Oublié le marasme de l'été, cette casquette en fourrure qui vous étouffe et les vêtements qui collent, les tempes humides dès les premières heures du jour, la nuit qui n'apporte aucun repos et la nature qui agonise. J'aime septembre quand il ressemble à mai, sa transparence d'air frais que le soleil traverse sans s'y répandre, pour vous chauffer la peau. Cette transparence jusqu'à l'âme des choses, l'herbe reverdie, la nature qui inspire à nouveau.


Je l'avais oublié mais je revis toujours en septembre. J'aime la couleur dorée de la lumière et ce bleu particulier du ciel qu'on n'oublie pas, car on y guette les derniers beaux jours avec assiduité. J'aime les mordorures à venir des grands feuillus de Sologne, le lent parfum de pourriture qui s'emmêlera, dès les premières brumes d'octobre, au fumet de la sauvagine aux abois.


Je sors dans le jardin, quasi nu. Je nargue la chaleur car la nuit prochaine apaisera son haleine de tison. Je lance la tondeuse à l'assaut des herbes folles, de ces fleurs aux belles couleurs, mauve, jaune ou baies rouges qui se mélangent à celles du sureau, et qui se balancent au bout de tiges dégingandées que les pluies ont déluré plus que de saison. Montent alors des senteurs de citronnelle et d'aneth, parfums de verdure échauffée. Tant pis pour le chardon, l'année dernière j'avais permis qu'il grimpe tant la fleur est jolie, dont raffolent les bourdons. Me voici luisant d'une averse salée.


J'aurais pu être chaman. Où que je sois je fais venir la pluie, je suis l'homme nuage. Si peu que je besogne j'arrose la terre, je rendrais fertile le sable le plus raide, la fente de terre la plus stérile.Vingt petits degrés Celsius et mon front perd sa semence. Que les altérés tendent leur coupe sous la cataracte qui descend de mes épaules, de mon torse et de mes os. Femmes infécondes couchez-vous sous moi, et ma fleur saline  s'épanouira en vous si le soleil ne me tue pas.


Je me revois agonisant, un certain mois d'août deux mille trois, gémissant au matin à l'annonce du bulletin météo. Depuis ce temps, à la fin mai j'angoisse. En ce jour de septembre clément comme un avril je me lave sous une eau douce et froide, je me sèche à la lueur de mon écran d'ordinateur d'où je fais une bise à des lointains, des inconnus si proches. L'une se pseudonomme Smooch et lui faire une bise c'est être à deux doigts de faire un pléonasme : Smooch is an alteration of English dialectal smouch, perhaps imitative of the sound of a kiss, lis-je tout soudain.

 

Se pseudonommer ainsi ne peut être un hasard mais Smooth est aussi une police de caractère qu'on croise sur certains forums. On peut tout retourner : un caractère policé, membre actif d'un forum, envoie des bisous au monde entier depuis son nom choisi. Cette personne veut qu'on l'aime et c'est normal, c'est humain, c'est l'automne pour tout le monde, qui approche en beauté parmi la mort annoncé d'une légion de feuilles éphémères.


Soyons funèbres, embrassons-nous. Quel sera notre monde dont j'entends les craquelures, les implosions, partout dès que je tourne mes sens dans quelque direction que ce soit, quand je reçois les bises impalpables de qui veut, comme tout un chacun, aimer et être aimé ?

 

Juste pour dire l’aujourd’hui : à la caisse d'à côté deux femmes discutent, le temps que la caissière s'active, et on sait tous qu'elles savent le faire. L'une des bavardes est voilée et l'autre pas, avec son opulente chevelure ondulée. Ses traits et son teint ne laissent que peu de doute sur ses origines. Elles suivent néanmoins la progression de la caissière, parce que oui, dieu merci, dans ce magasin il y en a encore. La femme voilée a juste oublié de tirer à elle son caddie pendant qu'elles discutaient. Elle s'en excuse, mais pourquoi vraiment ? et le client suivant s'engouffre dans la brèche et commencent les reproches. La femme dit " mais heureusement qu'on peut discuter " et l'homme à sa suite répète sa détestation à travers un mantra : il y a du monde derrière, qu'il répète à l'envi tant il n'a rien, mais rien à dire d'autre, alors que le rythme n'était donné que par la caissière qui faisait tout ce qu'elle pouvait.

 

J'ai croisé plusieurs fois le regard de la femme au voile au cours de l'échange stupide qui avait lieu à côté de moi. Elle a lu mon soutien mais je ne savais que dire, je ne suis pas bien doué de parole.

 

Avant de partir je me suis approché d'elle et de tout mon cœur je lui ai souhaité une bonne soirée. C'est tout ce que j'ai su faire.

 

L'automne jaunit et rougit. On trouve que c'est si beau mais c'est le spectacle d'une mort lente que celui des brumes d'automne.

L'humus est riche de ces morts, qu'il sublime. Que cette saison commune à tous les passants sur la terre d'aujourd'hui ne soit qu'un automne et j'aurai, à la seconde, une graine à fourbir, et que j'arroserai de tout mon optimisme.

 

Que tous ces morts en mer depuis leur aventure précaire, que tous ces morts pour des frontières et puis tous nos idéaux morts, tous ces largués de la terre qui ont si peu à perdre que Rien est tellement plus tentant que leur rien quotidien, que tous ceux qui ont perdu leur unique bien qui est d'être à ce monde, bien confisqué pour de funèbres raisons, pour l'irraison première qui est d'être face à l'Inhumain, trop souvent incarné, beaucoup trop armé, que la mort de notre envie première qui est de vivre ensemble, que toutes ces morts actuelles nourrissent l'humus le plus riche et qu'il vienne enrichir la plus belle terre où nos enfants pourrons poser nos pieds, tel est mon souhait, chères brumes d'automne !

 

Et continuer à croire en l'Homme.

 

 

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