Université du Sud global en flammes

Retour sur le stage intensif «Master Europhilosophie/UNILAB : Séminaire des philosophies du Sud global et deuxième rencontre de Géophilosophie» qui s'est déroulé du 12 au 16 août 2019, à São Francisco do Conde (Bahìa – Brésil), sur le campus dos Malês de l’Universidade da Integraçao Internacional da Lusofonia Afro-Brasileira (UNILAB), dans un pays gouverné depuis dix mois par l'extrême droite.

(Texte d'abord publié sur le site du Master Europhilosophie : https://europhilomem.hypotheses.org/8124)

Si Bolsonaro et son gouvernement ont attiré ces dernières semaines l’attention de la communauté internationale concernant leur gestion plus que désastreuse des incendies en Amazonie brésilienne — servant de contre-feu particulièrement cynique au premier pompier-pyromane de France, Emmanuel Macron — il ne nous faut malheureusement pas oublier que l’enseignement supérieur brésilien est, lui aussi, en train de brûler.  

Bolsonaro, qui ne s’est jamais caché de son aversion viscérale pour les universités publiques, gangrénées selon lui par le « marxisme culturel », y bouta le feu en avril dernier, en décrétant des coupes[1]monstres (30 %) dans les budgets de fonctionnement des universités fédérales[2]. En outre, reprenant une vieille antienne ressassée jusqu’à la nausée par les chantres les plus radicaux du néo-libéralisme, il remit en cause l’utilité sociale et la nécessité de financer par les deniers publics les études de philosophie et de sociologie[3].

Or, précisément, de philosophie et de sociologie, il en fut énormément question lors du Stage intensif Master Europhilosophie/UNILAB : Séminaire des philosophies du Sud global et deuxième rencontre de Géophilosophie[4], qui se déroula du 12 au 16 août 2019, à São Francisco do Conde (Bahìa – Brésil), sur le campus dos Malês de l’Universidade da Integraçao Internacional da Lusofonia Afro-Brasileira(UNILAB)[5]. Crée en 2010, l’UNILAB a pour mission de promouvoir l’intégration des populations noires du Nord-est brésilien et la coopération internationale Sud-Sud avec le continent africain, et tout particulièrement avec les états membres de la Communauté des pays de langue portugaise[6]. Ainsi, la localisation du campus dos Malêsau cœur de São Fransico do Conde ne doit rien au hasard puisqu’il s’agit de la municipalité brésilienne ayant la plus grande population noire déclarée (90 %)[7].  

Résolument interdisciplinaire et interculturelle — prolongeant ainsi les expériences vécues au cours de ces cinq années d’existence du Bachelier interdisciplinaire en sciences humaines —, cette rencontre se donnait pour objectif d’irriguer réciproquement modes de vie et manières de penser.

 Loin de s’en tenir à la rigide division moderne « corps » et « âme », « pratique » et « théorie », il s’agissait au contraire de mettre en avant de complexes ensembles pratico-discursifs qui tous, d’une manière ou d’une autre, résistent à l’hégémonie de la modernité, la faisant tomber de la prétendue universalité à laquelle elle s’est elle-même érigée. Mettre un terme à cette érection universelle  – préliminaires obligés de l’onanisme occidental —, tenter de construire une universalité ensemble, à travers la rencontre et la traduction plutôt que par le rejet et l’ethnonationalisme, tel était d’ailleurs le mot d’ordre du professeur sénégalais Souleymane Bachir Diagne, lors de la présentation de la traduction en portugais de son ouvrage Bergson postcolonial [8]. Et la présence de cet éminent professeur de renommée internationale, au cœur même du campus dos Malês, témoigne, si besoin en était encore, de la pertinence et de la richesse des expériences qui s’y passent, des intensités qui le traversent.

Composé d’une grande majorité d’étudiant.e.s africain.e.s ou afrodescendant.e.s, ce campus — comme le processus de décolonisation lui-même — est le lieu d’une équivocité radicale, habité par de multiples courants de pensée et de pratiques divergents, là où d’innombrables univers militants s’entrechoquent, s’incorporent et se désintègrent.

Doit-on en faire une Black University ? Quel est l’intérêt d’étudier un.e auteur.e blanc.he, pur produit de la modernité occidentale que nous prétendons précisément combattre ? Quelle est la légitimité d’avoir un.e professeur.e blanch.e nous enseignant les luttes LGBTI africaines ? Pourquoi n’y-a-t-il qu’un.e professeur.e noir.e sur les quatre présent.e.s à cette table de discussion ? Pouvons-nous parler de Panafricanisme ? Quidde l’Afrocentricité ? etc. Ces questions ne sont que quelques exemples entendus ci et là des débats et critiques qui lézardent le campus dos Mâles. 

Or, malgré que ces divergences et tensions pratico-discursives puissent être extrêmement éreintantes pour l’ensemble des parties prenantes, je suis convaincu que, d’une certaine manière, elles constituent les prémices nécessaires de l’effondrement de l’hégémonie occidentale. Le fait que des positions radicales puissent être défendues et discutées au cœur même de l’université est la preuve de leur prise au sérieux et de la possibilité pour l’institution universitaire de se laisser ébranler par des discours et pratiques que notre modernité a toujours tenté d’asphyxier. Bien entendu, prendre au sérieux une position ne veut nullement dire l’embrasser aveuglément. Car cette charité intellectuelle ne constituerait finalement que l’envers de notre rapport colonial à ces savoirs et pratiques du Sud, en leur niant toujours la possibilité de nous ébranler sérieusement. Leur adoption sans autre forme de procès ne serait guidée que par notre propre sentiment de culpabilité, afin de rendre notre reflet dans le miroir un peu moins ignoble. Alors, loin de considérer l’Autre comme un être producteur de savoirs et de connaissances, avec lequel nous devrions nécessairement négocier, discuter les mérites de ses positions, nous ne ferions finalement que le réduire à un simple support de notre honte, étouffant sa voix par nos propres lamentations. 

Toutefois, gardons-nous bien d’idolâtrer outre mesure le campus dos Malês, d’en faire une sorte de mirage anarcho-exotique – plus sobrement appelé par Foucault « hétérotopie »[9]–, en faisant fi du vécu de ses étudiant.e.s, de son personnel technique et administratif et de ses professeur.e.s. C’est que loin d’être un paradis perdu, il s’agit avant tout d’un champ de bataille. Les tensions et controverses y sont légion, les moyens financiers réduits à une peau de chagrin. Les différences culturelles et les préjugés y creusent de véritables tranchées difficilement franchissables. Tout ça entassé, compressé dans un bâtiment exigu et surpeuplé, prêt à s’embraser à tout moment. 

A cet égard, l’administration supérieure de l’Université a malheureusement sa part de responsabilité. Se montrant de plus en plus sourde aux appels et revendications de la communauté universitaire, elle s’enferme dans sa tour d’ivoire, empirant encore un peu plus les conditions matérielles de l’UNILAB et ses dysfonctionnements, notamment sur le campus dos Mâles. Ainsi, comme le dénonçaient dans une lettre ouverte les professeur.e.s de l’Instituto de Humanidades e Letras[10], le campus est confronté à un retard considérable dans les livraisons de ses nouveaux bâtiments – en construction depuis 2015 –, à des salles de classes insalubres ainsi qu’à l’absence criante de locaux pour la réalisation d’activités académiques, absence aggravée par l’impossibilité de poursuivre de telles activités dans un local prêté par la préfecture, en raison de l’insécurité qui y règne[11]. Et que dire encore de l’annulation — exigée par Bolsonaro et le Ministère de l’Éducation eux-mêmes[12]— du processus de sélection spécifique pour les personnes transgenres (transsexuelles, travesties, et personnes non binaires) [13], portant ainsi atteinte aux valeurs fondamentales de l’UNILAB ?

Dès lors, si certaines de ces tensions — notamment discursives — me semblent inévitables et même consubstantielles à l’émergence d’un sujet politique décolonial, il est évident que davantage d’alliances pourraient être conclues et d’affinités, trouvées si elles surgissaient dans un quotidien universitaire plus apaisé, quelque peu dégagé des innombrables contraintes — identitaires[14], bureaucratiques et financières — qui le grèvent sans relâche.

Il est donc indispensable qu’un lieu tel que le campus dos Malêsdispose des ressources matérielles et humaines suffisantes pour subsister et même proliférer, afin de pouvoir continuer à questionner radicalement — c’est-à-dire, jusqu’à la racine — les pratiques et savoirs occidentaux, les confronter tant à leurs conséquences mortifères qu’à d’autres univers pratico-discursifs, en permettant à de nombreux mondes asphyxiés d’avoir — enfin — voix au chapitre dans le Saint des Saints de la modernité : l’Université. A cet égard, les présentations de Dona Biu et Dona Joca lors du stage intensif Master Europhilosophie/UNILAB, constituèrent de véritables chants d’espoir pour celles et ceux qui croient encore en une autre Université, tant là-bas qu’ici.

Berenice Borges dos Reis, mieux connue sous le nom de « Dona Biu », est originaire de Passagem de Teixeira. Habitante de São Francisco do Conde, elle est une importante Yalorixá de cette région. Pratiquement née dans une samba de Roda, elle en est, dans le Recôncavobahianais, une figure importante. Elle est également mariscadeira– pêcheuse de mollusques dans les mangroves – et ganhadeira– femme noire gagnant sa vie en réalisant différentes tâches domestiques et en vendant divers mets, notamment l’acarajé–, tout en transmettant l’ensemble de ses savoirs ancestraux à travers sa samba, ses chants et ses contes. 

Joselita Gonçalves dos Santos Borges ou « Dona Joca », quant à elle, est une leaderde la communauté quilombo de Dom João, située à São Francisco do Conde. Elle suit pour l’instant les cours en sciences sociales dans le cadre du Bachelier en sciences humaines de l’UNILAB- Campus dos Malês. Elle fait également partie du collectif AnDanças.

Et il nous faut nous rendre à l’évidence : seuls les chants de telles actrices politiques seront capables d’étouffer définitivement le bûcher colonial dressé par les Blancs en 1492[15], et dont les flammes ravagent aujourd’hui encore tant l’Amazonie que l’ensemble du Sud global.

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[1]Les coupes budgétaires dans le secteur de l’éducation ne sont malheureusement pas l’apanage du gouvernement Bolsonaro, et, à cet égard, les gouvernements précédents ne sont pas à l’abri de tous reproches.

[2]Initialement, ces coupes devaient touchées uniquement quelques universités fédérales un peu trop bruyantes et revendicatrices aux yeux du gouvernement.  Mais suite à une levée de boucliers de la communauté universitaire, le gouvernement se rétracta et décida tout simplement d’appliquer ces coupes à l’ensemble des universités fédérales… Voy. https://educacao.estadao.com.br/noticias/geral,mec-cortara-verba-de-universidade-por-balburdia-e-ja-mira-unb-uff-e-ufba,70002809579(Consulté le 6 septembre 2019).

[3]Voy. https://www.cartacapital.com.br/educacao/por-que-os-cursos-de-filosofia-e-sociologia-incomodam-bolsonaro/(Consulté le 6 septembre 2019).

[4]Le programme complet de cette rencontre est disponible à l’adresse suivante : http://www.geofilosofia.unilab.edu.br/publicacoes-eventos/eventos/2019- 2/estagiomastereurophilosophie-unilab/ (Consulté le 6 septembre 2019).

[5]http://www.unilab.edu.br/campus-dos-males/(Consulté le 6 septembre 2019).

[6]https://europhilomem.hypotheses.org/7103(Consulté le 6 septembre 2019).

[7]Ibid.

[8]Bergson postcolonial. L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et Mohamed Iqbal, Paris, CNRS Editions, 2011.

[9]M. FOUCAULT, « Des espaces autres », Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (1984), pp. 46-49.

[10]https://www.facebook.com/DCEUnilabOficial/posts/1387283488114310(Consulté le 6 septembre 2019).

[11]Il fut  en effet le théâtre de deux agressions particulièrement violentes, ayant marqué profondément les étudiant.e.s présent.e.s.

[12]https://twitter.com/jairbolsonaro/status/1151193920988221441(Consulté le 6 septembre 2019).

[13]https://www.facebook.com/notes/dce-unilab/nota-do-diretorio-central-dxs-estudantxs-dce-mal%C3%AAs-sobre-cancelamento-do-edital-/1372416219601037/(Consulté le 6 septembre 2019).

[14]Il ne s’agit nullement de demander aux individus de se défaire de leurs attaches historiques et communautaires, bien au contraire. C’est toujours à partir de leur situation concrète, particulière qu’iels s’expriment et ces attaches représentent des ressources indéniables pour tou.s.tes ciels dont la dignité a été systématiquement déniée par l’Occident. Simplement, il s’agit d’éviter de se laisser enferrer dans une identité sociale normative, c’est-à-dire une identité « s’imposant comme une référence unique et obligatoire ». (N. AJARI, La Dignité ou la mort. Ethique et politique de la race, Paris, La Découverte, 2019, p. 118).

[15]Voy. E. DUSSEL, 1492. L’Occultation de l’autre, trad. Christian Rubel, Paris, Editions ouvrières, 1992.

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