Devenir-vent: danse et philosophie

A partir du concept de « devenir » développé par Gilles Deleuze, j'aimerais montrer comment la pratique même de la danse concerne au plus haut point la philosophie, en ce qu'elle permet d'éprouver corporellement ce qui se trame sous les corpus philosophiques. Par la danse, nous passons donc d'un corps à un autre, en tentant bien plus de sentir que d'expliquer.

 Pour ce faire, je m'inspirerai d'une expérience réalisée le 20 septembre dernier, au Centre James Carlès (Toulouse) en compagnie du metteur en scène, scénographe, light designer et vidéaste Christophe Bergon[1], dans le cadre du stage d'intégration du Master Erasmus Mundus « Philosophies allemandes et françaises : enjeux contemporains » (PhiAFEC)[2].

On n’apprend pas à danser en imitant, en répétant le même, inlassablement[3]. On n’apprend qu’en devenant, animal, feu, eau, vent, peu importe. Moi, j’ai appris à danser en m’arrêtant. En regardant les mouvements du vent, en interrompant le cours de mes sensations quotidiennes, et en tentant de sentir ce que ça voulait dire, pour lui, « se mouvoir ». Et bien, je pense, qu’au fond, il doit vivre ça comme un déplacement de masses, une dilation ou une compression de l’espace. Juste ça. Ça a l’air de rien comme ça, mais en fait, c’est vachement révolutionnaire quand on y pense. Parce que finalement, moi, on m’avait toujours appris que « se mouvoir », s’était bêtement aller d’un point A à un point B, simplement traverser l’espace. Et là, soudain, on se rend compte que pour le vent, c’est pas du tout la même chose.

Alors, j’ai décidé de danser comme lui. Non pas en l’imitant, en me prenant pour du vent, mais en sentant comme lui, dans mes propres rapports. On était tous les deux unis par un même affect, pris dans un même devenir, malgré nos corporéités différentes, nos rapports corporels spécifiques. Bien sûr il ne s’agissait pas de se changer en vent, de me mettre à sa place, mais bien de à « sentir comment nous sentons qu’il sent »[4]. Et en dansant, je n’arrêtais pas de sentir le vent sentir à travers moi, à percevoir ses déplacements de masse, à éprouver les contractions et dilations de l’espace. Même en restant impossible, je sentais tous ces nouveaux possibles qui s’ouvraient désormais à moi. J’avais demandé au vent l’impossible, et il me l’avait accordé.

C’est alors que j’ai mieux compris ce que ça voulait dire, exactement, « danser comme le vent ». Il ne s’agissait pas de représenter le vent, de l’imiter, de tenter de rendre la forme de l’expression plus ou moins similaire au contenu. Danser, ce n’est pas mimer. Car mimer, cela tourne vite au ridicule, c’est toujours trop cliché, trop mécanique.

Danser comme le vent, c’est devenir une image-cristal où la forme et le fond deviennent « indiscernables », et pourtant distincts, comme l’objet et son reflet dans le miroir[5]. A travers mes mouvements, je donnais à sentir l’intensité du vent, le vent devenu intensif. Et cette intensité n’existait qu’à travers mes mouvements mêmes. Le vent et mon corps n’étaient plus que deux reflets, l’un reflétant l’autre, ne cessant de lui courir après, sans pour autant fusionner ou se confondre. Le vent-devenu-intensif ne constituait plus que l’envers de mes mouvements, comme son dehors. Distincts –mon corps étant la forme, lui, le fond – nous étions pourtant pris tout dans un même devenir, une même expression.

Situés sur deux plans différents, nous étions malgré tous les mêmes, les deux faces indiscernables d’un même mouvement. Tout comme le sens est la frontière entre la référence et la signification, réalité et imagination, etc. Le vent n’était plus que ce qui était exprimé par mon langage corporel, et qui, pourtant, ne lui était pas réductible, en constituait le dehors. Une identité sans ressemblance[6].En dansant, je donnais à sentir le vent. Non pas en le représentant, mais parce que, sous mes mouvements, poussait, habitait un devenir intensif du vent. Il les hantait comme leurs propres reflets. L’objet et son reflet sont les mêmes, sans pour autant se ressembler. Ils sont indiscernables, tout en demeurant distincts.

Danser comme le vent, ce n’est pas se changer en vent et se mettre à danser. Là, on tomberait dans l’indistinction. L’indiscernabilité, c’est dire que malgré le fait que je ne sois pas du vent, je puisse donner à sentir du vent à travers mes mouvements, par dessous d’eux. Que le vent et moi, différents, sommes pris dans un même devenir, qui va dans deux sens distincts (forme et contenu). Ce que je donne à sentir à travers mes mouvements, c’est le vent lui-même, mais non pas comme un contenu préservé, imperméable à quelque tentative de représentation, à mes mouvements mêmes, puisque, précisément, le vent, pris lui aussi dans ce devenir, n’existe plus qu’à travers ces mêmes mouvements, par dessous d’eux, comme leur dehors, l’autre face d’un même cristal.

 

[1] http://www.latosensumuseum.com/accueil/christophe-bergon/ (Consulté le 29 septembre 2019).

[2] https://europhilomem.hypotheses.org/apropos/presentation-prasentation (Consulté le 29 septembre 2019).

[3] G. DELEUZE, Différence et répétition, PUF, 1968, p. 35.

[4] F. ZOURABICHVILI, « Qu’est-ce qu’un devenir pour Gilles Deleuze ? », Conférence prononcée à Horlieu ( Lyon ) le 27 mars 1997, p. 9. Accesible via : horlieu-editions.com/brochures/ zourabichvili-qu-est-ce-qu-un-devenir-pour-gilles-deleuze.pdf (Consulté le 29 septembre 2019).

[5] G. DELEUZE, Cinéma 2. L’image-temps, Paris, Editions de Minuit, 1985, pp. 92 et s.

[6] F. ZOURABICHVILI, « Qu’est-ce qu’un devenir pour Gilles Deleuze ? », Conférence prononcée à Horlieu ( Lyon ) le 27 mars 1997, p. 13. Accesible via : horlieu-editions.com/brochures/ zourabichvili-qu-est-ce-qu-un-devenir-pour-gilles-deleuze.pdf (Consulté le 29 septembre 2019).

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