A Gérard Noiriel

Ce matin en buvant mon café, j’ai lu dans le dernier numéro de Siné Mensuel, l’article de Gérard Noiriel, intitulé « Les gilets jaunes, de nouvelles figures dans l’histoire populaire ». Ce petit mot pour lui répondre.

Cher Gérard Noiriel,

Tu permets que je te tutoies ? Tu sais, je suis comme Prévert, je dis tu à tous ceux que j’aime.

Je te lis toujours avec plaisir. J’ai beaucoup de tes livres à la maison. Mais ce matin, tu m’as un peu déçue.

Après avoir évoqué les médias qui montrent complaisamment les « casseurs » au lieu de parler des raisons profondes du mouvement, tu écris :

Au lieu de s’en prendre physiquement aux journalistes qui travaillent pour ces chaînes, les gilets jaunes feraient mieux de populariser leur cause en opposant à la violence des casseurs d’autres formes de spectacle. Là encore, le détour par l’histoire est riche d’enseignements. Jusqu’au XIXème siècle, les manifestations populaires utilisaient des moyens ludiques pour se défendre et se moquer des puissants. C’était la fonction des charivaris et des défilés carnavalesques qui mobilisaient les ressources du grotesque et de la dérision. Tous les artistes, les humoristes, les satiristes qui soutiennent les gilets jaunes ne pourraient-ils pas mettre à profit leurs compétences pour donner à ce mouvement le coté festif qui lui manque encore ?

Alors, voilà ce que je voulais te dire :

- A ma connaissance, seuls deux journalistes de BFM TV ont été véritablement bousculés. Comme l’a été le cadre d’Air France dont on avait osé arracher la chemise. Eux ont gardé leur chemise. D’autres ont pu être copieusement invectivés, certes. Le peuple finit par présenter la facture, modeste somme toute, au regard des reniements et des mensonges de ces messieurs les « journalistes ».

Pas de comparaison possible avec les nombreux manifestants tabassés, blessés, mutilés, jugés en comparution immédiate et emprisonnés, pendant que les vrais voyous paradent tranquillement en costard cravate à l’Elysée et dans les banques (mais c’est pareil) et bénéficieront toujours de la « clémence » des juges, c’est à dire de leur compromission. Exactement comme tous les robocops soi-disant républicains qui ne font que les protéger.

Pas de comparaison avec ce manifestant, toujours dans le coma.

Pas de comparaison avec la vieille dame de 80 piges, qui est morte pour avoir pris une lacrymo en pleine face alors qu’elle était tranquillement chez elle.

Nous, tu vois, on a peut-etre cassé des vitrines, mais pas des vies. 

- le mouvement des gilets jaunes n’est pas seulement un exutoire, comme l’étaient les charivaris.

Qui n’avaient lieu que pendant une seule journée dans l’année, avec la bénédiction des grands de ce monde, pour permettre au bon peuple de se défouler, et ensuite les pauvres rentraient bien sagement dans leur chaumière, et la misère était toujours là le lendemain.

Les manifs « ludiques » et « bon enfant » une fois par mois, avec merguez-frites, fanfares et banderoles « festives » , merci, on a déjà donné, sans aucun résultat.

On a même vu en 68, tiens, les sourires et les petites fleurs offertes aux flics. Pour ce que ça a servi. Y’a qu’à voir ce que sont devenus Cohn-Bendit et Goupil. La vieillesse est un naufrage, comme on dit.

Tu as raison, les charivaris et les fêtes, c’était effectivement avant la Révolution. Mais depuis, si tu t’en souviens, on a aboli les privilèges, on a coupé la tête au roi, et le peuple (en principe) est souverain.

Même si, encore et toujours depuis, c’est encore lui qui paye le prix du sang quand il ose se révolter, ou quand on l’envoie faire la guerre pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

Alors, aujourd’hui, la coupe est pleine, le vase déborde, on a plus envie de « faire la fête », survivre avec un demi-smic, ne plus avoir de quoi se nourrir, se chauffer, se soigner, voir l’avenir de nos gosses se rétrécir, pendant que les actionnaires et les patrons se gavent, ça ne nous fait plus rire.

Tenir un barrage en plein hiver, se prendre des coups de matraque et des lacrymos, ça ne nous fait pas rire.

Comme en 1789, quand les sans-culottes ont pris la Bastille.

Comme en 1848.

Comme en 1871.

Eux non plus ne rigolaient pas.

Comme tous ceux-là avant nous, on veut simplement virer toute cette clique de « représentants » qui ne représentent qu’eux-mêmes, qui n’ont pas arrêté de nous berner avec de belles phrases qui n’étaient que des mensonges, on veut changer le monde, on veut vivre, on veut être heureux.

Bien à toi,

Gavroche

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Les gilets jaunes de nouvelles figures dans l'histoire populaire

 

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