Les vrais pauvres et les autres, une réponse à Yves Faucoup

J'ai lu hier un billet d'Yves Faucoup intitulé Rien pour les plus démunis.

Ce billet m’a passablement gênée aux entournures.

Alors, plutôt que de poster un trop long commentaire, en voici les raisons :

- La première, c’est l’affirmation que les gilets jaunes font partie des classes dites « moyennes ».

L'auteur s’appuie pour cela sur les déclarations de quelques gilets jaunes entendues ici et là, et sur les analyses de Pierre Rosanvallon (la lecture de la fiche wikipédia du Monsieur est vraiment très instructive).

Mais passons.

Déjà, avoir un SMIC (1 153,82 € net mensuel, pour un temps complet) est ce vraiment faire partie de la « classe moyenne »  ?

Pour l’auteur du dit billet, on suppose donc que les seuls « vrais pauvres » sont ce que les médiacrates appellent « les assistés », c’est à dire les érémistes (RSA, 550,90 euros par mois), chômeurs en fin de droits (ASS).

A la limite, on pourrait y ajouter les retraités au minimum vieillesse (833,20 € par mois) par exemple.

Les apprentis de moins de 18 ans.

Les épouses d’agriculteurs.

Etc.

Mais passons.

- La deuxième, c’est que les gilets jaunes n’ayant rien demandé pour les « vrais pauvres», Macron avait beau jeu de les ignorer purement et simplement dans les quelques miettes qu'il a jetées aux gueux dimanche soir.

Ce qui au passage, non seulement est faux : Les revendications des gilets jaunes

mais revient aussi à faire porter aux gilets jaunes la responsabilité des annonces macroniennes de dimanche.

- La troisième, c’est l’affirmation que « les plus démunis n’ont pas les ressorts culturels ».

Pour moi, cette phrase se passe de commentaire, tellement je la trouve méprisante. Sans doute les gilets jaunes n’ont pas dans leurs rangs un Pierre Rosanvallon, ou un Yves Faucoup pour exprimer correctement à leur place de "vraies valeurs de gauche".

A la lecture de ce billet, il faut croire que les gilets jaunes, finalement, sont des nantis. C’est vrai, quoi, ils ont un boulot, eux. Ils ont du traverser la rue, sans doute.

Il faut donc croire que les seuls qui mériteraient quelques miettes sont ceux qui se taisent, les "vrais pauvres".

Et désolée, ça me fait penser à une des dernières "petites phrases" de Macron, adressée à ces feignants de retraités :

Le pays se tiendrait autrement si on ne se plaignait pas, on ne se rend pas compte de la chance immense qu'on a, on vit de plus en plus vieux dans notre pays, c'était plus dur en 1958 qu'aujourd'hui ...

Alors, juste une question :

MM. Rosanvallon et M. Faucoup vivraient-ils avec 1153, 82 euros par mois ?

Pour leur répondre, bien mieux que ce que je pourrais le faire, ce texte, trouvé en ligne :

Entre les familles qui sont à vingt euros près et les Nicolas qui galèrent avec deux mille euros mensuels, il y a un monde. Mais entre eux et les bien-pensants qui refusent de comprendre leurs contraintes, il y a peut-être un fossé encore plus grand.

Et la magnifique réponse d’Agnès Maillard :

il faut mettre en perspective l’organisation du territoire, avec la métropolisation qui colonise les zones rurales, c’est-à-dire qui les dépouillent de leurs ressources pour satisfaire les besoins exponentiels des grosses villes qui concentrent les jobs à valeur ajoutée, les services publics, les infrastructures, tout.
Il faut voir que cette concentration, c’est aussi du contrôle de population comme jamais et que le plus gros contrôle, en dehors de l’emploi, c’est la voracité immobilière qui, elle transforme les classes moyennes un peu à l’aise en quasi-indigents.

Qui se souvient de la fin des années 90 et le début des années 2000, quand déjà, les bicoques voyaient leur prix exploser partout et où le conseil aux locataires strangulés était : « si tu ne peux pas payer un loyer, achète ! ». Sauf que si tu es trop pauvre pour un loyer de proche banlieue, tu ne risques pas d’être assez riche pour un studio de centre-ville.

Bref, les prolos ont acheté. Massivement. Portés par la propagande gouvernementale et par les émissions télé débiles qui faisaient de chaque petit proprio un millionnaire (en francs !). Et plus ils se sont éloignés des centres-villes bourgeois qui leur sont à présent définitivement interdits et plus on a fermé les moyens de transport qui les desservaient, les services publics, tout.

Dans mon coin, il y a des usines qui se sont ouvertes. Vous savez pourquoi : parce que chez nous, les ouvriers sont une population captive . Ils sont prisonniers de leur crédit immobilier qui leur coûte 4 fois la valeur réelle de leur bicoque de promoteur : ils ne peuvent plus partir et revendre, il n’y a plus d’acheteurs. Ils doivent rester et prendre ce qu’on veut bien leur donner. Du coup, ton usine, c’est les salaires au plancher et tout le monde qui ferme bien sa gueule, trop contents de ne pas devoir cumuler 3 jobs pour rembourser la banque.
Ici, c’est banal de faire une heure de route aller et autant au retour pour bosser. 150 km/jour, 5 jours par semaine : je vous laisse sortir les calculettes.

Oui, il est facile de se foutre de la gueule des Nicolas qui se font des 2000 €/mois et qui ont l’air de chialer la bouche pleine, mais faut voir la réalité en face : ils sont les cocus de la France des propriétaires et des travailler plus pour gagner plus de Sarko.


Au final, ils sont juste locataires de leur banque pratiquement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le fric s’évapore dès qu’il arrive sur le compte en banque. Alors oui, ils ont l’air de bien vivre dans de petites maisons encore bien propres et récentes, mais en vrai, quand tu rentres chez eux, tu vois le petit poêle à pétrole planqué dans un coin qui puent et embrume l’atmosphère, parce que la clim’ réversible vendue avec la baraque, ça finit de leur casser les reins avec la note d’électricité, tu vois les patates, riz et pâtes comme aliments de base et des privations à n’en plus finir.
Et tu vois aussi les iPhone, parce qu’il faut bien avoir l’air de vivre comme tout le monde, ne pas avouer qu’
avec 4 fois plus de fric que les vieux parents retraités, tu vis encore et toujours comme un gueux.

Le pire, c’est que rien ne leur sera épargné, aux Nicolas. Leurs gosses grandissent et bientôt, ils découvriront que le ticket d’entrée dans les études supérieures (toutes concentrées dans les métropoles) est hors de leur portée. Déjà, les lycées sont rares et les options-clé encore plus. À résultats égaux, il y a nettement moins de collégiens des bleds qui continuent dans la filière générale que dans les villes, y compris les « quartiers ». Et ne parlons pas de la fac ou des grandes écoles.

Et à la fin, quand Nicolas n’en pourra plus d’arquer comme un fou pour entretenir sa banque, il lui faudra payer une maison de retraite qui coûte encore plus cher que son salaire qui avait l’air si bien.
Alors, il vendra sa maison, cette source de tous les sacrifices, et il découvrira à ce moment-là à quel point elle ne vaut rien, à quel point, il s’est bien fait rouler dans la farine, toutes ces années.

Alors ouais, ils sont pathétiques, les Nicolas avec leur « gros » salaire et leur vie de privations, mais ils sont aussi les plus escroqués de l’histoire et il conviendrait plutôt de s’intéresser à ceux qui leur ont fait les poches aussi méthodiquement et qui eux, vont très bien, merci !

Source ici

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