Les élites, bouc émissaire de la crise actuelle

Pointées du doigt, systématiquement décriées, les élites semblent avoir été désignées coupables de la crise actuelle.

Pour tenter de désamorcer quelques polémiques liées au titre - qui peut surprendre voire scandaliser - commençons par préciser trois points:

  • Qui dit bouc émissaire ne dit pas innocent. Il ne s’agit pas ici de faire un procès pour déterminer des coupables, mais de dévoiler la mécanique de bouc émissaire qui structure la crise actuelle.
  • Qui dit bouc émissaire ne dit pas victime de souffrances à grande échelle. Le bouc émissaire peut être dans une première phase uniquement désigné comme coupable sans pour autant subir des violences de grande envergure.
  • Qui dit bouc émissaire dit inconscient persécuteur. Nous tous avons des boucs émissaires et ceux-ci sont par définition inconscients.

La mécanique du bouc émissaire a été développée et martelée par René Girard dans son livre Le Bouc Émissaire paru en 1982. Il y mentionne que les élites elles-mêmes peuvent devenir des boucs émissaires, tout en reconnaissant que rapprocher puissants et victimes puisse paraître scandaleux. Néanmoins, cela reste possible et pourrait être le cas aujourd’hui.

 

Les quatre stéréotypes 

Selon R. Girard, quatre stéréotypes témoignent de l'existence d'un bouc émissaire.

1er stéréotype : une indifférenciation s’opère entre les individus. Lors d'une crise, des groupes a priori hétérogènes voire incompatibles voient leurs différences s'éclipser. Dans notre crise, on retrouve côte à côte deux mouvements antagonistes: extrême gauche et extrême droite, qui se mêlent à des individus ne se reconnaissant ni dans l'un ni dans l'autre. Ce qui permet de donner une cohésion à ces foules, c'est avant tout le rejet de l'Etat, la haine des médias et de tous les "puissants" que le monde puisse compter.

2ème stéréotype : des crimes fondamentaux (ou considérés comme tels) ont été commis. La haine des foules se nourrit de ces crimes. Dans notre cas, cela serait le cynisme (e.g. l'affaire Cahuzac), la trahison du gouvernement (cadeaux faits aux riches) ou encore les violences policières. R. Girard précise que tous les crimes commis ou censés avoir été commis sont gonflés par "l'imagination des persécuteurs" via un "grossissement fantastique". Ainsi, il n´y a pas quelques affaires de corruptions mais l'ensemble des classes dirigeantes baignent dedans, on ne cherche pas à se rapprocher de l'Allemagne mais on veut lui céder l'Alsace et la Lorraine.

3ème stéréotype : les persécutés présentent des signes victimaires. Dans notre cas, les élites ne sont pas les marginalisés du dehors que pourraient être les étrangers ou les infirmes. Ils sont à l'inverse les marginalisés du dedans. Et en tant que marginalisés, il est relativement aisé de les prendre comme cible. Ils auraient fait de grandes études, gagneraient confortablement leur vie ou encore s'exprimeraient d'une certaine manière. Autant de signes permettant de les reconnaître.

4ème stéréotype : l'existence d'une violence envers les persécutés, ceux qui portent ces signes victimaires. Lettres de haine, menaces de mort, tentatives d'intrusion aux domiciles de certains députés, effigie du Président décapitée... L'appétit de violence est réel, on ne peut le nier.

 

Une vision grossièrement caricaturale?

Bien que l’on retrouve les quatre stéréotypes, on pourrait répliquer que présenter les élites comme bouc émissaire de foules persécutrices est grossièrement caricatural. Beaucoup de français ne sont ni pro-gouvernement ni GJ. Mais, cela n'empêche pas les rapports sociaux d'être structurés autour de cette opposition franche : la foule n'a pas besoin d'inclure tout le peuple pour avoir un bouc émissaire, tout comme elle n'a pas besoin d'être tout le peuple pour commettre des violences.

On pourrait aussi répliquer que c'est le peuple qui souffre et non les élites. Mais ce n'est pas parce qu'il y a un bouc émissaire que le peuple ne souffre pas.

 

Comment a-t-on pu alors aboutir à une telle situation?

Il ne faut pas chercher l'origine de la crise dans le niveau de vie des français dans l'absolu mais dans le désir mimétique, "source première de ce qui déchire les hommes". La foule désire ce que les élites ont ou semblent avoir : pouvoir, richesse et reconnaissance. La foule voudrait plus de ces pouvoirs (RIC, démocratie plus participative), plus de ces richesses ("rends l'ISF d'abord"), plus de reconnaissance ("la vraie France c'est nous").

Une fois lancée, la mécanique du bouc émissaire est alimentée par une "mauvaise réciprocité" qui ne va "qu'en empirant". Par exemple, on dénonçait une dictature et l'Assemblée nationale finit par voter des restrictions de manifester.

De cette mauvaise réciprocité résulte une polarisation des différentes parties dans laquelle les médias ont un rôle non négligeable. En effet, ils mettent en avant les pires travers des deux parties : les casseurs côté GJ, les dérives du pouvoir de l'autre. On finit par confondre la partie et le tout. La polarisation va finir par se traduire en des violences, via les phénomènes de foules. Un jeune de 19 ans ayant participé aux violences envers la préfecture du Puy-en-Velay, interrogé au tribunal, dira: "je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela […], c'est l'effet de foule". En réalité c'est une mécanique vieille comme le monde qui l'a guidé.

 

Comment briser alors cette mécanique qui monte les français vers d'autres français?

Trois solutions semblent se dessiner:

Ressouder la communauté à travers le sacrifice du bouc émissaire. Solution menant a priori à une période de chaos politique, économique et social, où le pouvoir d'achat serait également sacrifié.

Attendre que la crise s'essouffle. Solution privilégiée au cours des dernières décennies. Mais cela ne serait que temporiser la mauvaise réciprocité avant qu'elle ne revienne, toujours plus implacable.

Révéler la mécanique du bouc émissaire et dénoncer ce poison qui envenime les rapports sociaux. Comment? Quels que soient ses défauts, en jouant le jeu du grand débat, opportunité unique de confronter et réconcilier la France avec elle-même, à travers la raison et le dialogue.

Bref, la voie est étroite.

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