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Billet de blog 4 nov. 2011

REFLEXION SUR L'IDEOLOGIE REALISTE (Partie I). Rends toi! tes pensées sont cernées!

Gédéon Peret
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Lorsque l'argument "réaliste" est invoqué pour louer ou condamner une action; lorsqu'une pensée est d'office annulée au prétexte qu'elle ne tiendrait pas compte de la question des moyens qui permettent de la réaliser; lorsque le "réel" nie les potentialités de la réalité; alors nous avons affaire à une idéologie.

Toujours dans le cadre d'une réflexion sur le mouvement des indignés, nous proposons dans ce billet de discuter de ce que nous nommons l'idéologie réaliste.

Quand le "réel" s'invite à l'apéro plutôt qu'à l'opéra.

C'était une fin d'après-midi, nous errions entre amis dans le soleil de Paris. Un début d'été, avec son rythme léger inflitrant les terrasses et les cafés. Les demis suaient de fraicheur pendant qu'une douce ivresse envahissait subrepticement les paumettes. Et les odeurs chaudes de tabac à rouler annonçaient déjà les heures sèches d'une sieste en plein zénith.

Des connaissances lointaines nous rejoignèrent, et le jeu rituel des présentations commença. Nous savons tous par expérience combien cet instant est l'occasion d'une mise en scène du Moi. Chacun à la suite, dans un tour de table, monopolise ce qui lui sert de capital dans une logique de distinction.

A notre table, se trouvaient des étudiants. C'est là un statut social qui, sans aucun doute, amplifie cette virtualisation du moi puisque le champ des possibles reste ouvert. L'identité de l'étudiant n'est pas bornée à une activité. Elle jouit d'un mouvement qui lui permet encore d'inventer sa direction. D'une certaine façon, les études forment une période où la potentialité n'est pas menacée par le couperet de l'actualisation. J'étudie les lettres? peut-être serai-je poète. Je suis en ciné? peut-être dirigerai-je Matthieu Amalric pour un film sur le bonheur d'être triste. Je fais des sciences? peut-être inventerai-je une machine à calculer le nombre exact de manifestant pour faire mentir la police. Qui sait? Il y a en tous cas une certaine beauté à cet espace d'indécis qui habite la condition étudiante. Les projets et les ambitions défilent dans un flottement léger, et pour la peine, "pas la peine d'en parler".

Bon, j'arrête là l'image d'Epinal. C'est vrai, il faisait beau, la bière était fraiche. C'est vrai aussi que personne n'a lésiné pour gonfler le torse. Mais la poésie du moment n'a pas duré plus d'un tours de table. Et lorsque l'étudiant en lettres en vint à parler de lui, l'impitoyable dédain exprimé dans un "Ah bon? des Lettres? Mais tu comptes faire quoi après tes études?" a ruiné l'espace des possibles.

La voilà, sous sa forme la plus banale, cette idéologie réaliste qui brime et qui accuse. Et on saisit dès lors, que le couperet du réalisme n'a pas besoin d'avoir les sourcils froncés du DRH, ni la cravate colorée du théoricien libéral qui jure, sur un plateau télé, que la France a besoin de main d'oeuvre et non de lettrés. Non, le pouvoir qui partage le réel, celui qui condamne et loue les projets des hommes, peut très bien aussi s'exprimer sur des lèvres fraiches et rosées.

Au fond, ce qui fait problème, ce n'est pas que l'on demande à un étudiant quelle activité professionnelle il veut exercer. Cela, c'est du bon sens, d'autant plus dans ce cas précis où le nombre de postes d'enseignants a considérablement diminué. Non, ce qui focalise l'attention, c'est le rictus de mépris qui suit cette interrogation. Il dit beaucoup de choses en même temps. Trop de choses peut-être. Et c'est pourquoi nous nous proposons à présent d'avancer des hypothèses qui pourraient l'expliquer.

Rends toi! tes pensées sont cernées!

Ce que sous-entend la question "Tu comptes faire quoi après tes études?", c'est qu'il n'est plus possible avec un diplome de lettre de trouver un emploi. On pourrait s'attrister de cette situation. Mais non, ce qui suit, c'est le mépris. Et celui-ci est corrélé d'un sentiment profond de supériorité envers celui qui est à considérer comme un insoucient, voire en l'occurence, comme un abruti.

Mais en même temps que l'accusation est menée, une voie supérieure par opposition est affirmée. Il y aurait des études louables, au sens où précisément le critère de valorisation d'un cursus serait la capacité d'insertion dans le monde du travail. Cette voie est souvent présentée comme la voie "réaliste". Du moins, il est fréquent d'entendre quelqu'un justifier son choix d'étude au nom de principes "réalistes". C'est cette répétition qui nous permet d'affirmer que c'est bien là un phénomène diffus et général, et non une simple opinion subjective.

S'il fallait résumer ces principes, nous dirions qu'ils consistent à affirmer que ce sont les circonstances qui dictent et doivent dicter les choix des hommes, et dans notre cas, des étudiants. Autrement dit, au lieu de considérer que les études sont un moyen pour une pluralité de finalités, au lieu de concevoir les études comme l'apport d'un potentiel exprimable en des sens encore inconnus, la pensée réaliste renverse ce paradigme et donne à la fin la primauté sur les moyens. On ne fait pas des études pour devenir capable d'exprimer dans des sens multiples des compétences, on fait des études pour se conformer aux attentes du marché.

En conséquence, la pensée réalisrte brime l'audace et la créativité. Elle s'efforce de réduire un savoir et ses potentialités à des objectifs très déterminés. C'est comme si un outil ne pouvait être employé qu'en vue d'une unique tâche. Comme si le droit n'était qu'au service des grandes entreprises et ne pouvait servir à défendre les opinions d'un individus. On prétend souvent qu'une arme est dangereuse en elle-même; et l'on se voit souvent objecter que l'arme n'a rien de dangereuse en elle-même, que tout dépend de la façon dont on en sert. C'est en quelque sorte la même chose avec les études: elles peuvent consacrer le savoir à des choses utiles et belles, comme elles peuvent mener à l'aliénation la plus colmplète. En somme, il semble que cette pensée réaliste s'attache à limiter les potentialités pour les canaliser au profit d'ambitions préconçues. La pensée réaliste fonctionne donc comme un entonoir: elle canalise les éclaboussements des potentiels vers une fin unique.

On est tous d'accord pour critiquer la pensée unique

De cette coercition psychologique, la pensée réaliste tire un grand avantage. En réduisant le champ des possibles au nom d'une compréhension étroite de l'emploi des moyens, elle interdit de soulever certaines questions. Et particulièrement la plus cruciale de toutes: ses objectifs sont-ils légitimes?

Il n'est en effet pas possible de traiter la question du devoir-être des choses -et par là même, de la question de la justice- puisque précisément la pensée réaliste objecte, avant toute discussion, que toute autre solution que la sienne n'est pas "réaliste". Elle accuse en effet les réflexions sur le devoir-être des choses de ne pas tenir compte de la question des moyens et d'être ainsi, "irréalistes". Cependant, c'est là un terrible sophisme. Car la pensée réaliste fait croire que toute réflexion sur le devoir-être prend modèle sur la Cité de Dieu(Saint-Augustin) ou sur La République(Platon), et par conséquent qu'elles ne seraient que des paroles de la classe discutante sur des utopies, des lieux de nulle part. Elle exclue ainsi toutes les réflexions portant sur le devoir-être qui elles, tiennent compte de la question des moyens. Cette élimination abusive des opinions concurentes, vous vous en doutez,constitue sans aucun doute la clé de voûte de cette pensée, ou du moins, son objectif caché. Elle est une stratégie coercitive pour que l'on adhère à ses vues. En son sein, il n'est pas permis de discuter des fins, puisque aussitôt évoquée la question des moyens, on s'apercevrait que ceux-ci contiennent en eux-mêmes une fin déterminée.

En ce sens, chacun comprendra que l'on puisse parler d'une idéologie. Une idéologie est une pensée qui maltraite le réel de sorte à le rendre semblable aux idées. C'est une pensée qui fixe a priori, avant même l'expérience, les résultats qu'elle souhaite obtenir. Le réalisme est donc une idéologie en tant qu'il réduit la potentialité des moyens à nombre limité de fins alors que les mouvements imprévus du réel ne cessent de le contredire.

Economie politique et principe de réalité

Le discours tenu par une étudiante en terrasse de café, ce discours, vous l'aurez reconnu, est aussi celui du DRH de la grande entreprise dans le cadre de la division intellectuelle du travail. L'accusation portée à l'encontre de l'étudiant en lettres suppose dans le même temps l'adhésion à l'idée que les études doivent suivre les attentes du monde de l'emploi. En somme, qu'elles ne sont que des ajustements structurels.

Mais pourquoi ce dédain? D'ou venait ce mépris et cette condescendance? Plutôt que de considérer ce sentiment de supériorité d'un point de vue sociologique -comme une simple et banale stratégie de distinction- il semble qu'il faille au contraire l'interpréter dans le cadre d'une économie du plaisir.

En effet, le discours de l'idéologie réaliste brime toute alternative. La rêverie, le fantasme, toute divagation de l'âme n'a plus droit de cité. L'esprit est, dans ce contexte, sans cesse soumis au principe de réalité. Son fonctionnement consiste à éliminer toutes virtualités étrangères à celles réalisables par les moyens en question. Comprenons par là que l'entonoir est réversible: il réduit autant la diversité des possibles que le monde propose à l'esprit, que celle que l'esprit peut proposer au monde. En cela, la brimade provoquée par l'idéologie réaliste est une source de frustation qu'il faut bien par quelques moyens compenser. Dès lors, le dédain et le mépris exprimés n'ont pas l'intentionalité affichée. La violence qui fait irruption dans le soleil de 18 heure, n'est rien d'autre qu'un mécanisme compensatoir du caractère castrateur généré par l'idéologie réaliste.

Une figure contemporaine de la servitude volontaire

On pourra objecter que cette compensation n'est que de faible ampleur. Si l'idéologie réaliste était génératrice d'autant de frustation qu'on le prétend, on serait en droit de s'attendre à une violence plus pulsionnelle et moins contrôlée. Cette objection est sans aucun doute légitime. Et c'est pour cela que nous ne pouvons nous contenter résumer le sentiment de supériorité à un simple mécanisme compensatoir.

Certes, le sentiment de supériorité vient équilibrer la frustration provoquée par une imagination disciplinée. Mais précisément parce que ce sentiment s'accompagne d'une violence contrôlée, nous devons supposer que cette capacité de contrôle est le versant positif de cette idéologie. Il nous faut bien, en effet, saisir pourquoi un tel discours est si aisément assimilé et relayé.

Et bien, selon nous, ce qui explique cette adhésion à l'idéologie réaliste, ce n'est pas sa capacité de contrainte, mais sa dimension séductrice. Ce qui fait que l'idéologie réaliste est assimilée, c'est avant tout en raison qu'elle aussi répond de la faculté imaginative. Elle est une promesse: la promesse que celui adhère aux exigences de l'idéologie réaliste se verra récompenser. L'arme de l'idéologie réaliste n'est donc pas la contrainte, mais le plaisir.

On saisit à présent pourquoi l'idéologie réaliste peut fonctionner. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est puissante et diffuse. C'est avant tout parce que son fondement est la promesse d'un plaisir futur. Et dans le climat anxiogène des crises, rien n'est plus recherché que ce pouvoir qui prend en charge vos peurs et vos angoisses à condition que vous souscriviez à ses désirs. C'est là, pour l'âme troublée, un compromis sans aucun doute acceptable. Peut-être pire, c'est certainement la raison d'une servitude volontaire.

Intermède

Nous n'avons pas, jusqu'à présent, discuté des fins que l'idéologie réaliste tend à masquer. Nous avons certes montré, à l'échelle individuelle, que l'appui trouvé par cette idéologie en s'adressant aux espoirs de récompense de l'individu, était un fondement plus puissant et plus délicat à contourner qu'une contrainte frontale. Cependant, la logique individuelle adoptée au nom du plaisir ne peut être pleinement comprise qu'en étant articulée à un élément plus global à l'échelle de la société. Autrement dit, on ne pourra comprendre les stratégies de l'idéologie réaliste qu'en saisissant comment elle relie l'individu à des structures supra-individuelles (l'Etat, la grande entreprise, les Marché, etc..), comment elle relie la partie au tout.

Une extrapolation de nos réflexions à ces échelles supérieures nous permettra ainsi j'espère, de mettre à jour les obstacles idéologiques qui s'opposent à des mouvements comme c eux des indignés. Ne se voient-ils pas eux aussi renvoyer au dortoir des utopistes et des rêveurs au nom d'arguments "réalistes"? Et derrière cette interrogation, c'est aussi la possibilité de la philosophie qui en jeu. L'idéologie réaliste n'a-t-elle pas déjà commencé à encadrer les universitaires par le biais des évaluations?

D'autre part, on ne pourra manquer de faire le lien entre cette idéologie réaliste et les savoirs disciplinaires dont les mécanismes et modes de fonctionnement ont été brillament mis à jours par la pensée de M. Foucault. Nous verrons donc à ce propos comment idéologie réaliste et logiques disciplinaires s'insèrent dans un schéma dont les finalités ne sont autres que celles de "l'art libéral de gouverner" (Naissance de la biopolitique).

Gédéon Péret.

A paraître: REFLEXIONS SUR L'IDEOLOGIE REALISTE (Partie II). La nuit on voit mieux les fleurs de l'incendie.

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