ACCEPTER LE PLAN DU MEDEF    C’EST PROGRAMMER LA LIQUIDATION DE FORCE OUVRIERE

Force Ouvrière est engagée dans une ligne de trahison de ses statuts et résolutions générales, lesquelles condamnent la décote à 64 ans. En mai 2019, Veyrier, secrétaire général, l’a signée avec la CFDT. Le Medef vient de faire une proposition de soumission à son programme avec sa méthode, le diagnostic partagé. Veyrier est pour. Jusqu'où Veyrier et sa fraction bureaucratique vont-ils aller ?

ACCEPTER LE PLAN DU MEDEF,  C’EST PROGRAMMER LA LIQUIDATION DE FORCE OUVRIERE

 

Les Echos du 18 février annonce : «  Geoffroy Roux de Bézieux, vient de proposer aux leaders syndicaux et à ses homologues patronaux dans un courrier daté du 16 février » De fait, par courrier du 16 février 2021, le Medef, syndicat patronal, se prévalant de la « pandémie », entend imposer un « agenda » aux organisations syndicales de salariés. Il donne le cadre, il s’agirait « d’engager ensemble un chantier sur toute une série de sujets concrets. » Le courrier donne l’accord Ségur sur la santé et l’accord sur le télétravail comme de bons exemples à suivre. Puis le document du Medef liste huit points : sur la formation professionnelle, sur  les prud’hommes, la gestion de la branche ATMP, sur l’ANI  modernisation du paritarisme du 17 février 2012, ANI protection sociale du 8 juillet 2009, promouvoir « la mobilité sociale dans le monde professionnel », enfin sur l’intelligence artificielle et emploi, transition climatique et énergétique dans l’entreprise.

Que le Medef prenne ce genre d’initiative se comprend dans une situation qui lui est favorable, avec un gouvernement pour la défense des 1% les plus riches et ayant imposé par les ordonnances de 2017 une liquidation de pans majeurs du code du Travail.

Et puis le Medef peut se prévaloir de l’accord d’ « union sacrée » du 19 mars 2020 par lequel les organisations syndicales aussi bien CGT, CFDT que FO signaient avec le Medef un texte commun, par lequel : « elles entendent ainsi affirmer le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective. Elles appellent les pouvoirs publics et les entreprises à mettre en œuvre tous les moyens indispensables à la protection de la santé et de la sécurité des salariés devant travailler. » Ce texte d’allégeance aux pouvoirs publics et aux entreprises devait se traduire, on s’en souvient, par la loi du 23 mars remettant en cause, au prétexte toujours de pandémie, la prise de congés payés et la semaine hebdomadaire de travail.

Le « diagnostic partagé », ce sont les « fondamentaux » du Medef                                                   

Dans la logique du Medef, pourquoi ne pas continuer dans la même direction en prenant carrément l’initiative d’imposer son cadre de négociation et, en plus, avec la méthode qui tient en un mot, récurrent dans le courrier du 16 février : « diagnostiquer ». Il est même précisé, point 3, par le « diagnostic partagé ». Comme si, depuis des années, le Medef n’était pas en pointe de la casse sociale et syndicale en menant campagne pour la loi Travail, les ordonnances Macron, la retraite par points ! Ils prennent vraiment les syndicalistes pour des benêts amnésiques ! Or en 2017, à titre d’exemple, le Medef a publié une brochure pour une « nouvelle méthode pour piloter la réforme de l’Etat »…On y apprend (p.26) qu’il faudrait « Viser une inversion de la tendance des effectifs publics afin de maîtriser l’évolution de la masse salariale des trois fonctions publiques (283,6 mds €, y compris retraites, en 2016). Il faudra cibler les baisses d’effectifs en fonction des besoins prioritaires et des gains de productivité ». Pour parvenir à cette baisse programmée des effectifs, il faudrait « Réformer en profondeur le statut de la fonction publique, et le réserver aux seules fonctions régaliennes. Rééquilibrer la mixité dans la Fonction publique entre statutaires et contractuels. » (p.27). Il s’agit bien d’une casse organisée de la Fonction publique. On reconnait l’idéologie de l’extrême droite libérale, pour laquelle tout doit être privatisé, hormis des fonctions prétendument régaliennes, qui  sont en fait militaires et policières. Il est précisé (p.30) : « Sélectionner et identifier, préalablement, les priorités en termes de dépenses. Ensuite, adopter une démarche globale et une programmation sérieuse de la réduction des dépenses. » C’est ça le diagnostic du Medef pour la Fonction publique ! Et il faudrait faire du diagnostic « partagé » ?

En fait, la pratique du diagnostic partagé, le Medef y est d’autant plus favorable si les organisations syndicales de salariés sont d’accord avec lui, comme c’est le cas des rejetons du corporatisme chrétien : CFTC et, née d’une scission de la CFTC, la CFDT. Le dernier exemple en date de cette pratique est l’accord du 26 novembre  sur le télétravail, consécutif à l’ANI de 2005 sur le télétravail. Dans cet accord on lit le point 2 : « Le télétravail est mis en place dans le cadre d'un accord collectif ou, à défaut, dans le cadre d'une charte élaborée par l'employeur après avis du comité social et économique, s'il existe. » On voit bien que signer ce texte est impossible pour FO, car l’accord de branche n’y est plus que résiduel et que FO  a lutté durant des mois, en 2016, contre la loi Travail, dont l’article 2  liquidait le principe de faveur, pour privilégier les accords d’entreprise. Or on lit dans l’accord sur le télétravail (2.2): « Les signataires du présent accord insistent sur l’importance de faire de la mise en place du télétravail un thème de dialogue social et de négociation au niveau de l’entreprise, et, le cas échéant, au niveau de la branche professionnelle. »  

Il est impossible, si le mandat est, a minima respecté et si, à la direction FO on a le souci du mandat et de l’intérêt des travailleurs, d’être pour l’accord de branche contre la réduction de la négociation au niveau de l’entreprise, en 2016, et, en 2020, d’être pour l’accord d’entreprise, assorti d’une « charte élaborée par l’employeur », avec une référence à la branche qui n’est plus que  marginale, « le cas échéant ». Et pourtant FO a signé le 26 novembre un texte contraire à tous ses engagements, y compris récents. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que, quand on cesse de revendiquer, pour un syndicat, et qu’on se met à « diagnostiquer », comme s’il s’agissait d’un débat d’experts et plus d’une négociation collective, chaque partie avec son programme, le résultat final est toujours le même : on « diagnostique » comme les patrons, avec les patrons, car l’idéologie du « diagnostic » est patronale. C’est l’idéologie selon laquelle il n’y a pas d’antagonisme de classe, d’intérêts divergents, d’exploitation dans l’entreprise, mais seulement des « thèmes », comme les huit du Medef, sur lesquels disserter et diagnostiquer ensemble. Seul le Medef peut se féliciter de l’accord sur le télétravail où le diagnostic s’est fait dans le cadre de l’employeur (charte comprise !). Telle est la vérité de la pratique du « diagnostic partagé ». A preuve le Medef Paris vient de sortir un « Guide du télétravail », où est affirmé (p.8) : «en tout état de cause, les points fondamentaux pour le Medef dans cette négociation sont respectés.» Telle est la vérité de l’accord sur le télétravail. Tel est le cadre que veut le Medef avec sa proposition du 16 février et ses huit thèmes : faire que soient respectés les « points fondamentaux du Medef ».                                                                                                                                                                                         Donc toute cette comédie du dialogue social  se comprend exclusivement du point de vue du patronat et du point de vue du corporatisme de la CFDT et de la CFTC, intégrés dans l’appareil d’Etat comme « partenaires sociaux ». Il en est ainsi depuis plus d’un siècle…Ce n’est pas une surprise que la CFDT ait été pour le plan Juppé en 1995, la contreréforme des retraites en 2003 et 2010, la loi Travail en 2016, les ordonnances Macron en 2017, puis pour la retraite par points, le Ségur et l’accord sur le télétravail etc.

2007 : Mailly « Nous ne sommes pas pour les diagnostics partagés »                                     

En revanche il est incontestable que FO, qui était à l’origine de la mobilisation contre le plan Juppé, contre toutes les contreréformes sur les retraites, la loi Travail, les ordonnances Macron (l’aval de Mailly ayant été retoqué par le CCN de septembre 2017) et enfin la retraite par points, ne peut en aucun cas entrer dans le cadre thématique en huit points du Medef.  D’autant plus que FO a toujours été contre le « diagnostic partagé » dans tous les domaines. C’est ce qu’affirmait Mailly devant le congrès confédéral de Lille de 2007 :« Nous ne sommes pas pour les diagnostics partagés en cette matière comme dans d'autres. » (p.24 du compte rendu). C’est clair et cela prouve qu’en fait cette dérive est étrangère  à FO et tout à fait récente. Elle est récente est contraire aux statuts, à l’histoire de FO. Elle est contraire au mandat du secrétaire général de FO. 

Cependant, depuis que Veyrier est secrétaire général, les signatures de la décote à 64 ans, du Ségur, de l’accord sur le télétravail, vont dans le mauvais sens, celui du corporatisme de la CFDT. Mais ce mauvais sens est bien contraire aux statuts et aux résolutions générales de la CGT-FO. La seule différence, par rapport à 2017, c’est que le CCN, qui s’était valablement opposé à Mailly en septembre 2017, a gardé le silence depuis et a failli à son mandat, selon le principe : « qui ne dit mot consent ». 

Désormais les instances de FO, Commission Exécutive et Comité Confédéral National, sont au pied du mur : se taire, c’est-à-dire ne pas condamner l’acceptation de la proposition du Medef, c’est engager la liquidation de FO. C’est, aussi, oublier que les militants peuvent quitter FO s’ils ne se reconnaissent plus dans une organisation à la botte du patronat  et qui accepte le cadre revendicatif patronal, sans apporter son cadre revendicatif.    Et ce cadre revendicatif ne peut pas coïncider, par diagnostic, avec le patronat.

C’est pourquoi FO ne peut pas se déterminer dans l’agenda social du patronat, avec les huit points voulus pour le patronat et tout ça pour « diagnostiquer »  avec le patronat.

 18 février 2020 : Veyrier avec le Medef et hors de son mandat de secrétaire général

Or, par courrier du 18 février (courrier qui circule à FO, puisqu’il a été demandé à contacter les « secteurs respectifs »), Veyrier a donné, sans concertation préalable, le cadre suivant, favorable au Medef : «  Vous trouverez ci-joint le courrier que nous avons reçu du Medef, proposant un agenda social et économique autonome.  Cette démarche s’inscrit dans celle que la Confédération soutient depuis plusieurs mois et bien plus longtemps encore si on l’associe à notre attachement à la pratique contractuelle et au paritarisme….Je demande à chacune et chacun de vous, au vu de vos secteurs respectifs, de me faire parvenir une note synthétique commentant les sujets proposés par le Medef et suggérant éventuellement des sujets non évoqués et pour lesquels nous avons d’ores et déjà fait des propositions ou dont nous souhaitons qu’ils fassent l’objet de discussions. »

Veyrier sait que ce qu’il propose est faux. Car cette démarche ne s’inscrit pas depuis « bien plus longtemps » dans la démarche de la Confédération. Tout au contraire et  Mailly, en 2007, contre le diagnostic partagé en est la preuve ! Elle n’a connu que l’acceptation, sans mandat et contraire aux statuts comme à  l’histoire de FO, des ordonnances Macron. Ce qui fut retoqué par le CCN et effacé par le congrès confédéral de FO d’avril 2018.

Bergeron : « la lutte des classes sera éternelle» et la vraie réponse au Medef

Historiquement, deux intérêts de classe s’opposent et, s’il est nécessaire de revendiquer, ce sont des revendications de classe qui s’imposer pour le syndicalisme libre et indépendant. André Bergeron n’a jamais un l’image d’un révolutionnaire. Mais c’était un syndicaliste respectant les statuts de FO, ceux du syndicalisme libre et indépendant. Il l’a affirmé régulièrement. Ainsi lors du 12ème Congrès confédéral, tenu les 12 et 13 juin 1974,  Bergeron,  s’il défendait la politique contractuelle, c’était pour affirmer que « la lutte des classes sera éternelle » et que  « le jour où nous ne pourrons plus pratiquer la lutte des classes, c’est que le syndicalisme libre aura cesse d’exister.». (p.168 du compte rendu). On ne saurait être plus clair et plus pertinent. Ce faisant, Bergeron ne faisait qu’être fidèle aux statuts de FO, lesquels affirment  « l’impérieuse nécessité, pour le syndicalisme, de se déterminer lui-même à l’endroit de tous problèmes de sa compétence dont il juge utile de se saisir ce qui implique qu’il ait la pleine maîtrise de sa structure, de son administration et de ses actes, sur le plan revendicatif et gestionnaire. » Précisons que c’était sa réponse à Alexandre Hébert, fondateur, cette année-là, de l’Union des Anarcho-Syndicalistes.         

Pour le Plan revendicatif de FO et mettre un terme au corporatisme suicidaire

La vraie réponse à faire au Medef, contenue dans les statuts de FO est claire : « l’organisation syndicale réalisera son programme et ses perspectives en toute indépendance.» Ce programme le Plan social FO présenté par Bothereau en 1962 offre un modèle à adapter, en tenant compte que la nature des relations entre groupes sociaux, elle, reste stable.

Le programme, à titre d’exemple, revendique : « 

— Défense et amélioration constante du pouvoir d'achat des travailleurs par tous les moyens ;

— Réduction de la durée du travail sous toutes ses formes;

— Équitable répartition du revenu national :

— Respect des droits sociaux acquis par les salariés et extension de ces droits. »

Mais aussi : « l’élévation continue des niveaux de vie par le développement de la consommation et des investissements productifs ;

— au développement harmonieux de l’économie, notamment par le contrôle ouvrier sur les investissements, la réforme de la fiscalité et de la distribution, la lutte contre la spéculation ;

— à la reconnaissance et du respect des droits économiques des travailleurs dans les entreprises, les branches professionnelles et les régions ;

— à la réforme des nationalisations, contre l’étatisation, par un retour aux règles de gestion socialisée définies par le mouvement syndical, règles assurant une réelle gestion tripartite …»                 

Le plan en  huit thèmes du Medef n’est pas plus prioritaire que le plan revendicatif du syndicalisme libre et indépendant. Il suffit de l’expliciter, brièvement, et de l’opposer au plan du Medef. C’est l’unique réponse à faire au Medef. Après la négociation collective peut commencer, rapport de force à l’appui.

Or la demande de Veyrier (« de me faire parvenir une note synthétique commentant les sujets proposés par le Medef », c’est une allégeance au Medef, c’est oser demander aux militants de se mettre dans le cadre dicté par le patronat. Rien à voir avec FO. Rien à voir avec les statuts. Rien à voir avec la Charte d’Amiens. Alors que l’alternative économique et sociale est à portée de main. Il suffit de demander une note synthétique sur les revendications centrales que portent les militants et militantes dans les entreprises. Il suffit d’en faire un plan en thèmes sociaux majeurs.

Ce cadre-là, d’alternative sociale et syndicale, le cadre de FO, la Commission Exécutive, tout  comme le CCN, ont l’obligation absolue de le faire respecter.  C’est-à-dire de désavouer cette dérive vers le corporatisme intégré que prône Veyrier et jamais aucun secrétaire général avant lui et en ces termes. Non à  la position de Veyrier, qui est  l’allégeance au Medef.

Pour le CCN et la CE, le silence, complice ou pas, qui est pratiqué depuis fin 2018,  n’est plus de mise. Il n’est pas question de se prétendre « révolutionnaires», en principe, tout en maintenant une alliance contre-nature, depuis octobre 2018, avec les praticiens, à FO, du « diagnostic partagé » et de la collaboration de classe, invétérée, au point de faire la propagande pour le plan en huit points du Medef ! Cette fois, il faut choisir entre le plan du Medef ou le plan de FO.

Cette fois, c’est, publiquement, une logique de liquidateurs du syndicalisme libre qui est proposée par Veyrier. Contre la liquidation de FO, vers le corporatisme dans le déshonneur, plus question de plan de carrière dans l’appareil comme étant prioritaire et tant pis pour le respect du mandat. Cela ne s’est que trop pratiqué en ne disant rien et en consentant à la dérive corporatiste,  où FO signe désormais tout avec la CFDT avec les arguments de la CFDT. La leçon est certaine et, sans doute prévenu du caractère catastrophique de cette allégeance au Medef, Veyrier a rapidement rédigé un éditorial où il assure que "comme toujours notre mandat est et sera de défendre les droits des salariés", voire que "négocier est le produit d'un rapport de force". Sauf qu'en mars 2021, il est possible de faire le bilan de la vérité de sa politique. Avec la décote à 64 ans, contre les droits des salariés ou l'accord du 26 novembre 2020 sur le télétravail tout aussi contraire à leurs intérêts, l'heure n'est plus à la démagogie. L'heure est au bilan d'une absence totale de rapport de force constitué à un moment quelconque par la direction confédérale et de signatures d'accords avec la CFDT, tous dégradant la situation matérielle et psychologique des travailleurs.

Cette fois, il faut choisir, cette fois il faut s’opposer publiquement,  comme au CCN (la Commission Exécutive semblant désormais appliquer la consigne "qui ne dit mot consent", par son constant silence), car cette démarche réactionnaire est, à terme, suicidaire pour FO. Car les militants vont partir si cette liquidation de ses principes  est initiée à FO. Et cela pour rien car le patronat et le gouvernement, vont maintenir, comme avec le décret de flicage des syndicalistes du 2 décembre 2020, leur politique d’élimination des organisations syndicales. Plutôt que de courber l’échine devant le patronat, comme le propose Veyrier, il n’est que trop temps, car après ce sera trop tard, de relever la tête et de stopper, de mettre un terme à la dérive actuelle, récente, hors mandat et hors statuts.                                                                                                                   Il est temps de proposer le plan revendicatif du monde du travail face à celui du patronat.

Il est temps de reprendre, comme FO l’a toujours fait, le bon combat pour l’émancipation humaine.

 

       

 

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