«Sans l'astronomie, l'homme ignore la place qu'il occupe» (Aristote)

Nous faisons toujours la géographie du monde le jour. Mais la nuit ? fut le premier à se demander le géographe-poète Luc Bureau. Pour un autre Luc (racine du mot "lux", lumière) Gwiazdzinski) la nuit est la «dernière frontière de la ville». Pan sur le bec, semble lui lancer Samuel Challéat qui veut «sauver la nuit». (Par Gilles Fumey)

Atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne © Atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne Atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne © Atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne
Les nuits sont souvent plus belles que les jours, nous serinaient à la fin des années 1980 la romancière Raphaëlle Billetdoux et le cinéasteAndrzej Żuławski. En reprenant le mot de Racine « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours » (lettre XIV à Mlle Vitart du 17 janvier 1662), avaient-ils conscience qu'ils ouvraient un nouveau chapitre de la géographie ?

Sauver la nuit. Samuel Challéat © S. Challéat Sauver la nuit. Samuel Challéat © S. Challéat
Notamment celle que Samuel Challéat, géographe de l'environnement nous transmet par son livre, une alerte sur notre boulimie d'éclairage. Les points lumineux en France, il en compte une flambée : près de 90% en seulement vingt ans (1992-2012). Nous perdons notre belle fenêtre sur l'Univers. La lumière des étoiles est mangée par une soupe orangée que l'Atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne a cartographiée en 2016. La majorité des humains peut voir la lune, mais les étoiles ont disparu pour 80% d'entre eux et une majorité, dont les Européens, ne peuvent plus observer la Voie lactée.

Finie la peur du noir

Comment en sommes-nous arrivés à presque doubler les durées d'éclairement ? Pourquoi les astronomes amateurs nous alertent sur cette perte par le "dark-sky movement" (mouvement de préservation du ciel sombre) alors que les professionnels disposent d'observatoires à haute altitude n'en font rien ? Parce qu'ils ont une sensibilité en écologie politique que n'ont pas les astrophysiciens l'oeil dans leur lunette...Pourtant, la faune et la flore paient leur tribut : des millions d'oiseaux migrateurs orientés habituellement par les étoiles frappent des buildings. Et que dire des rongeurs, chauve-souris, cervidés, poissons, insectes, reptiles pour lesquels l'effet barrière de la lumière les inhibent. Les planctons sont attirés vers la lumière de surface, les tortues perdent leur chemin d'après ponte, les oiseaux ne parviennent pas à dormir.

Géographie de la nuit © Luc Bureau Géographie de la nuit © Luc Bureau
Les humains souffrent aussi du dérèglement de leur système hormonal, la mélatonine n'étant pas suffisamment sécrétée. Le sommeil perd en qualité, d'où le stress, l'obésité, les troubles de la mémoire.

Comme la végétation peut être protégée, des "réserves" de ciel étoilé sont promues par l'Association internationale de Dark Sky créée au Canada en 1999. Anne-Marie Ducroux a défendu plusieurs lois sur la pollution lumineuse et la création d'un label "Villes et villages étoilés". Parkings, vitrines, sites de chantier peuvent aménager des horaires d'éclairage. Sans accroître le nombre des délits comme certains le craignent. Mais la route est longue pour que les prescriptions techniques sur la température, la couleur, le flux des éclairages soient respectées.

Un droit à la nuit

Peu connues mais issues du Grenelle de l'environnement, les "trames vertes et bleues" voire "noires" sont des couloirs pour certains animaux nocturnes cherchant à circuler sans embûches. Romain Sordello, expert biodiversité à l'UMS PatriNat désigne Bordeaux, Nantes, Lille et des villes plus petites comme Douai, Amiens, Limoges ayant adopté ces corridors.

La nuit et la ville © Luc Gwiazdzinski La nuit et la ville © Luc Gwiazdzinski
Alors que Luc Gwiazdzinski plaide pour des villes éclairées 24/24, les Dark Sky veulent promouvoir un "droit à la nuit". Ils veulent faire disparaître les LED qui économisent l'énergie en fabriquant une lumière blanche au spectre lumineux plus large. Le Japon qui avait arrêté ses centrales nucléaires après l'accident de Fukushima avait fait l'expérience des villes plus noires. Mais les mauvaises habitudes ont repris. Il faut en finir avec ce jour sans fin.

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Ecouter Samuel Challéat (La Grande table, France Culture)

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