Paroles de Street Médic: un témoignage direct, émouvant et décapant

A travers discussion et questionnement rapportés ici, des street Médic de Clermont livrent un matériau de première main, foncièrement honnête et nuancé, celui de leur engagement sans réserve, leur action, les situations et les difficultés qu'ils affrontent, les moments inattendus du côté des forces de l'ordre et des manifestants. Il donne à réfléchir à ceux qui veulent répondre à cette invitation.

Pendant plus de deux heures, j'ai rencontré quatre des dix street medic de l'équipe de Clermont-Ferrand pour connaître et comprendre, au-delà des clichés et des présupposés, le pourquoi et le comment de leur action au sein de manifestations diverses mais aussi ce qui les a poussé à s'engager dans cette voie malgré les risques bien réels et connus, ce qui les incitent à poursuivre aujourd'hui, parfois à la limite de l'épuisement. Ils disent et démontrent la solidarité en action, la fraternité vivante au travers d'une parole modeste et forte qui renvoie chacun à son propre engagement au-delà des discours lénifiants ou convenus.

J'ai voulu restituer dans son intégralité les paroles de ces femmes et hommes jeunes, même si elles vous demandent un peu d'attention et de temps dans un monde de bruits et d’instantanés successifs. Passionnant !

capture-plein-ecran-21122019-112852
Qui  êtes-vous Street Medic de Clermont ?

La plupart ont commencé à manifester comme Gilets Jaunes puis, « avec une autre infirmière on a monté l'équipe sur Clermont. En amont, on voyait sur Facebook pas mal de vidéos de Street Médic dans différentes villes de France. Alors on s'est dit pour préparer la grosse manifestation à Clermont du 23 février, on va monter une équipe... on a pu y aider pas mal de gens, donc on s'est dit : on va continuer un peu partout. »

Amande, 26 ans, infirmière - J'ai commencé aux urgences. En manifestation, c'est l'urgence que l'on traite. J'ai aussi travaillé pas mal en équipe en humanitaire. Le travail d'équipe, je sais. J'ai travaillé avec la Croix rouge dans des zones de conflit, en Afrique, à Cuba, pas bien dangereux, j'ai fait de la prévention dans les écoles. Pour moi, c'est important, j'avais envie de mettre en jeu mes compétences. Je suis partie aussi sur une mission avec MSF.

Ondine, 23 ans, aide-soignante  - A la base, je n'étais pas dans l’idée d'être street medic. Je connaissais Amande et Richard, je savais que ça se montait. Je n'étais pas trop motivée, j'ai mis un moment à me décider. On se connaît des Gilets Jaunes. Quand je me suis décidée, c'est avant tout parce que je suis soignante, donc mon but, c'est d'aider les gens et sur les manifs, ils ont besoin de nous. Avant, j'avais pas bougé de Clermont mais quand on voit comment ça se passe, de voir les violences à la télé, ce qui est raconté derrière. C'est plus ça qui m'a poussée du coup à aller sur place. J'en suis contente, j'apprends de nouvelles choses. C'est aussi un aspect qui me plaît. 

Richard, 23 ans, reconversion web - Y'avait eu une annonce comme quoi une équipe se montait sur Facebook et puis, on se connaissait. J'ai contacté Amande, on a discuté un peu. Le fait que sur les manifs, on voit beaucoup de violences et malheureusement, pas assez de personnes pour porter les premiers gestes. Ça me paraissait important d'être là et de pouvoir aider les gens dans ma ville et dans les autres, après. Avant le 23 février, y'avait jamais eu de violence sur Clermont, sur les manifestations en tout cas. Y'avait déjà eu des gazages sur des blocages mais pas sur les manifestations du samedi et là comme c'était un acte régional ou national, on savait qu'il y avait du monde qui allait débarquer d'autres villes. C'était la première manifestation pas déclarée à Clermont, donc on a préféré anticiper. On savait que beaucoup de personnes allaient se déplacer. On se demandait comment on pouvait accueillir tous ces gens sachant que c'était une manif pas déclarée avec des risques de débordement. Y'a une équipe de Street Médic qui s'est montée, je les ai rejoints.

Roland, 30 ans, chauffeur routier  - A force de voir les violences en manif sur les actions, les voir en vrai, un peu partout à Montpellier, à Paris, Saint-Étienne, à Clermont aussi, alors je me suis dit : « Arrête de rester passif et fais quelque chose ». Aider les gens, pas être passif à ce qui se passe !

capture-plein-ecran-21122019-120901

Comment est organisée et fonctionne une équipe de Street Médic ? Votre expérience du terrain et ses dangers ?

Roland - Dans l'équipe, on a des médics qui soignent. Moi, je suis plus assistant. Je vais avoir avec un sac à dos, du matériel dedans... un peu les yeux pour voir ce qui se passe autour, quand les soignants sont occupés à faire un soin justement pour éviter que si des capsules de lacrymo nous tombent dessus, qu'on reste pas dans les gaz pour faire les soins. J'ai un diplôme sauveteur secouriste du travail, une formation basique pour les premiers gestes de secours. Je suis capable, quand quelqu'un se prend un flash-ball ou beaucoup de gaz lacrymogène. Je peux passer un coup de bombe de froid, je peux mettre un peu de sérum phy, un peu de décontaminant pour les gaz. Après, sur des blessures plus graves, je pense pas pouvoir agir. C'est pour ça qu'on tourne avec les soignants. Chaque fois, on essaie de se déplacer en binôme ou en trinôme dans l'équipe, toujours un soignant et un assistant pour intervenir.

Richard - Je suis aussi assistant d'un médic. Je donne le matériel. Je suis un peu ses yeux et ses oreilles. Je regarde ce qui se passe autour, je le protège, voilà. On peut être plusieurs binômes ou trinômes sur le terrain. On a eu de grosses interventions : un flash-ball dans le visage, quelqu'un qui est en arrêt cardiaque par terre, par exemple. Dans ce cas-là, y'a plusieurs équipes qui interviennent en même temps, des équipes qui se connaissent pas forcément de toute la France. Quand un médic est appelé à s'occuper d'une victime, il est focalisé sur sa victime, alors il peut pas regarder ce qui se passe autour. Y'a quand même des dangers immédiats et proches : se prendre une charge de CRS, se faire tirer dessus, se faire gazer, se faire matraquer, même se prendre des projectiles malencontreux, des cailloux, des canettes. La fonction d'assistant du soignant, c'est de parer à tous ces dangers, de prévenir les forces de l'ordre qu'on est en intervention, qu'il faudrait éviter de nous charger, de nous tirer dessus, par exemple, rester aux aguets en vue d'une éventuelle charge de forces de l'ordre ou de manifestants ; se mettre en protection, faire barrage avec son corps pour protéger l'intervention, et aussi mettre en place un cordon de sécurité autour de la zone de soin : écarter les personnes qui sont autour, les curieux et les badauds ; c'est avoir de l'air et la place de soigner sereinement, pouvoir être focalisé sur sa victime pour procéder aux soins dans les meilleures conditions et l'état d'esprit possible. Chaque situation est vraiment spécifique. On peut traiter plusieurs flash-ball sur le corps dans une même manifestation mais chaque intervention est vraiment spécifique. Le contexte n'est pas le même, la menace n'est pas toujours la même, une charge de CRS ou des jets de projectiles des manifestants, un gros nuage de gaz qui arrive, se retrouver au niveau d'un tir croisé.

Amande et Ondine, soignantes - Ça va de la petite ampoule à l’œil crevé, la main arrachée et l'arrêt cardiaque. Ce qu'on a rencontré le plus, des tirs de flash-ball avec ou sans plaie. T'en a qui peuvent produire juste des hématomes donc là, on va appliquer ce qu'on appelle les bombes de froid : sur l'hématome, tu mets une compresse et t'appliques la bombe de froid sinon ça fait une plaie plus ou moins importante. On en a vu quand même des plaies assez importantes qui produisaient une bonne hémorragie donc, dans ce cas là, tu fais un pansement compressif.

« C'est pour ça qu'on a décidé de pas travailler seules : quand je suis sur une victime, j'ai absolument pas le regard autour et plusieurs fois mon équipier, mon binôme m'a sauvé les fesses disant « Là faut qu'on bouge ! » parce que trois mètres plus loin, y'avait des CRS qui chargeaient et de l'autre côté, des manifestants en colère eux aussi. On se trouve assez régulièrement au milieu et le fait d'avoir quelqu'un avec nous qui surveille les alentours pendant qu'on est sur la victime, ça évite pas mal de dangers.

Amande explique  - Pendant un soin, les manifestants veulent aider, en général, de même quand il n'y a pas d'autres médics autour de nous, ils créent un cordon de sécurité. Les manifestants apportent leur aide, alors, en général, ils demandent s'ils veulent qu'on appelle les pompiers. Après les forces de l'ordre : en général, quand on est sur une intervention, ils en ont rien à faire. Y'a aussi d'autres situations où elles en profitent pour récupérer la victime qu'on est en train de traiter et l'embarquer. On ne peut pas s'interposer entre la police et la personne. Moi je gueule parce que je suis infirmière et j'invoque mon devoir de soigner. Je demande au moins de me laisser finir. Mais c'est vrai, quand ils ont décidé d'embarquer cette personne, qu'on soit là ou pas, en général ça ne change pas grand chose !

capture-plein-ecran-21122019-111412

Comment prenez -vous la décision d'intervenir ?

Quels événements choisis ?

Amande résume la situation - Au début, c'est surtout nous qui allions chercher les infos, principalement sur Facebook. On voyait tel jour, dans telle ville, il va y avoir une manifestation. On sait très bien qu'une manifestation à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier ça va souvent être chaud, alors qu'une manifestation à Moulins, à Clermont, ça va pas être très violent. En fonction de ça, on décide de là où on va, l'équipe au complet vote pour savoir combien de personnes peuvent venir. On s'organise en binôme ou en trinôme, en fonction du nombre de médics ou d'assistants médic et on monte en voiture. Quand c'est pas trop loin, on y reste sur la journée et on fait l'aller et retour. Quand c'est un peu plus loin, on essaye de se trouver un hébergement ou souvent on dort dans la voiture. C'est vraiment rare que les personnes qui créent l'événement nous demandent de venir. Maintenant, on est prévenu car on a réussi à se faire des connaissances un peu partout dans les villes où on est intervenu, mais c'est plus souvent nous qui envoyons un SMS : « Alors comment tu le sens ce samedi ? Est-ce que tu penses qu'on aura besoin de nous ? ». Ça fonctionne plus comme ça. 

Maintenant, c'est triste mais on a acquis une certaine compétence à anticiper la violence qu'il peut y avoir en fonction de l'événement, en fonction de la ville, en fonction des personnes qui sont appelées à manifester. On sait comment ça peut tourner.

C'est vrai que dans l'équipe on travaille tous, y en a qui ont des enfants, On n'est pas tous disponibles le même week-end, on finit environ par être cinq ou six disponibles par week-end et en général [ils] vont sur le même lieu. On a fait Montpellier, Dijon, Nantes, Roanne, Lyon, Paris. On a commencé par Clermont, ensuite Le Puy, après le jour de l'incendie de la préfecture. On a fait Paris, l'acte XVIII, le 16 mars, le 20 avril, le 1er mai, le 14 juillet, le 21 septembre, on a pas mal fait Paris.

Avez-vous eu des blessés ? Vous accordez-vous des pauses, sans intervention ?

Ressentez-vous parfois un certain épuisement ?

Amande précise - Au début de la création du groupe, on y allait, tous les samedis, c'est vrai plus le temps passe, et plus on fatigue, on a eu des blessés dans l'équipe. On a des personnes touchées par des LBD [lanceurs de balles de défense], des entorses. Paris, un de nous a reçu un coup de matraque, Nantes aussi. On a des équipiers qui se sont faits plaquer au sol, étrangler pour arracher le casque, matraquer au sol. On court, on marche beaucoup. On se tape des entorses, des douleurs musculaires. Y'en a qui ont des douleurs au genou. C'est vraiment avec le temps. C'est pas forcément sur une manif-type, à part les coups de LBD et les coups de matraque, c'est vraiment avec le temps, musculairement le corps, ça demande. Par manif, on fait au minimum 12 km chaque semaine, c'est pas mal. On a aussi une équipière qui a perdu de l'audition, une grenade de désencerclement a éclaté à côté d'elle. Depuis, elle a perdu 20% de l'audition d'une oreille.

Je voulais aussi parler, de l'aspect psychologique. Oui, physiquement, on est fatigué, mais psychologiquement, on est aussi très fatigué parce qu'on est face à des situations qui peuvent être perturbantes. On voit quand même pas mal de gens blessés, des personnes en situation de détresse, et ça psychologiquement, quand on n'est pas forcément habitué, quand on est jeune. C'est vrai, qu'on a un collègue militaire dans l'équipe qui nous explique que pour lui, ça lui fait penser en un sens à du stress post-traumatique. Donc, quand on sent qu'un équipier ou que nous mêmes, on commence un peu à flancher et que ça va pas, on fait une pause. Tout doucement, chacun prend sa responsabilité de faire une pause. On n'en voudra jamais à quelqu'un de stopper. On sait que c'est compliqué. Pour moi, c'est aussi important que le physique.

Richard poursuit - Je suis en pause parce que j'ai une blessure au genou, d'avant les gilets jaunes... C'est pas évident de rester le samedi à la maison, quand les copains sont sur le terrain... J'ai ma chérie sur le terrain... C'est compliqué de la laisser partir, et de se dire... qu'elle prend des risques et moi je suis « au chaud sur le canapé ». C'est très prenant quand on voit des gens blessés, des gamins blessés, des gamins gazés. C'est compliqué. Le plus jeune que j'ai vu personnellement, c'était à Paris : une gamine qui devait avoir entre 8 et 10 ans, dans les bras de son père sur le trajet déclaré de la manif qui s'est fait gazée. Le père est venue vers moi avec la gamine en larmes dans les bras. Quand on voit des trucs comme ça, c'est dur de se dire le samedi : faut que je reste chez moi parce que je ne peux pas suivre. Pendant ce temps, il y a des gens qui ont besoin de nous, il y a des copains qui sont sur le terrain et ont besoin de nous, c'est pas simple. Quand on sent que quelqu'un commence à être fatigué psychologiquement, des fois la personne s'en rend compte et se dit d'elle même : "là, il faut que je cale".

On est une équipe d'amis, on se voit beaucoup en dehors d'une manif. Très souvent, on est chez les uns, chez les autres et on voit très vite quand un collègue commence à flancher psychologiquement et on arrive à le lui faire entendre : « là écoute, j'ai l'impression que tu commences à fatiguer, ça commence à être dur pour toi, prend un moment, reste à la « calée » pendant 2 ou 3 semaines, 1 mois ou 2, le temps que ça aille mieux ». Je pense pas que dans l'équipe, on interdise à quelqu'un d'aller en manif, mais plus pour le protéger. Quand on est tous les samedis dans le feu, tous ensemble, c'est une amitié très solide qui se crée.

C'est important de discuter entre nous de ce qu'on a vu, et le fait d'en parler permet de tenir. Parce que quelqu'un qui part en manif tous les samedis, qui voit la violence, qui subit le stress, pas seulement sur la manif mais aussi la veille. Quand on monte sur Paris, on part le vendredi soir en général. C'est très souvent pour faire Clermont-Paris, en voiture, entre 7 et 8 heures. Au bout de 4 heures, on est aux portes de Paris et il faut entre 3 et 4 heures pour réussir à entrer sans se faire contrôler et ramasser le matériel. Le fait qu'on se rencontre régulièrement en dehors des manifs, ça permet de discuter, d'évacuer le stress, passer de bons moments.

capture-plein-ecran-21122019-122453

Votre rythme d'intervention a-t-il évolué ?

Richard - C'est vrai sur le début, quand on se déplaçait tous les samedis, on passait tous les samedis ensemble, nuit du vendredi-samedi ensemble, nuit samedi-dimanche ensemble. On se voyait très souvent dans la semaine, le sujet manif-médic revenait très souvent. Maintenant moins. Au début c'était toutes les semaines. Maintenant, pour la plupart, c'est une à deux sorties par mois et à Clermont où nous sommes plus présents. Les manifs en extérieur, en général, c'est une par mois. 

Comment faites-vous avec les risques, l'expérience du risque ?

Richard - Les street Médic qui se déplacent se font ramasser leur matos très souvent la veille ou dans la nuit qui précède par les forces de l'ordre à cause de la loi anti-casseurs comme pour les manifestants. On peut pas soigner, en plus de ça, on a aucune légalité pour être là. On n'est pas comme les pompiers, comme la Croix rouge, comme le SAMU. On a rien à faire sur les manifs. Quand ils nous voient avec casque, masque à gaz, lunettes de protection, ils appliquent la loi anti-casseurs.

Roland - On commence a être en capacité d'estimer le niveau de « dangerosité » de telle ou telle situation, quand est-ce qu'il faut qu'on se déplace, qu'on change d'endroit, s'engager dans une rue plutôt que dans une autre, savoir quand est-ce que ça va dégénérer, si ça va rester calme aussi, ce genre de choses. Tout le temps être vigilant, constamment aux aguets, constamment en état d'alerte, tout le temps regarder partout autour de soi, être totalement conscient de son environnement, un état d'alerte permanent très éprouvant et fatiguant psychologiquement et nerveusement. Après, on commence à avoir l'habitude aussi, c'est des automatismes qui viennent. Quand on se déplace en manifestation, on reste pas les yeux rivés sur nos pieds, on regarde devant soi, tout autour, devant, derrière, à droite, à gauche, oui, oui, un peu tous, certains plus que d'autres. C'est ce que j'appelle avoir conscience de son environnement, ne jamais être au repos, en situation de confiance. Comme disait Confucius, « Prévoir le pire et espérer le meilleur ».

Amande - On sait ce qu'on risque quand on va en manif. Surtout, avec la loi anti-casseur. On n'a plus le droit d'y aller avec les casques, les masques à gaz, les lunettes. On a droit à aucune protection sur le corps. Les protèges-tibia c'est interdit; les gants coqués, c'est interdit. Avant on pouvait atteindre certaines manifs avec casque, masque à gaz et lunettes. On n'a jamais trop mis de protection autres. Mais maintenant, on peut plus. Enfin, ils ont vraiment durci ce qui peut se passer : si jamais ils nous prennent avec casque, masque à gaz et lunettes, on peut partir en garde à vue, garde à vue prolongée, passer en comparution immédiate. Je vais parler pour moi, en tant qu'infirmière, si j'ai quelque chose sur mon casier judiciaire, je ne peux plus exercer. Donc je ne prends pas le risque d'y aller avec du matériel visible, le casque je ne le prends plus, j'essaie toujours de faire passer lunettes et masque à gaz, ça passe tant mieux, ça passe pas, trop de présence policière ? On prend des masques en papier.

Ondine sort de son silence - C'est un peu pareil : le risque, je le connais et je le prends en tout état de cause. J'y vais et je sais pourquoi, et après, moi c'est comme Amande, si jamais j'ai quelque chose sur mon casier, je ne peux plus exercer non plus, mais c'est un risque que je prends, c'est moi qui le prends et j'en assumerai les conséquences.

Comment réunissez-vous le matériel ?

Amande - Sur Clermont, en grande partie, la population nous a fait des dons, du matériel principalement du matériel de soin, des compresses, des bandages, des pansements, du sérum physiologique, de l'antiseptique, tout notre nécessaire pour pouvoir agir en manifestation il nous l'ont donné... Les gens qui nous croisent en manif, qui nous disent « qu'est-ce qui vous serait utile ? », ensuite on donne notre numéro, et ils nous donnent du matériel de soin. Après ce qui est équipement de protection, c'est nous qui l'avons acheté.

capture-plein-ecran-21122019-122755

Vous avez probablement chacun une expérience forte qui vous a marqué ?

Roland - Paris le 14/7 - On a été appelé comme street médic pour s'occuper de deux enfants qui avaient à peu près 3/4 ans et 5/6 ans qui avaient subi le gaz lacrymogène, en état de choc et de panique totale, de simples passants dans la rue, pas manifestants. Ils étaient prostrés contre un mur, voilà prostrés. On a décontaminé, on a essayer de leur parler, on a fait ce qu'on a pu, on a essayer de les calmer et de dire aux parents de les éloigner. Je préfère ne pas dire ce que ça m'a fait à moi personnellement, je reste factuel.

Richard – Paris, 20 avril -  Quand on étaient « nassés », place de la République, il y a eu une victime à côté de nous qui avait du mal avec le gaz. On était en train de faire un soin. Moi, j'étais autour à faire mon rôle d'assistant, à vérifier que tout se passe bien autour de nous, il y avait notre groupe de médics qui était en train de soigner la personne. Il y avait très peu de manifestants autour de nous, c'était très calme. Quand j'ai levé la tête, j'ai vu une pluie de « palets » et de lacrymogènes qui nous tombaient dessus alors qu'il n'y avait que des médics à cet endroit là, et c'est à ce moment que j'ai pris conscience qu'en manif, on dérange. On s'attend à prendre du gaz quand on est au milieu des manifestants, quand on est dans un coin où ça chauffe un peu mais quand on est juste une équipe de médics en train de faire un soin et qu'on voit les palets qui nous tombent dessus, c'est impressionnant et puis c'est dérangeant. Du coup, on s'est mis les uns au-dessus des autres pour protéger la victime et dès que les palets ont fini de tomber, on a extrait la victime, on l'a emmenée plus loin et on a fini le soin. Maintenant,on a une civière souple qui permet de déplacer les victimes, avant on portait les victimes. Il faut la porter sans se faire piquer, toujours le même problème.

Amande :  Une expérience qui m'a marquée, émue. On était sur une victime, dans le collimateur des forces de l'ordre qui s'était pris un coup de matraque sur la tête. Je suis intervenue, mon équipier les surveillait. Un cordon de manifestants s'est formé autour de nous, repoussant les forces de l'ordre, ça m'a vraiment émue. J'ai trouvé ça beau, pour nous et aussi pour la victime, bien qu'on sache pas trop ce que cette personne avait fait, j'ai trouvé cette solidarité vraiment belle. C'est pas un acte violent. C'est une situation où je me suis dit que l'être humain peut être solidaire quand il le faut – j'ai trouvé ça beau. 

Ondine -  Je parlerais de la solidarité entre Street medic de toute la France. Il n'y a pas de distinction et s'il y a un soin qui est en cours, qu'il y a un danger quelconque et bien mais n'importe quel médic sera là pour assurer la protection des autres et c'est quand même très beau. C'est pas forcément des échanges mais une autre équipe de Street Médic qui va aller soutenir une équipe de Street Médic pour protéger le soin en cours sans se parler, c'est d'instinct et c'est vrai que c'est beau. 

Roland - Je voulais aussi en parlant de la solidarité, souligner que le soutien des manifestants et des gens envers nous est vraiment très réconfortant et on le sent à chaque fois qu'on sort, à chaque sortie, on a vraiment un soutien de tout le monde. Ça se manifeste par des remerciements en général, et des tapes dans le dos et comme disait Amande, des gens, quand on est en intervention, viennent spontanément prêter main forte sans qu'on ait besoin de leur demander. Ça fait vraiment chaud au cœur.

capture-plein-ecran-21122019-130203

Passez-vous parfois le relais pour des cas plus graves ?

Amande - C'est vrai que les principales personnes avec qui on travaille en collaboration, c'est les pompiers parce que sur les manifestations, ils sont présents mais vraiment à l'écart, ils sont vraiment pas au milieu de la manifestation ou très proches. Les premières personnes, c'est nous. Ensuite une fois que notre bilan est fait, soit ça va, c'était juste un moment de pause où il fallait qu'il respire un coup ou un pansement à mettre. Après, il faut savoir que les personnes refusent parfois fois d'aller vers les pompiers et dans ce cas-là, on les laisse repartir sur la manifestation. On peut pas les obliger à aller à l'hôpital ou à être pris en charge par les pompiers. Quand c'est vraiment trop grave, si c'est un malaise ou une grosse blessure, soit on appelle les pompiers et donc ils viennent là où on est ; soit, un peu plus loin dans les rues adjacentes il y a un PMA - poste médical avancé - où les pompiers sont présents. On peut amener nos victimes vers eux directement. Là, ils font l'acheminement à l'hôpital si nécessaire.

Roland - C'est déjà arrivé aussi qu'on ait un blessé grave - je parle pas forcément pour notre équipe personnelle, c'est des cas que j'ai déjà vus - que les pompiers ne puissent pas arriver pour x ou y raison sur les lieux directement de l'intervention. C'est déjà arrivé que des équipes transportent la victime soit jusqu'à l'hôpital soit vont à la rencontre des pompiers .

Si vous aviez en face de vous un policier, un responsable des forces de l'ordre, que lui diriez-vous ?

Richard – Je dirai aux Forces de l'ordre, notamment ceux qui font les contrôles avant qu'on arrive sur les manifs, j'aimerais leur dire que je trouve dommage qu'ils obéissent aussi aveuglément aux ordres. Faut pas oublier que les street Médic pour la plupart sont neutres. On soigne aussi bien les manifestants que les Forces de l'ordre. Ça ne m'est pas arrivé à moi mais à d'autres personnes de l'équipe, à Amande notamment. Si demain, un membre des Forces de l'ordre sur une manif tombe devant moi, je vais aller le soigner. Parce que, quand je suis sur une manif, je suis neutre. C'est dommage qu'ils nous confisquent le matériel, qu'ils nous emmènent en garde à vue. Ils ont des ordres. Je trouve dommage qu'ils obéissent aussi aveuglément aux ordres. De mon point de vue.

capture-plein-ecran-21122019-123010

Justement, vous est-il arrivé de soigner un membre des force de l'ordre ?

Amande - C'était à Paris, pour l'acte XVIII autour des Champs-Elysées. Un CRS s'était pris un projectile de la part d'un manifestant. En même temps il se faisait charger par un black block. Ses équipiers ne pouvaient pas le prendre en charge. Moi, instinctivement, peut-être bêtement, j'ai couru à sa rencontre. Dans un premier temps, je me suis fait refoulée par ses équipiers, en disant « Non, non, c'est bon, on a pas besoin de toi ! ». J'ai persévéré. Je leur ai dit « Je suis infirmière », et là il m'ont laissé intervenir avec une autre personne. C'est vrai qu'après, on n'a pas énormément de remerciements. Une fois que c'est fait, c'est «  Allez, cassez-vous ! ».

Roland - Pour revenir sur ce qu'on aurait à dire à une personne dépositaire de l'ordre public en face de nous, le plus important, c'est d'être en accord avec ses convictions. Qu'on soit d'accord ou pas d'accord, c'est une chose. On peut être en désaccord complet, avoir des avis radicalement divergents, c'est pas le problème. Le plus important, c'est être en accord avec ses convictions. Ce qu'on fait, je pense qu'on le fait tous par conviction parce qu'on le croit vraiment. L'excuse qu'on entend beaucoup des policiers, c'est : « On ne fait qu'obéir aux ordres ! ». Au bout d'un moment, faut assumer ses responsabilités : si t'es pas d'accord avec les ordres que tu reçois, tu ne les exécutes pas. Faut être en accord avec soi-même, entrer en accord avec ses convictions.

Amande - Je veux rajouter une petite note. Pendant mes études à l'école d'infirmières, les formateurs nous disaient : « Si l'ordre d'un médecin est pour vous injustifié, vous avez le droit de dire non, vous avez le droit de contredire son ordre et d'en discuter avec lui ». Certes je suis pas policière. Ce que disaient nos formateurs m'a énormément marquée, pour moi, mieux prendre soin de la personne. Pendant la seconde guerre mondiale, l'armée allemande, les policiers français, la Gestapo, les SS et j'en passe, pour se défendre disaient, « On a écouté les ordres, nous n'avons fait que suivre les ordres ». Alors oui, c'est absolument pas le même contexte. Pour moi ils ne font que suivre les ordres certes, mais faut pas oublier qu'à cause de ces ordres, la population vit dans une atmosphère de crainte, ils ne peuvent plus manifester comme ils l'entendent. Je trouve quand même assez triste de voir qu'aujourd'hui, rien que le port du Gilet Jaune est interdit.

Richard - Après pour pas rester tout le temps sur « Ils obéissent bêtement aux ordres » , il faut pas oublier qu'on a sur les manifestations des policiers qui sont très corrects, très respectueux. C'est arrivé à Lyon. On a une autre équipe de Médic en train de faire un soin alors que les CRS poussaient gentiment les manifestants plus loin. Notre équipe s'est mise autour de l'autre équipe en train de faire le soin, justement pour les protéger comme les CRS était en train de pousser. Quand les CRS sont arrivés à notre niveau, on leur a dit : « Écoutez, l'équipe qui est derrière nous, est en train de faire un soin. Si après, on peut re-rentrer sur la manif, on re-rentre. Mais là, ça s'rait bien qu'on puisse rester avec eux, qui sont en train de faire un soin ». Ils se sont écartés. Ils sont passés autour de nous. Après, quand on a voulu retourner sur la manif, ils nous ont laissé rentrer sans souci. Faut pas généraliser, y'a des bons et y'a des moins bons.

Amande - Pour le coup, à Lyon, une situation qui m'a marquée parce que j'étais principalement la cible. L'équipe était en train d'intervenir sur une personne qui s'était prise un projectile. Les forces de l'ordre sont passées devant l'équipe pour intervenir et les manifestants étaient de l'autre côté en face de nous. Quand les forces de l'ordre sont passées, les manifestants ont jeté des projectiles. Si les forces de l'ordre n'avaient pas levés leurs boucliers pour nous protéger, on se faisait laminer, on se faisait défoncer. Plus que ça : la gradée des forces de l'ordre a dit : « Levez les boucliers, Protégez les médics ».

capture-plein-ecran-21122019-124539

Avez-vous envisager d' arrêter ? A quelle conditions ?

Roland - Je n'arrêterai pas de mon plein gré !

Amande - Pour me faire arrêter temporairement, une blessure ou sinon en prison, parce que c'est mes convictions. Personne ne me fera renier mes convictions. Je fais un métier tourné vers les gens donc oui, c'est pas parce que je me prends un LBD ou un coup de matraque ou quoi que ce soit, à part si c'est vraiment handicapant. Si je suis en capacité de me déplacer et de soigner, j'arrêterai jamais.

Ondine - On est tous d'accord là dessus je pense, on va tous dire la même chose. Personnellement, je ne suis pas prête d’arrêter. La première, j'ai fait une pause, y'a pas si longtemps parce que psychologiquement, j'ai eu des soucis à côté, donc je n'étais pas apte à partir en manif. Il faut le reconnaître parce qu'on met en danger ses collègues, on met en danger ses équipiers aussi et pas que soi. A moins de pas pouvoir, la question ne m'est jamais passée par l'esprit.

Richard - Je me suis pas vraiment posé la question d'arrêter. J'ai fait une pause et je suis encore dans la pause à cause de ma jambe.

Et pour la nuit ? L'hébergement ? Qui assume ces frais ?

Richard - Y a un truc qui m'a fait ralentir, c'est l'aspect financier. Parce que y aussi ça qui rentre en compte. Quand on se déplace surtout sur les manifs extérieures, c'est un beau billet ! Nous, à deux, quand on se déplace à Paris en voiture pour un week-end à Paris, quand on compte la voiture le péage, l'essence, l'hébergement, la nourriture, faut compter environ 100 € par personne.

Les voitures garées sur un parking et les sièges allongés, très souvent. On arrive parfois à se faire héberger chez des Gilets Jaunes ou d'autres street Médic, mais c'est arrivé plus d'une fois qu'on se retrouve à 4 ou 5 dans une Clio, il fait chaud la nuit, même quand il fait froid dehors ! Il y a plus d'une manifestation où on s'est retrouvé à dormir trois heures dans la voiture avant d'arriver sur la manifestation, quoi ! Après, quand on part en manif, même si on n'a pas beaucoup dormi la veille, il y a l'adrénaline qui nous tient, l'adrénaline, le stress, l'excitation. Par contre, le soir en général, quand on part de la manif. Les premières manifs en général, on prévoyait de grignoter un morceau et boire tous ensemble après, histoire de décompresser. Souvent, on pose les victuailles sur la table et on s'endort sur le canapé avant d'y avoir toucher. Même comme ça, ça reste un budget. Donc oui, ça nous a fait nous poser la question. Moi, personnellement je me suis posé la question pour savoir si je vais continuer ou pas. J'ai fait une pause, je limite les sorties mais arrêter définitivement, il va en falloir. »

capture-plein-ecran-21122019-130239
 

Ces street Médic qui soignent et protègent autant qu'ils le peuvent au péril d'eux-mêmes, sont les vrais héros du peuple en marche vers un avenir meilleur. Ils pourraient être ceux de la République tout entière. Ils font preuve d'un civisme exemplaire, coûteux pour eux-mêmes et grandement risqué en situation de violences.

Durant leurs interventions auprès de blessés, il est proprement inadmissible qu'ils soient pris pour cible, inadmissible que leurs matériels de soin et de protection soient confisqués, laissés à l'arbitraire d'un contrôle. Ils doivent bénéficier d'un statut particulier de protection comme tout sauveteur (Croix-Rouge ou SAMU) que les forces de l'ordre doivent garantir pour leur permettre de poursuivre leur mission de sauvetage et de soins qu'ils se sont donnés afin de ne pas laisser les blessés sans soin ou à la bonne ou mauvaise volonté des forces de l'ordre présentes.

Qui portera cette nécessité pour le bien public ?

---------

Tous les prénoms ont été modifiés. Les photographies (sauf celle de droite du premier bandeau) sont de Street Medic. Elles se trouvent sur  : https://www.facebook.com/pg/Street-M%C3%A9dic-63-757773127922390/about/

PS: Vous pouvez soutenir l'action de ces Médic en leur apportant divers matériels de soin, ils en feront bon usage vu l'année qui commence : Sérum physiologique - Bandes velpeau - Compresses - Antiseptiques non iodés - Sparadrap - Pansements de toutes tailles - Gants en nytrile - Bombe de froid.

capture-plein-ecran-21122019-115234

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.