Un possible équilibre économique: le retour de l’Etat providence

Face à une crise inédite mondiale de l’offre et de la demande, on va peut-être devoir, sans trop de freins politiques, faire des choix inédits mais pas moins pragmatiques pour autant. Le revenu universel financé par un impôt généralisé sur les plus-values boursières pourrait être une solution parmi d’autres mais on ne pourra pas se permettre d’hésiter encore longtemps.

L’économie n’est pas une science exacte et elle répond à des lois parfois relativement simples. Comme DSK[i] s’est efforcé de le faire comprendre, la situation économique mondiale est totalement extraordinaire et le malheur serait de répondre à une telle crise avec des moyens et une logique ordinaires.

Alors qu’aucunes des réactions face à la propagation n’ont été coordonnées, on est en train d’espérer que l’économie mondialisée (pour pas dire harmonisée à l’échelle mondiale) va répondre favorablement à des déconfinements et reprises économiques désynchronisés.

Si on avait demandé à un étudiant en économie politique, avant la crise sanitaire, quels seraient les moyens pour résoudre les problèmes de la situation actuelle, à savoir une grande distribution qui se réalise sur des déstockages massifs, des licenciements massifs et planétaires, des exportations et importations ralenties voire stoppées, la circulation des personnes freinée. Si on avait pu lui demander de décrire le climat économique dans de telles circonstances et les mesures à prendre, que croyez-vous qu’il aurait pu répondre ? La situation lui aurait probablement semblée inextricable.

Pourtant le monde, depuis un moment, est en suspension sans vraiment prendre conscience ou sans vouloir évaluer le gouffre réel dans lequel s’enfonce l’économie. Quand j’interroge mes collègues, enseignants en économie, beaucoup semblent vouloir, peut-être par crainte, résoudre rapidement dans leur esprit la question par un retour progressif à la normal à moyen ou long terme. Ils envisagent certes des dommages collatéraux par des commerces qui ferment, des secteurs qui trinquent, des pauvres encore plus pauvres et des riches moins riches mais le problème demeure probablement beaucoup plus grave que cela.

Si chaque pays, à l’instar des Etats-Unis, (mal) dirigés par un nationaliste, applique de son côté une politique économique qui ne tient pas compte de l’évolution asymétrique du monde, l’économie mondiale et les économies nationales vont à leur perte. Comment en effet penser que les exportations dans une économie mondialisée, vont reprendre alors que certains pays ne seront pas encore sortis du confinement. Pourrons-nous « dispatcher » les marchandises invendues à l’échelle mondiale vers l’économie intérieure de chaque pays producteur ou vers des marchés inexplorés ; le commerce mondial pourra-t-il alimenter la demande en fonction des (re)déconfinements progressifs et asymétriques ? Alors que les principaux pays partenaires auraient été l’Europe du sud, en y attendant le retour à la normale, pourra-t-on vendre les productions des pays précocement sortis du confinement à Taiwan, à la Corée du sud, à l’Allemagne ou l’Autriche indépendamment de la demande effective et des caractéristiques des biens ainsi échangés, juste pour écouler la production ? Cela relève du fantasme.

Comme l’avait hypothétisé Einstein « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré ». Ce n’est pas tant par le virus mais aussi par la mondialisation que surviennent les problèmes économiques actuels en chaine et aux effets internationaux. Penser alors qu’il suffirait de relancer les économies pour résorber les conséquences économiques du SARS-COV 19 serait une supposition qui ne tient pas compte de tous les aspects de cette crise mondiale.

Si l’on fait une petite synthèse des constatations de DSK : la crise que l’on va traverser n’est pas une crise financière, ou boursière directe, c’est une crise inédite de la demande gelée pendant le confinement et de l’offre, mise à l’arrêt forcé, qui a déjà donné lieu à des licenciements massifs et des désinvestissements gigantesques.

Selon les classiques, à contrario des néo-classiques, la monnaie ne jouerait aucun rôle dans la croissance économique. Or elle joue bien (et on l’a constaté depuis) un rôle sur le niveau des prix. Qu’à cela ne tienne, la BCE[ii] est déjà intervenue massivement pour arroser le circuit économique de tous les moyens monétaires nécessaires pour soutenir une économie déficiente. Qu’en sera-t-il pour une économie anéantie ?  Arroser massivement un champ dont les pousses germent à peine peut aider mais arroser un champ sur lequel les pousses sont rachitiques voire inexistantes ne servirait qu’à noyer le terrain. De plus, pour qu’il y ait un contrôle de l’(dé)inflation par la monnaie, il faudrait que les ménages « appellent » cet argent auprès des banques (des banques dont les dettes seraient rachetées par la BCE) or nous pouvons imaginer que ce n’est pas forcément demain que les ménages penseront aux crédits d’investissement ou de consommation dans une incertitude de l’emploi. Alors certes, les entreprises auront besoin de crédits pour tenir ou relancer le commerce mais ceux-ci devront également être remboursés alors que régnerait l’incertitude la plus grande et la plus justifiée sur la consommation ; le temps sera plutôt aux restructurations et aux mesures d’urgence pour les entreprises voire aux restrictions.

Comme on dit en économie (pour qu’une politique monétaire fonctionne) il faut que l’argent circule et à l’heure actuelle l’argent ne circule quasiment plus et ne circulera plus aussi bien pendant très longtemps par principe de prudence des acteurs. Les ménages et les entreprises vont-ils en effet oser dépenser sans savoir de quoi demain sera fait ?

Si l’on s’en tient aux mesures classiques pour une relance des économies, par des assouplissements fiscaux, aides diverses aux commerces nationaux et internationaux dans une désynchronisation des (re)déconfinements, les moteurs économiques que représentent la production, la distribution et la consommation, risquent très probablement (sans mauvais jeu de mot) de se gripper.

Dans un tel paysage, les menaces peuvent venir d’à peu près partout à commencer des politiques nationalistes ou du moins autocentrées et rencontrées avant la crise sanitaire, qui ont mené les états à gérer leur confinement et déconfinement indépendamment des autres pays jusqu’à fermer les accès pour s’abriter des manquements aux frontières ; tout se gère de façon décentralisée dans une économie mondialisée et globalisée. Pourra-t-on éviter le chaos ?

S’il faut relancer l’économie, on ne pourra pas le faire sans envisager autrement l’économie. Des mesures qui paraissaient inenvisageables devront être étudiées, comme l’idée du revenu universel qui redonnerait aux ménages leur rôle, si pas celui de facteur de production, celui de la consommation de biens et de services. Sans cela, nous risquons d’avoir des crises dans la crise. Des crises d’austérité nationales sur la demande dans une crise mondiale de l’offre et de la production. Pourquoi ne pas se servir de la consommation comme vecteur ?

Quand on dit que la menace peut venir de partout, on peut faire référence à la réflexion de Gaël Giraud[iii] à propos des conséquences de la chute vertigineuse de la consommation des millions de millions de barils de pétrole dans un monde où les parcs automobiles et aériens sont partout à l’arrêt. Les compagnies pétrolières et les économies du Golf, qui ont massivement diversifié leurs investissements en bourse, s’en verront lourdement pénalisés. On peut aussi relever les propos de DSK sur la chute du tourisme dans les pays du Sud, dont le PIB dépend en grande partie de ce secteur. Les conséquences politiques qui en résulteraient, pourraient aboutir à des rivalités de pouvoirs et des conflits armés. La géopolitique mondiale va changer mais ce n’est pas encore le problème majeur immédiat.

Pour vulgariser la théorie sur le sujet on peut grossièrement scinder les opinions politiques en deux grandes courants philosophiques économiques ; il y aurait ceux qui pensent que l’action de l’Etat est indispensable (pour notamment s’occuper des domaines qui ne sont pas économiquement rentables ou qui n’auraient pas intérêt à le devenir comme l’école ou le ramassage des poubelles) en référence aux fidèles des théories keynésiennes et ceux qui pensent que l’Etat n’aurait que peu de rôle à jouer dans l’économie voire qu’un rôle régalien sur la nation, comme le pensent les néo-classiques.

Effets sur les prix d'une diminution simultanée de l'offre et de la demande Effets sur les prix d'une diminution simultanée de l'offre et de la demande

Que dire de ceux qui pensent que seul le prix peut réguler les marchés en période de déflation, comme la baisse du prix des moyens de production qui encouragerait l’emploi par les entreprises, dans une économie touchée mondialement par des carnets de commandes asséchés ? On pourra d'autant moins compter sur les prix pour réguler les marchés que ceux-ci pourraient évoluer en ordre dispersé selon que le poids de la crise affecte plus sévèrement l’offre ou la demande (voir graphique ci-près).

On pourrait probablement connaître une (hyper)inflation[iv] sur les denrées de première nécessité combinée à une forte baisse des prix pour des produits "secondaires" dont la consommation serait freinée par les pertes de revenus attendus. Dans un paysage d’austérité, de restriction et de précaution, il me paraît illusoire de compter sur les seuls effets régulateurs des prix.

Ceux qui pensent qu’il suffit de laisser faire le marché et les prix ne pensent notamment pas aux conséquences psychologiques de cette crise. Forcer les lois du marché à agir indépendamment de l’action de l’Etat fait déjà beaucoup de victimes économiques en temps normal de crise d’austérité (en témoigne la crise des gilets jaunes) mais en ferait davantage en temps de crise mondiale de l’offre et de la demande où des pans entiers de l’économie et du marché du travail seraient mis à l’arrêt ou à la diète. La confiance des ménages et le moral des entrepreneurs ne reviendrait que difficilement.

Comme Keynes le rappelle (en simplifiant l’idée) le niveau de la consommation ne s’évalue pas sur la consommation du moment mais également sur celle envisagée par les ménages en fonction des revenus futurs et donc de ce que l’avenir leur réserve (contredisant ainsi l’adaptation immédiate des marchés aux évolutions des revenus et des prix, théorie émise par les néo-classiques).

Quand Trump décide ainsi de relancer l’économie à tout prix, cette décision ne tient pas compte de ces règles élémentaires de la consommation dans un climat de crise économique et encore moins des règles psychologiques dans un climat de crise sanitaire où il ne sera pas évident de parier sur l’avenir et de retrouver une confiance dans les affaires et une sérénité dans les relations interpersonnelles. Malgré toutes les tergiversations de n’importe quel homme d’état, la confiance ne sera pas le sentiment le plus partagé à la sortie d’un confinement. Et comme on a l’habitude de le dire en économie quand la confiance n’est plus là, les marchés s’effondrent.

Si on ne renforce pas le rôle de l’Etat au-delà même des théories keynésienne, on sortira beaucoup plus lentement de la crise et les dégâts seront beaucoup plus importants avec des conséquences qui deviendront peut-être irrécupérables, n’en déplaise aux défenseurs d’Hayek et Friedman ; si les déconfinements se font sans synchronisation entre les différentes productions et consommations à l’échelle mondiale,  il faudra envisager une économie relocalisée avec entre-temps une déstructuration du monde du travail pour y arriver.

Il est urgent de sortir des clivages gauche / droite en politique et de repenser des mesures décriées comme le revenu universel pour faire face à une crise de l’offre mais aussi de la demande pour laquelle il représenterait un moyen de relance pragmatique.

En soi les sciences économiques ne sont pas politiques dans ses principes et son fonctionnement. L’économie devient politique si on veut qu’elle le soit. Par exemple, quand il y a une crise de l’offre, les moyens pour la réguler sont multiples et tous aussi valables selon les données du moment : on pensera, à droite, aux différentes exonérations fiscales plus qu’aux subventions alors qu’à gauche on pensera à relancer l’offre en allouant plus de moyens aux agents économiques et peut-être que chacun aurait raison si on allait plus loin dans l’analyse de la situation économique.

Indépendamment de l’aspect politique de la chose, concernant la crise actuelle une solution pourrait primer sur l’autre et ce serait, sans doute, le cas du revenu universel dans une analyse objective et plus approfondie d’un problème aux revers psychologiques graves.

Quand bien même l’économie tenterait de s’écarter des impulsions partisanes, elle pourrait se faire rattraper par les conséquences politiques des décisions prises, comme se fut le cas pour l’Allemagne de l’après-guerre 14-18 quand son économie a été soumise au lourd tribut de sa dette de guerre.

Le revenu universel permettrait sans nul doute de rejoindre le troisième pilier du développement durable, à savoir la croissance socialement équitable et peut-être aussi d’éviter la montée des nationalismes. C’est en effet sur les différences et injustices sociales que germent les pousses des extrémismes politiques.

Au lieu de pousser les agents économiques à affronter aveuglément le danger inévitable, ne faudrait-il pas leur donner les moyens de faire face, en toute confiance, à une crise de la demande au 21ème siècle ?

L’argent remplirait alors, grâce au revenu universel, son véritable rôle, celui d’être un outil pour faciliter les échanges, plus qu’un moyen de thésaurisation, en taxant les marchés financiers.  

Le devenir de notre économie mondialisée aux interactions internationales hypertrophiées, va nécessiter bien des analyses sur les effets économiques en chaine qui nous guettent. En poussant, à chaque fois, un peu plus loin les déductions, nous devrons avoir le courage d'envisager, sans trop d’affects politiques, des solutions que l’on aurait trop longtemps écartées.

Face à une crise inédite mondiale de l’offre et de la demande, on va peut-être devoir faire des choix inédits mais pas moins pragmatiques pour autant.

Ce revenu pourrait être financé par un impôt sur les plus-values boursières mais pas seulement.

Les entreprises ne peuvent, en réalité, profiter des marchés financiers qu’à l’occasion d’une introduction en bourse sur les marchés primaires ; sachant que par la suite les actions ne font plus rentrer d’argent dans la société (excepté en cas d'augmentation de capital) car celles-ci s’échangent entre actionnaires sur les marchés secondaires, cet impôt pourrait principalement viser ces seconds marchés.

Si le revenu universel devait être associé à ce type d’impôt, ce dernier ne pourrait tenir que s’il est pensé à l’échelle mondiale sous peine de provoquer des fuites de capitaux vers des pays qui ne l’appliqueraient pas. Et c’est le moment ou jamais.

Après tout, la TVA s’est imposée (dans les pays importateurs) mondialement et elle n'empêche pas les échanges internationaux.

L’idée d’attribuer ainsi de nouvelles dépenses et recettes aux états s’inscrirait dans le renforcement inévitable du rôle que ceux-ci vont devoir jouer et dans un transfère nécessaire des bénéfices de l’économie « casino » vers l’économie « réelle » ; car c’est bien d’économie réelle dont il est question de ramener à l'équilibre.

Le temps pris pour limiter les effets de la crise actuelle compte et nous ne pourrons pas nous permettre d’hésiter encore.

                                                                                           Georges Dulière

 

[i] L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise, par Dominique Strauss-Kahn Par Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre de l’Économie et des Finances, ancien directeur-général du Fonds Monétaire International

[ii] Coronavirus: la BCE débloque 750 milliards d’euros pour acheter de la dette Mis en ligne le 19/03/2020 à 06:23 Par AFP

[iii] Gaël Giraud : "La sortie du confinement ne sera pas du tout la fin de la crise" sur France Inter 29 mars 2020 Par Éric Delvaux · Info · Économie · coronavirus · Union Européenne ...

 [iv] "L'hyperinflation, risque apocalyptique pour l'économie" : Alexandre Delaigue, professeur d'économie à Lille 1 Propos recueillis par Emmanuel Lévy Publié le 04/05/2020 sur https://www.marianne.net

 Autres ouvrages et articles de référence :

« L'inexorable perte de souveraineté économique des Etats européens » Richard Musgrave, professeur d'économie politique à Harvard sur mardi 10 avril 2012

« Le temps est venu pour un grand contrat social » Carte Blanche sur lesoir.be par Etienne de Callatay, Le 14/04/2020

« Le "bazooka" de la BCE a-t-il tiré pour la dernière fois? » par Marc Danneels Chief Investment Officer de Beobank sur trends tendance levif.be  30/10/19

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"Introduction à la microéconomie" Hal R Varian Édité et traduit par : Bernard Thiry 8e édition | janvier 2015

 

 

 

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