L'abîme ou le renouveau

Après un tour d'horizon au bord de l'abîme autoritaire et xénophobe, 2017 apparaît décisive pour la démocratie en Europe, pour lutter et avancer lucidement sur les enjeux, les moyens, les engagements où l'éthique n'est pas une morale de plus mais une condition pour en faire collectivement l'année du renouveau. A l'explosion des ressentiments opposons la force de la pensée et de l'action.

          Par l'attentat de Berlin du lundi 19 décembre 2016, sur le marché de Noël, l'année s'est terminée dans la violence terroriste. Que sera 2017 ?  Tour d'horizon de début d'année, partial, partiel, subjectif néanmoins documenté.

Le monde, dominé par trois super-puissances

  • La Chine, dictature aux visées hégémoniques (ne jamais nous déplaire en fréquentant ou en rencontrant, qui j'honnis) et expansionnistes (Taïwan, Tibet, Les îles de Mer de Chine …),
  • La Russie du dictateur Poutine, boucher et « vainqueur » d'Alep (comme il le fut à Grozny), truqueur d'élections américaines, d'assassinats « présumés » divers et variés en Russie, nommé homme de l'année pour l'efficacité de son action guerrière et barbare,
  • Les U.S.A, avec à leur tête ce clown monstrueux qu'est Trump, prêt à s'allier à Poutine pour quelques milliards de plus dont on peut attendre tant de folles conduites politiques qu'il est vain de se demander par où sera déclenché l'avalanche,

          Tandis que :

  • L'O.N.U. a pris le chemin de la S.D.N. La Syrie est notre Munich. Si seule la violence est efficace, alors pourquoi s'en priver quand personne ne bouge, quand la gesticulation et la posture tiennent lieu d'action ? [Lire]
  • Le dérèglement climatique provoque déjà des migrations humaines. Incendies et inondations gagnent en fréquence et en paroxysme. Partout les glaciers fondent et disparaissent, la banquise arctique bat des records de chaleur et s'évanouit : la route du Nord et ses pollutions sont pour bientôt. La COP21 ? Un succès diplomatique certes mais combien de trains de retard sur l'emballement de la machine climatique faute de remises en cause majeures « impossibles » (pour la loi du fric et des intérêts à court terme), du développement par le seul PIB ?
  • Le monde c'est encore cette internationale des massacres et tortures de peuples qui relient Alep et la Syrie au Rohingyas de Birmanie et tant d'autres. La haine et la brutalité font éclater le vernis de civilisation.

    L'Europe et l'Union Européenne

          L'Europe, disqualifiée par ses divisions, rongé par le cancer des pouvoirs de plus en plus autoritaires et arbitraires ne compte plus au plan mondial. Les espoirs d'une rupture progressiste portée par Tsipras et Syrisa se sont effondrés, ceux portés par Podemos sont en cours d'effondrement par la division entre ses dirigeants. Au sein de l'U.E. Rien ne va plus. Le Brexit ne fait que commencer ; son ambassadeur auprès de l'UE vient de démissionner, les démagogues du référendum britannique ont fui leur succès électoral puis sont revenus dans le gouvernement May.  Les conséquences du Brexit sont devant nous. On peut se demander si les mois et années de négociations de sortie de l'UE ne coïncideront pas avec son implosion ?

           Partout en Europe, les peuples sont gangrenés par la peur, le refus, la haine de l'étranger, par l'appel à un « pouvoir fort » c'est-à-dire plus réactionnaire et autoritaire voire dictatorial (avec ses variantes langagières « populiste », « illibérale », « démocrature » etc). Dans la plupart des pays de l'UE, les partis d'extrême-droite et leurs copies ont le vent en poupe. Ils menacent les élections fédérales ou présidentielles de 2017, en France, en Allemagne, aux Pays-bas.

          Les gouvernements polonais (PiS et Jaroslaw Kaczynski) et hongrois (Victor Orban et sa « démocratie illibérale », pourtant talonné par le parti totalitaire Jobbik) tournent le dos à la démocratie. La résistance des populations montre que tout n'est pas joué [lire]. Le groupe de Visegrad oppose une autre Europe, xénophobe et nationaliste [lire]. L'Autriche vient de vivre un deuxième affrontement entre un candidat du FPÖ (extrême-droite) et le candidat, finalement vainqueur, écologiste, Alexander Van der Bellen en attendant l'affrontement des législatives de 2018 avec l'enjeu du pouvoir. De fait, le premier parti d'opposition est ce FPÖ. Le danger est là.

          Aux frontières de l'UE, la Russie relance le glacis soviétique européen : par les armes comme en Crimée ou par des manœuvres plus cachées ou niées par « l'élection » de gouvernements pro-russes, la provocation et la déstabilisation de gouvernements pro-UE. Les états baltes n'ont qu'à bien se tenir !

          Bref comme l'écrit Médiapart  : « ...Dirigés par des majorités ultraconservatrices ou des exécutifs socio-démocrates ayant complètement rompu avec une politique de gauche, ces pays [d'Europe Centrale du groupe Visegrad] tracent aujourd'hui la voie d'une Europe des nationalismes et du repli sur soi... » [lire] et [lire]

          Nous le voyons et l'entendons chaque jour, le danger de l'extrême-droite, populistes et démagogues, n'est pas seulement de prendre le pouvoir, mais d'influencer les autres partis sur tout l'échiquier politique pour amener un glissement majeur vers ses thématiques et dispositions revanchardes et xénophobes. Ainsi droite-extrême et extrême-droite ne sont plus séparées que par l'épaisseur d'une feuille de papier perméable. Les gouvernements sociaux-démocrates ont déserté la gauche, lâché le peuple et leurs ambitions novatrices, ont emboîté le pas des sirènes autoritaires.

Finalement, en Europe, aujourd'hui, quelle  autre figure émerge de l'U.E. autre que celle d'Angela Merkel U.E. pour résister à cette tentation ? Ce vide de figures européennes autres que les leaders dits « populistes » est des plus inquiétant. Merkel, chancelière qui sollicite un quatrième mandat en 2017, critiquée vertement dans son propre pays, par Pégida et son propre parti pour sa politique migratoire tiendra-t-elle face au populisme ambiant, à cette montée des sectarismes, des extrémismes ? [Lire] et [lire]

En France

          Le quinquennat Hollande finit sur un bilan historiquement catastrophique. La gauche est pulvérisée en chapelles qui se tancent, se défient, s'insultent préparant un krash aux prochaines présidentielles : 1969, 2002, et maintenant 2017 ? Hollande n'est plus qu'un président totalement déconsidéré, déjà passé à la trappe, un ex. Le bilan des Hollande, Ayrault et Valls, leurs acolytes et zélateurs genre Le Foll ont légitimé l'ordre libéral, divisé le pays, exacerbé les tensions qui conduisent aux extrêmes, justifié par avance toutes les lois scélérates futures, anéanti la gauche, ruiné la crédibilité du clivage gauche/droite et crédibilisé le vote FN comme solution alternative. Ils ont tourné le dos au sens de l'Histoire, du socialisme, à notre histoire. La rupture est consommée avec la France la plus militante, la moins courtisane, la plus propre à porter les espoirs d'autres équilibres et régulations, pas forcément la moins sectaire.

          La France sous un gouvernement socialiste a fait le choix d'une politique sécuritaire qui est d'abord instrumentalisation du terrorisme. L'état d'urgence – qui n'est pas le choix des pays européens ayant subi ces attentats - n'assure pas une sécurité supérieure comme le montrent les attentats post-13 novembre en plein état d'urgence maintenu, mais engage le pays sur la voie de l'arbitraire administratif et la concentration des pouvoirs au seul exécutif. La nouvelle définition de la légitime défense pour les policiers prend le risque de victimes « collatérales » pour une sécurité accrue illusoire contre le terrorisme. Bref par cette politique désastreuse (sans même parler de la politique économique et sociale), la France s'est engagée durablement vers la tentation autoritaire, a ouvert les vannes à plus démagogues et violents, droite-extrême et extrême-droite. De prolongations en prolongations, l'état d'urgence est devenu le régime juridique au long court laissé en héritage au futur président pour le pérenniser. Quelque soit le président après ces élections, sa prolongation indéfinie, la lamentable histoire de la déchéance de nationalité légitiment par avance, toutes les autres prolongations, tous les modifications scélérates de la loi, voire de la Constitution. Un tremplin pour les apprentis-dictateurs.

         Quelle responsabilité ! Le piège s'est refermé : le calendrier des attentats – le cas échéant - permettront de le durcir à volonté et à discrétion quelles qu'en soient les conséquences pour les personnes mises en cause, pour la démocratie. Serge Escalé, dans notre édition, nous rappelait qu'il at été bien utile pour briser la contestation durant le COP21 : rien à voir avec la prévention du terrorisme mais avec la répression d'une contestation. La lutte contre le terrorisme justifie et justifiera ainsi tous les moyens pour briser les contestations, disqualifier celles et ceux qui gênent la pensée officielle, quelle qu'elle soit. La désignation comme « ennemis de la République » d'Alain Badiou, Pascal Boniface et Edwy Plenel sur l'antenne de LCP est éclairante, premier pas vers cette disqualification. La réponse de la Présidente de LCP et la non-réaction - à ma connaissance - des autres presses est particulièrement préoccupante.

          La France est plus divisée que jamais, le peuple plus en proie au désarroi que jamais, prêt à se jeter dans les bras des démagogues les plus habiles, les plus grossiers. La « post-vérité » est une lamentable expression pour dire que les faits, les arguments ne comptent plus face aux affirmations des menteurs, des manipulateurs, des démagogues : on a vu le résultat avec Trump et le Brexit. La peur du « musulman » (autre figure de « l'arabe ») orchestrée par l'amalgame entre religion et criminel met en place les conditions d'une nouvelle délation populaire à la Française comme nos anciens en connurent pendant quatre ans ! Les réseaux des voisins vigilants, les Gardes Républicaines version Valls pourraient bien en être des relais.

          Les sociétés pharmaceutiques peuvent continuer à empoisonner sous couvert de guérir en trafiquant leurs propres tests ; les sociétés agro-alimentaires inonder de pesticides et autres perturbateurs endocriniens, fruits, légumes et cultures : les lobbies sont là pour corrompre, intoxiquer, sous couvert d'informer. Les corrompus profitent à l'abri de leurs responsabilités et de leurs avantages dans les organismes chargés de protéger les citoyens. Les conflits d'intérêts sont si nombreux notamment dans le médicament, la santé, l'agriculture et l'alimentation, les intérêts si puissants, que cette situation renvoie aux Ecuries d'Augias à nettoyer. C'est ce constat brut sans cesse plus partagé avec schématisme qui pousse vers les solutions extrêmes et surtout l'extrême-droite et le FN, ceux qui ne peuvent voir ou penser autre chose.

Nous nous trouvons probablement à la croisée des chemins où tout – y compris le pire – est possible. Faut-il pour autant désespérer et se fondre dans l'inaction et la condamnation du « tous pourris sauf moi » ? Evidemment non ! Mille fois non ! Cet état des lieux brutal nous commande au contraire à se mobiliser réellement au pied du mur et non à déserter sous aucun prétexte. Qu'aurions nous fait en 1938 ? Qu'aurions-nous fait de 1940 à 45 ? Qu'aurions-nous fait lors du putsch d'Alger ? Qu'avons-nous fait en 1968 ? en 1995 ? Qu'avons-nous fait pendant les massacres d'Alep - nouveau Guernica - une lâcheté que nous paierons ?

La division et le refus d'un autre engagement que le sien obère toutes les chances d'une issue positive pour la Présidentielle. Nous n'avons pas seulement besoin d'une autre politique, mais dans le même temps, d'une éthique militante, une éthique politique qui est certes une affaire de dispositions réglementaires et légales mais plus encore, in fine, d'une décision personnelle de chacun. La facilité c'est la division, l'invective, le manichéisme : « J'ai/nous avons raison, les autres tort ! ». L'éthique, absente, n'attise que le désespoir et le ressentiment qui amènent à la haine et à la violence des extrêmes. La responsabilité du langage des politiques (au pouvoir ou non), dans la méfiance, la stigmatisation, l'amalgame distillés au fil des déclarations de droite et de gauche est pleine et entière comme elle le fut à d'autres époques avant ou au cours de nos pages sombres. Ceux qui, par leurs déclarations, jettent de l'huile sur le feu sont les premiers responsables d'une situation délétère par leurs paroles irresponsables.

La Présidentielle et le reste

          Les candidats à la Présidentielle sont connus peu à peu. Pour ceux en lice, il reste à trouver les 500 parrainages. Ce n'est pas gagné pour tous. Il reste encore la Primaire de la gauche (tardive pour cause présidentielle) pour déterminer le candidat soutenu par le PS ; Elle prend des allures de tremplin pour une prise de pouvoir post-échéances électorales sur le parti moribond.

En fait, la Présidentielle peut amener au pouvoir soit un candidat issu d'un parti (PS, LR, FN) ou un candidat hors parti. Cette différenciation est importante pour les législatives qui suivent :

  • Si c'est un Président issu d'un des trois partis cités, alors les élections législatives risquent d'être sans surprise : les candidats-députés seront portés (après corrections éventuelles par rapport aux listes actuelles) par le parti dont sera issu le Président et « devraient » emporter la majorité à la Chambre.
  • En revanche, si le Président n'est pas issu d'un parti - c'est le cas de Jean-Luc Mélenchon et d'Emmanuel Macron – alors la liste des candidats-députés « du Président », ne sera pas issue de ces partis, à tout le moins pour un nombre de candidats probablement important. Ce qui n'empêcherait nullement ces partis de présenter leurs propres listes.

Dans cette hypothèse, le combat et l'enjeu des législatives seraient relancés, le Président élu pas du tout sûr de disposer d'une majorité à l'Assemblée. Une configuration marquée par l'inconnu.

L'abîme ou le renouveau

          Alors Bonne année en ce début de 2017 ? Certes « Bonne année » pour vos voeux personnels, nos jardins secrets ou connus, de nos proches, de nos amis, nos camarades, qui nous font vivre et marcher. Mais sur le plan du pays et de la vie en société c'est une autre histoire. Après 2016 qui nous a conduit au bord de l'abîme, 2017 sera-t-elle l'année de l'abîme comme il y en eu dans notre histoire collective ?

          Les élections (Présidentielle & législatives), la mobilisation dans les lieux publics, les débats, les actions de terrain, les initiatives alternatives, les ZAD, les initiatives de désobéissance civile sont autant de terrains de mobilisation possibles. 2017 est bien l'année où nous avons à laisser la division et l'invective, pour avancer lucides sur les enjeux, les moyens, les engagements où l'éthique n'est pas une morale de plus, un prêt-à-penser mais une condition pour en faire collectivement l'année du renouveau. A l'explosion des ressentiments opposons la force de la pensée et de l'action.

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