La dernière ligne droite de cette présidentielle 2017 est là. Hamon dégringole dans les sondages, Mélenchon progresse et devancerait Fillon qui fait comme si le deuxième tour était encore possible dans l’honneur, lui qui l’a perdu en reniant sa promesse devant les français de se retirer s’il était mis en examen ; tandis que Marine Le Pen vient de commettre la faute politique du Vel’d’hiv révélant le fond antisémite latent de ce parti.  Déliquescence d’un système présidentiel et monarchique qui conduit la démocratie à l’abîme dans un concert d’intolérances, de corruption et de concentration des pouvoirs. Son résultat reste incertain comme celui de l’avenir de notre démocratie.

Depuis le « Non » de la France sur la Constitution européenne en 2005, la défiance et le rejet vis-à-vis de l’Union Européenne et de la zone euro s’est cristallisé partout en Europe amenant au Brexit et à une montée des forces radicales pour la sortie de l’Union et de l’Euro, la dislocation de l’Europe. C’est un clivage majeur qui  engage l’avenir de notre continent, clivage majeur entre les candidats à la Présidentielle.

  • Désaccord Mélenchon/Hamon sur le plan B

Trois candidats (*) se déclarent pour un Frexit c’est-à-dire pour la sortie de l’UE et de la zone euro (ce dernier point ne concernait pas le Royaume-Uni) : Asselineau, Dupont-Aignan et Le Pen. Jean-Luc Mélenchon le propose en plan B si les traités européens ne sont pas substantiellement revus (son plan A).

Ce clivage est un clivage essentiel entre Mélenchon et Hamon qui partage pourtant un même constat sur ces décennies d’Union Européenne. [Ecouter ici] Elle porte sur la critique :

- de la politique de l’UE toute inspirée par le libéralisme qui détruit tout (emploi, valeurs, environnement, tissu social, services publics …) mais grossit pouvoirs et finances des grandes sociétés,

- de son organisation politique qui paralyse les évolutions, crée une opposition toxique entre Nation et Europe gangrenée par la corruption, les conflits d’intérêts, les lobbies.

Cette critique est partagée entre ces deux candidats. Elle condamne l’Europe à un changement radical de politique ou à sa disparition.

Certes, pour Jean-Luc Mélenchon, si cette sortie est un plan B en cas d’échec de la modification profonde des traités et de la politique de l’UE, elle est une éventualité bien réelle quand plan A et plan B sont mis sur la table.

Pour réussir le plan A, Mélenchon veut faire pression sur les autres pays de l’UE en mettant en avant le plan B : il en fait une arme de dissuasion. Autrement dit, comme dissuasion, menacer les autres pays membres de la bombe atomique que serait la sortie de la France de l’Union ne sert que si cette arme n’est pas utilisée. Si elle l’était, elle n’aurait servi qu’à annoncer la couleur dès le début dans une sorte de «Retenez-moi ou je renverse la table ». D’autres pays pourraient en cours de « négociations », jouer la politique du pire (par exemple, ceux du groupe de Visegrad) et se dire qu’après tout la France hors UE ne serait pas une si mauvaise chose. Le pire ne serait-il pas une Union européenne et une zone euro sans la France ?

Ce plan A sans contenu concret, sans levier de négociation autre que cette dissuasion donne l’initiative aux autres partenaires de l’UE (notamment l’Allemagne) pour accepter ou non une évolution significative des traités. La France pourrait demander mais les autres disposeraient. C’est la quasi-certitude de passer au plan B sauf à renier sa position de départ.

 Le FN aussi le veut

          Annoncer une possible sortie de la France de l’UE et de sa zone euro est-ce si différent quand Marine Le Pen le met en avant (et autres Asselineau et Dupont-Aignan) comme nécessité ? Certes les motivations sont différentes mais le résultat ne serait-il pas le même ?

Sortir de l’UE et de l’euro c’est revenir à une monnaie (le « nouveau » franc)  qui sera évidemment attaquée sur les marchés. Avons-nous oubliés les dévaluations successives du franc ? Les emprunts d’état avec le poids de la dette risquent fort de déraper vers des hausses sensibles sinon vertigineuses. Bref c’est redonner un poids à la spéculation internationale pour attaquer un franc national avec les conséquences d’une déstabilisation majeure de notre économie et du tissu social.

Le Royaume-Uni s’en va, enfin, dans deux ans … et encore n’est-il pas en zone euro ! Nous en verrons peu à peu les conséquences, ne soyons pas si pressés de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Le Plan B c’est la dislocation de l’Union européenne et de la zone euro.

Si la France sortait de l’UE et de l’euro, les pays à majorité anti-UE comprendront le signal pour s’en aller à leur tour. Bref c’est la fin de l’UE, son éclatement inéluctable.

La fin de l’UE c’est le retour à plusieurs dizaines d’années en arrière où chaque pays ne pèserait plus que son seul poids non seulement dans la région Europe mais dans le monde : un formidable recul de la place de chaque pays, dont le nôtre, dans la géopolitique mondiale.

Last but not least, si la France au sein de l'UE, dans cet ensemble de pays européens, n'arrive pas à corriger significativement la politique et l'organisation de celle-ci, bref à renverser la vapeur, comment pourrait-elle jouer un rôle majeur hors de cette Europe à elle seule, sauf à réinventer une autre Europe (en contrecarrant, si encore possible la dynamique de dislocation qu'elle aura bien alimenté) avec qui veut bien la suivre (mais qui voudra la suivre, certainement pas l'est de l'Europe) ? De quelle voix disposera notre pays ? Celle d'un pays affaibli et crispé, attaqué sur les marchés dans un continent au prise avec la peste brune de la "société illibérale".

Poutine et Trump en veulent aussi

          Quelles grandes puissances souhaitent la disparition de l’Europe ? La Russie de Poutine et les Etats-Unis de Trump. L’affaiblissement européen (ou sa vassalisation) est un enjeu central pour la Russie de Poutine afin de reconstituer le réseau des pays frères (aux ordres), par la diplomatie, la guerre et le fait accompli comme le montre la Crimée et le Dombass, la cyberdéstabilisation des Républiques baltes. Les déclarations anti-UE de Trump, sa satisfaction du Brexit, son désengagement annoncé de l’OTAN laissent entendre son hostilité à l’idée même d’Europe, le bilatéral remplaçant le multilatéral.

Sortir de l’UE dans ce contexte géopolitique d’une nouvelle menace russe (guerre de la communication et cyberattaques) et d’un désengagement des USA serait une faute politique et historique qui pourrait mener l’Europe a une nouvelle ruine.

La fin de l’Europe serait la fin de la dynamique de paix qui a prévalu jusqu’à l’avènement du populisme par la fin d’une possible réforme profonde de l’UE disparue. Qui ne veut pas voir que les tensions entre les peuples, entre les pays qui constituent l’Europe pourraient flamber dans une économie sinistrée ? Les extrêmes sont partout dans cette Europe, déjà au pouvoir dans plusieurs pays, prêts à jeter en pâture au peuple les boucs émissaires de toujours.

Les guerres dans l’ex-Yougoslavie, la déstabilisation de l’est de l’Europe ne peuvent laisser aucune illusion. L’Europe peut et doit être un rempart contre cette montée des populismes à condition qu’elle se réforme, à condition qu’elle ne disparaisse pas sous les coups des forces radicales et extrémistes, gauche et droite confondues.

Quitter l’Europe c’est faire le jeu de l’extrême-droite en France et en Europe, faire le jeu de la Russie de Poutine et des USA de Trump.

 Une autre Europe pour s’opposer aux extrémismes

et préserver la paix

          Hamon s’oppose au plan B de Mélenchon. Il n’est pas possible de suspendre cette épée de Damoclès sur l’UE sans donner caution et des ailes à tous les fauteurs de division, tous les briseurs d’espérances sans ajouter l’acte de sortie à la menace de sortie.

La voie du traité de démocratisation de l’Europe (**) est une réponse concrète, un levier pour réformer cette Europe malade de la corruption et de la finance. Notre avenir n’est pas hors l’UE mais dans l’UE à réformer. Les défis sont nombreux (immigrations massives à venir, dérèglement climatique, pollutions et destruction de l’environnement, emploi et révolution numérique, transitions énergétiques…) qui appellent plus de démocratie en Europe, par là plus d’Europe et de peuples unis.

Au-delà de l’élection présidentielle et de la bataille des législatives qui suivra, ce débat est l’enjeu majeur des années à venir, pour notre pays et sa population, pour la gauche à reconstruire, pour la paix en Europe.


(*) ou plutôt comme l'écrit "Le monde" dans son édito du 15 avril : "huit des onze candidats en lice envisagent, d’une manière ou d’une autre, de sortir de l’Union européenne (et de la zone euro) si celle-ci, à commencer par l’Allemagne, ne se plie pas à leurs desiderata."


(**) « Pour un traité de démocratisation de l’Europe », Hennette, Piketty, Sacriste, Vauchez, Le Seuil, 2017

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Tous les commentaires

alors oui, en effet, il y a un clivage entre hamon et mélenchon à propos de l'UE ; mais jusqu'à quel point en réalité ?


si on lit le programme de mélenchon, on voit qu'il propose dans les plans a et b toute une série de désengaments, de désobéissances, mais il n'est inscrit nulle part explicitement la sortie de l'UE. Or désobéir n'est pas partir.


en cas de défaut d'un pays membre, même grave, l'UE n'a jamais prévu l'exclusion, mais la sanction, la punition, ce qui pour une organisation proto-autoritaire selon moi n'est pas fortuit...par ailleurs, si un Etat veut partir, il se sert de l'article 50...mélenchon n'invoque nulle part cette disposition....
il y a donc un hiatus évident entre sa déclaration 'l'europe on la change ou on la quitte" et son livre programmatique..


en fait, ce que mélenchon cherche, c'est faire pression le plus possible sur l'UE pour que tous ses autres membres acceptent de changer les traités, avec le plan a dans un premier temps, puis un plan b plus radical....... mais pas d'adieux.....


comme vous dites, je ne vois pas quel gouvernement européen actuel va accepter de renégocier, sauf un ou deux et là cela sera la pagaille......les dispositions de mélenchon risquent de jeter la France dans des complications et imbroglios interminables, invraisemblables, sans l'émanciper réellement de l'Europe.


en vérité, je ne vois pas la crainte des oligarques vis-à-vis de mélenchon ; si celui-ci était réellement dangereux pour l'UE, ils l'auraient déjà anéanti...


si melenchon veut quitter l'Europe en cas d'échec de sa proposition de  rénégocier, qu'il invoque l'article 50.-----qu'il soit clair, qu'il abandonne soit sa tactique politicienne de dire tout et son contraire, ou bien ses vélléités, qu'il se prononce clairement....il a le droit de dire "je veux rester dans l'europe, mais on la change"......là, il dit "l'UE on la change ou on la quitte", ce qui n'est tout à fait la même chose..


hamon, quant à lui est pro-européen...parle à peine de la réformer, si ce n'est récemment, notamment par piketty.......c'est un peu tard


je ne crois pas qui'il faille croire aujourd'hui dans le succès de la paix européenne......à l'évidence, l'UE, pour nommer l'Europe politique actuelle, est au contraire à exacerber toutes les tensions imaginables, en interne comme en externe....l'attitude envers la Grèce est un véritable agression, même une guerre ...celles contre les peuples européens par les austérités et les matraquages sont terribles...les extrêmes droites, en particulier au sein des populations plus qu'au niveau des partis, se développent aussi largement sur le terreau de la privation de souveraineté nationale et populaire..


les pays européens ont de tels intérêts communs, les autres parties du monde prenant tant de puissance, ils (les pays euro.) ne peuvent se payer le luxe de reprendre leurs guerres fratricides de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe....sans compter les armes nucléaires....par ailleurs, sous la coupe américaine en terme économique et militaire, ils ne peuvent que se faire la paix...même hors union européenne


j'appelle à l'entente des peuples, mais ce qui se construit depuis les années 50 n'est pas conçu pour cela....car le capitalisme, c'est la guerre entre tous, même entre capitalistes..


lorsque nous réaliserons que la démocratie ne peut être conduite par un pouvoir aussi centralisé sur une aussi grande étendue (le preuve en est que l'UE devient comme chaque empire, gouvernée par un ou quelques-uns à la tête d'un système répressif, autoritaire, voir totalitaire, qui trahit la volonté de toute puissance des chef(fe)s, leur angoisse permanente de perdre le contrôle de ce qu'ils ne voient pas, n'écoutent pas, ne rencontrent pas), mais à des échelles réellement locales (communalisme), les choses iront mieux et les gens n'auront plus à redouter que tel ou tel Etat voisin ait des envies de guerres..puisqu'il n'en existera plus d'assez puissants.....Et la paix que NOUS souhaitons adviendra peut-être à la conditon de veiller à sa pérennité chez soi et autour de soi....
Nous n'aurons plus l'envie angoissée de construire l'Europe pour la paix...


si on conserve une europe des Etats, alors une refonte intégrale doit se faire avec comme mot d'ordre la démocratie institutionnelle ET économique Et sociale : les trois sont indissociables.

sur trump, ne vous inquiétez pas ; après une campagne politicienne à dénoncer les agissements des autres, rengaines auxquelles il ne croit pas lui-même c'est sûr, il rentre gentiment dans le rang de représentant des oligarchies américaines qui font de l'europe leur terrain d'affaires.......trump n'est pas contre l'europe....

poutine, c'est une toute autre histoire Clin d'œil

(désolé pour l'orthographe, mais sur un ordi, ça fait deux avec moi, cordialement)