Un séïsme annoncé qui appelle au sursaut républicain … ou à d'autres désastres

Le séïsme annoncé a eu lieu. Les deux partis de gouvernement sont éliminés. Mélenchon a gagné la mobilisation et perdu au premier tour. Hamon plonge. Pour la deuxième fois, le FN avec sa candidate parvient au second tour. Le sursaut républicain doit répondre à ce constat dramatique et réduire son score du second tour au score de Le Pen-père en 2002 pour réduire son pouvoir de nuisance.

Les résultats du premier tour des élections présidentielles ponctuent la décomposition du paysage politique français :
        

          1 - Le résultat de Benoit Hamon (6,36%) l'amène à l'étiage de la candidature Gaston Deferre de 1969 (5,01%).

  • Pour sortir de cette impasse, il fallut le congrès d'unification des socialistes de 1971 (dit congrès d'Epinay) pour que François Mitterrand remplace Alain Savary à la tête du Nouveau Parti Socialiste (créé en 1939 sur les décombres de la SFIO et remplaçant Guy Mollet) ; il fallut la stratégie gagnante de l'Union de la gauche, il fallut attendre la fin du septennat de Giscard d'Estaing pour qu'enfin, après 23 ans, la gauche avec le parti communiste, gagne la présidentielle du 10 mai 1981.

La stratégie d'opposition tempérée dite « fronde » initiée par quelques dizaines de députés sous le quinquennat Hollande a échoué faute d'avoir su marquer une opposition plus ferme, construire une alternative à la dérive du PS et de cette politique libérale menée par le couple Hollande/Valls.  Quel marché de dupes a poussé Hamon et Montebourg à soutenir Valls à son accession au poste de Premier Ministre sous un possible changement de politique économique et sociale ? Montebourg absent de cette campagne … Ils n'ont pas su rompre avec cette dérive libérale et autoritaire qui a conduit ce gouvernement et le PS hors de sa responsabilité historique d'une force ancrée à gauche, qui conduit au présent désastre.

Ce qu'il reste du parti socialiste est prêt à collaborer avec Macron pour un quinquennat relooké, Hollande-bis. Ce résultat et ce soutien à Macron valide la disparition d'une force politique de gauche qui a dominé la scène politique depuis 1971. Le PS  n'est plus que la SFIO après la guerre d'Algérie et son Guy Mollet qui aujourd'hui s'appelle Hollande. Quelle régression ! Quel retour en arrière ! Combien d'années pour reconstruire ? Responsabilité historique que l'homme d'appareil n'a pas voulu voir venir, bunkerisé.

          2 - L'échec humiliant de François Fillon (20,01%), personnalité mise en examen qui s'est maintenue au mépris de sa promesse devant les français, signe l'échec de LR donné gagnant après sa primaire. Cet échec retentissant va provoquer des bouleversements majeurs dans ce parti au vu des tensions qui le traversent entre ceux qui choisiront Macron et ceux qui iront vers le vote FN. Sa recomposition est à l'ordre du jour.
Les deux partis qui dominent la politique française depuis cinquante ans sont éliminés du second tour. Est-ce le début d'un scénario à l'italienne qui a vu PSI et démocratie-chrétienne s'effondrer dans des scandales financiers et de corruption au milieux des années quatre-vingt dix pour donner naissance à un Berlusconi, phénix politique, jusqu'au « Mouvement 5 étoiles »  imprévisibles et fantasques ?  N'y aura-t-il bientôt plus en France en terme de forces qui comptent que deux partis extrémistes et opposés et tout autant ligués contre un centrisme en sursis ?

         3 - Le résultat de Marine Le Pen (21,30%) pour inférieur à ce qu'il pouvait être et était attendu, la propulse pour la deuxième fois de l'histoire du FN au second tour.

  • En 2002, Le Pen-père qui, à la surprise et à l'effroi de tous se qualifiait pour le second tour de la Présidentielle, obtenait 16,86% au premier tour pour terminer au second à 17,79%. D'un tour à l'autre, la mobilisation des français fut telle qu'il ne gagna qu'un tout petit 0,93%. Le pouvoir de nuisance du FN était endigué pour un temps et Chirac élu avec 82,21%. Les partis de gauche et d'extrême-gauche (sauf LO et PT) appelèrent à voter contre Le Pen en votant Chirac « avec des gants ou une pince à linge sur le nez ». Les manifestations-monstres de fin avril et du premier mai totalisèrent plus de 2 500 000 personnes.

Aujourd'hui, le candidat Mélenchon n'appelle pas à voter contre Marine Le Pen (ni LO, ni NPA) s'abritant derrière un mandat non délivré par 450 000 « Insoumis » ! Quelle irresponsabilité ! Quelle confusion !  Le FN est le parti ennemi de la République, de la démocratie, des libertés. La différence est fondamentale entre tous les autres partis et le FN, héritier des ligues fascistes, de la collaboration, de l'OAS, de la haine des étrangers… Cette attitude qui sème la confusion entre la peste et le choléra*, entre le combat politique et la défense de la démocratie, entre le totalitarisme et ceux qui bon gré, mal gré la respectent, s'en accommodent ou même l'affaiblissent hélas. Pour Mélenchon, il n'y a plus de différence entre les voleurs de République à la porte et la contestation de politiques. La seule attitude républicaine possible est de barrer la route à Marine Le Pen en votant Macron que cela nous plaise ou non. Ce barrage dit non à l'extrême-droite, non à la violence, non à la liquidation de la démocratie, non à l'avènement d'un régime autoritaire fascisant (on dit « populiste » aujourd'hui !). Orban, Erdogan ou Kaczyński en France, jamais ! C'est une faute politique qui marque l'ancrage de Jean-Luc Mélenchon et de « France Insoumise » dans une extrême-gauche qui a perdu tout repère, toute relativité, obnubilé par le « dégagisme » tous azimuts, version moderne du « passé faisant table rase » ce qui fit des millions de morts et de malheureux !

          4 - Le résultat de Jean-Luc Mélenchon à 19,58% est un score élevé même s'il ne parvient pas à s'imposer au second tour. Les conditions unilatérales mises en avant par ce candidat à Hamon (ralliement pur et simple) et ses électeurs (chantage à l'échec) n'ont pas permis le rassemblement qui aurait pu faire gagner quelques points de plus, éventuellement, assurer le second tour.

  • En 1969, au premier tour, le parti communiste via la candidature de Jacques Duclos obtenait 21,27%. Ce score élevé signifiait une chose à François Mitterrand : sans un parti socialiste fort, sous l'hégémonie du PCF, jamais la gauche n'accéderait au pouvoir.

Le beau score de Jean-Luc Mélenchon a la même signification aujourd'hui : outre le fait qu'il a été gonflé d'électeurs non vraiment convaincus par le programme mais qui ont pensé voter « utile » pour amener JLM au second tour, cette stratégie d'isolement pour vaincre par subduction (« Insoumis seuls contre tous, les purs, les vrais ») cette volonté d'appeler les ralliements et non de rassembler ; cette stratégie qui recoupe pour partie – qu'on le veuille ou non - des positions du FN (Union européenne, frontières de l'est européen) est une impasse. De surcroît, elle prend le risque d'amener des « déboussolés » à se rapprocher du FN lors de cette élection ou lors de futures péripéties qui ne manqueront pas durant ces cinq ans. En faisant le choix du jusqu'au boutisme, certes Mélenchon a pu, sur ce scrutin, agréger des votes qui pouvaient se porter ailleurs mais, par désespérance profonde, par détestation systématique, par confusion dramatique, pourrait initier un ultra-gauchisme des « années de plomb » de désespérados dans un contexte qui s'annonce, sombre et houleux, sans perspective de prise de pouvoir par la gauche pour des années.

          5 - Débutant en politique, sans parti derrière lui, Emmanuel Macron, arrivé en tête avec 24,01%, est le « raideur » de cette élection. En moins d'un an, il a bondi dans une côte de popularité ascendante et se prépare à ramasser la mise  de l'Elysée au second tour ce que beaucoup n'envisageait même pas à l'annonce de sa candidature.

Il est l'héritier de ces candidatures-flash, tape-à-l'oeil « moderniste éclairé », sans parti ou presque, à la recherche d'un positionnement sur une improbable troisième voie dite centriste ou ni gauche ni droite pour percer dans le brouhaha d'une élection présidentielle. Celles-ci s'appuient et cherchent à valider l'évidence comme bon sens, le bon sens comme argument, l'argument de la moyenne comme mesures justes, presque apolitiques. Ils recherchent le consensus des "bonnes volontés" pour rafler la mise aux dépens des poids lourds de la politique issus des partis de gouvernement. Au départ, des « traîtres », des déviants, des empêcheurs de tourner en rond, des "zozos" mais par leur succès relatif (un bon score au premier tour) ou absolu (la présidence) deviennent très vite une force qui attire les courtisans pour des postes ce qui permet à l'impétrant de consolider sa victoire et disposer d'une majorité.

  • Ces candidats ou vainqueurs successifs vont de Lecanuet en 1965 (qui a quand même obtenu 15,57%), en passant par Giscard d'Estaing en 1974 (vainqueur contre Mitterrand et Chaban-Delmas) pour arriver à Macron cette année. On a vu le destin des deux premiers, gageons que le second n'y échappera pas après ce mandat mais nous étions en septennat et sommes maintenant en quinquennat ce qui fait bien court pour offrir une alternative de gauche crédible avec un regroupement extrémiste.

Poursuivre la même politique qu'Hollande en l'aggravant (« libérer l'économie », on sait ce que cela signifie de libéralisme brut) en la cosmétiquant (saupoudrage de mesures sociales dans l'aggravation généralisée) risque de conduire à un autre désastre.

          L'écœurement du peuple face aux délits et aux enrichissements de politiques et de patrons-voyous, face à l'évasion et la fraude fiscale, la corruption et les conflits d'intérêts innombrables, face à l'aggravation prévisible des conditions de vie avec chômage et emplois qui n'assurent pas un revenu suffisant pour vivre décemment (les travailleurs-pauvres venus de USA  pour jouer la baisse du chiffre du chômage) est à son comble et menace de tout emporter au détriment des éternels boucs-émissaire que sont les étrangers dans un contexte de menace terroriste durable qui est tout bénéfice pour les semeurs de haine, de discorde, de violence et de discours anxiogènes. Par là, le risque majeur du quinquennat Macron est d'amener pour la troisième fois le FN au second tour et cette fois, par une résignation coupable ou en faisant fine bouche comme Mélenchon aujourd'hui, laisser le FN s'emparer du pouvoir qu'il ne rendrait pas avant longtemps.

Le barrage à opposer au FN via sa candidate n'est pas seulement son échec au deuxième tour c'est au premier chef, réduire autant qu'il est possible, son score au second tour. Pourquoi ?

Ce parti anti-démocratique libère la parole de haine, de détestation, de désignation des étrangers et de l'Union Européenne comme double origine de tous nos maux, favorise les passages à l'acte en violences verbales proche de violences physiques (cf les réunions de conseil municipal avec maire FN), en désignant à l’opprobre publique certains français.

Avez-vous perdu la mémoire ? Comment le NSDAP  a fait son entrée au Reichstag en 1930 en prospérant sur le même terreau ? Savez-vous comment il a utilisé cette tribune et la rue pour imposer son pouvoir en 1933 ? L'histoire ne se répète pas mais elle peut bégayer. Laissons passer au second tour le FN de 17,79% (avec JM Le Pen en 2002) à 38% pour le second tour de MLP (score annoncé hier soir par le report mécanique) voire à 40%. Vous croyez que cette dynamique s'arrêtera à la porte de l'Assemblée Nationale ? Vous croyez qu'entrés au parlement, les  extrémistes vont rester bien calmes dans leur siège ? Vous croyez que dans les villes FN, les citoyens sont/vont être libres de leur expression et pas mis sous pression ? Vous croyez que le FN ne peut pas provoquer des troubles dans le pays ? Il prospère dans la confusion, dans les troubles, dans l'instabilité, en activant les peurs primaires. Ces 40% ou presque pourraient être un signal pour débrider les haines et les actes haineux pour provoquer la démocratie par tous les moyens en renforçant les peurs et les angoisses comme les fantasmes de solutions faciles et définitives. Oui sonnons l'alarme pas pour s'alarmer mais pour agir et sans faille. Le FN pourrit la vie démocratique, berne par de fausses solutions depuis quarante ans et poursuit sa marche vers le pouvoir en profitant des divisions, des faiblesses de la démocratie, des résultats des mauvaises politiques.

Voilà pourquoi il est si important de réduire le score de deuxième tour pour le rapprocher de celui de Le Pen-père en 2002 ; à peine, répétons-le un gain de 1% entre premier et second tour.

          En n'appelant pas, dans la soirée électorale d'hier, à voter contre Marine Le Pen donc à voter pour Emmanuel Macron sans aucune concession sur la politique qu'il mènera mais par réflexe républicain, Jean-Luc Mélenchon a peut-être préservé l'unité de son mouvement, donné des gages aux plus enragés mais a fait acte historique irresponsable vis-à-vis de notre République et notre démocratie. Plus grave peut-être, l'intolérance, la volonté d'étouffer les critiques sous des discours disqualifiants [lire ici]** rejetants voire haineux, les discours du « dégagisme » pour tous ce sont paroles, discours, attitude qui font écho aux paroles, discours et attitude du FN. Extrême contre extrême, la violence verbale est là, elle peut encore être pire, la violence physique n'est jamais très loin.

Je sais bien la colère, l'écoeurement, la détestation profonde, le sentiment de trahison – je connais tous ces sentiments - mais voulez-vous la vengeance ou la justice ? Le retour de la poudre ou celui de la paix, une paix durable, à construire en reconstruisant une gauche aujourd'hui en miettes qui pourra gouverner et changer le pouvoir ? Le populisme est une mystification qui alimente toute les confusions. Autrefois on disait « fascisme » alors le « populisme de gauche » quelle mascarade !

          Cette dérive extrémiste des deux côtés est le cancer de la démocratie. Elle peut l'emporter. Elle appelle chacun à ne pas prendre ses désirs pour la réalité, ses émotions pour de la réflexion, ses attachements pour fanatisme mais agir avec responsabilité au-delà des sentiments, sans rien lâcher de l'éthique. Il faudra du temps, beaucoup de temps. Les gens de ma génération n'en verront peut-être pas le bout … Qu'importe, « ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent ». Combien de drames, de souffrances, de temps perdu pour inventer un avenir, triste collective condition humaine ?

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Les résultats dans ce billet sont les résultats définitifs donnés par le Ministère de l'Intérieur

http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/23/les-resultats-de-l-election-presidentielle-2017_5115952_4355770.html

* qui sur le plan des victimes ne sont en rien comparables.

** "...C’est un classique du militantisme en ligne : guetter le propos contradictoire sur les réseaux sociaux, ou l’article contrariant dans un média en ligne, avant d’aller chercher en renfort ses coreligionnaires pour aller défendre, en groupe, ses idées ou son candidat. Avec la redoutable caisse de résonance qu’offre le groupe Discord et ses quasiment 20 000 « insoumis » qui s’y connectent au moins une fois par semaine, la tentative d’évangélisation prend parfois des allures d’exécution publique.."

24-04-17 LE MONDE "L'armée en ligne de jean-Luc Mélenchon à l'heure de la désillusion", Corentin Lamy

http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2017/04/24/l-armee-en-ligne-de-jean-luc-melenchon-a-l-heure-de-la-desillusion_5116780_4408996.html

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