Jean-Pierre Iznogoud Denis (Arkéa)

Comme le célèbre vizir de bande dessinée, le patron d’Arkéa, Jean-Pierre Denis, a systématiquement échoué à ravir les postes de ses supérieurs. Des échecs qui ont nourri une rancœur à l’origine du projet d’indépendance d’Arkéa ?

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« Je veux être calife à la place du calife » : la célébrissime rengaine d’Iznogoud, l’ignoble grand vizir et anti-héros imaginé dans leurs bandes dessinées par Goscinny et Tabary au cours des années 1960, va toujours comme un gant à certains hommes de pouvoir. Responsables politiques, dirigeants d’entreprises, journalistes, personnalités médiatiques, artistes... : tous, ou presque, veulent prendre la place de celui ou celle qui est placé par le destin, ou grâce à ses qualités personnelles et professionnelles, au-dessus d’eux. Ainsi va la vie dans les hautes sphères de la société et, « sélection naturelle » oblige, beaucoup de ces impétrants finissent, au contraire de notre hargneux — mais si attachant — vizir, par obtenir un jour l’objet de leurs désirs. Leur ténacité, leur acharnement, leur obstination, paient. Mais pas toujours.

Prenons Jean-Pierre Denis, l’actuel patron de la banque Arkéa, en violent conflit depuis plusieurs années avec le Crédit Mutuel, dont il souhaite ardemment se séparer. HEC, ENA, Inspection des finances : Denis est un pur produit de la méritocratie à la française. Fraîchement énarque, notre homme, qui baigne dès sa sortie de l’école des élites tricolores dans le marigot chiraquien, ambitionne de devenir directeur de cabinet d’un certain Nicolas Sarkozy qui, en 1993, occupe alors le ministère du Budget. Sans doute jugé trop peu expérimenté par le futur président de la République, il est écarté. Le premier revers d’une longue série.

Mais comme Iznogoud, il en faut plus pour décourager notre ambitieux jeune homme. À 35 ans seulement, le voilà propulsé par Jacques Chirac au poste de secrétaire général adjoint de l’Élysée. Une fonction aussi stratégique qu’ingrate, où tous les problèmes remontent sans que l’on ne décide de rien. Surtout, Jean-Pierre Denis officie dans l’ombre de son supérieur direct, Dominique de Villepin, avec lequel il s’oppose sur de nombreux dossiers, dont la privatisation de l’entreprise Thomson. En octobre 1997, « excédé, selon Libération, de se voir privé d’informations et court-circuité sur certains dossiers par Villepin », dont, en dépit du soutien de Bernadette et Claude Chirac, il comprend qu’il n’obtiendra jamais le poste, Jean-Pierre Denis prend ses cliques et ses claques et démissionne. « Caramba, encore raté ».

Frustré de ses échecs dans la sphère publique et politique, Denis se tourne alors, comme nombre de ses coreligionnaires de l’ENA, vers le privé. Il « pantoufle » et rejoint la Compagnie générale des eaux (CGE), l’ancêtre de Vivendi, grâce au sulfureux Jean-Marie Messier. En 1999, il est propulsé au poste de directeur général de Dalkia, la filiale énergétique de l’entreprise. Désirant, à nouveau, et plus que tout, devenir calife à la place du calife, et évincer son propre mentor à la direction de Vivendi, Jean-Pierre Denis est encore une fois remercié in extremis par Henri Proglio.

Est-ce là la fin, prématurée, d’une carrière dans le privé ? À l’instar du célèbre vizir dessiné, qui réapparaît dans chaque nouvel album comme si ses mésaventures du précédent n’avaient jamais eu lieu, Jean-Pierre Denis rebondit. Le voilà nommé à la présidence de la nouvelle Banque de développement des PME qui, sous son mandat, prendra le nom d’Oséo. Jusqu’en 2007, lorsqu’il semble admettre que le nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy, ne lui accordera décidément rien de ce qu’il demande. Retour, donc, à la case départ ; littéralement, puisque Jean-Pierre Denis s’exile alors en Bretagne, la région qui l’a vu naître.

Jean-Pierre Denis rejoint alors le Crédit Mutuel et, plus précisément, la branche bretonne du groupe bancaire mutualiste, Arkéa. Où, presque immédiatement après son arrivée en 2008, il espère « jouer un rôle national » — c’est-à-dire ravir le poste de président laissé vacant en 2010 par Étienne Pflimlin. En vain, évidemment : « la probabilité qu’il devienne un jour président (du Crédit Mutuel) est nulle », tranche déjà à cette époque un connaisseur du dossier. Rebelote six ans plus tard : alors qu’il ne faisait pas mystère de vouloir prendre la succession de Michel Lucas, il est à nouveau écarté au profit de Nicolas Théry.

Selon la plupart des observateurs, c’est depuis ce dernier revers que Jean-Pierre Denis, cloué malgré lui sur ses terres bretonnes, aurait commencé à fomenter son projet d’indépendance et déclaré la guerre à la Confédération nationale du Crédit Mutuel. Puisqu’il n’arrivera, semble-t-il, jamais à devenir calife à la place du calife, pourquoi ne pas se bâtir, en quelque sorte, son propre petit califat à lui tout seul, avec pour capitale non Bagdad, mais Brest ? C’est, hélas pour lui, oublier un peu vite que le destin même d’Iznogoud est d’échouer, encore et toujours. La chimère de l’indépendance d’Arkéa sera-t-elle le dernier épisode de cette tragicomédie ?

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