Arkéa, un navire en perdition

Pour la banque bretonne, la rentrée 2019 est synonyme de dangers tous azimuts : revers judiciaires, recapitalisation en urgence d’une de ses filiales, projet d’indépendance au point mort. Le responsable de cette débâcle : Ronan Le Moal, le directeur général d’Arkéa, sans doute trop obnubilé par son profit personnel pour prêter attention aux — innombrables — alertes reçues de tous côtés.

Avis de tempête sur les côtes bretonnes : le navire Arkéa, banque dont le siège se situe près de Brest, dans le Finistère, semble en ce début d’hiver ballotté de toutes parts. Et le projet de désaffiliation du Crédit Mutuel, porté par ses dirigeants — Jean-Pierre Denis et Ronan Le Moal — prendre l’eau de partout. Au point de menacer d’entraîner la banque, ses salariés, clients et sociétaires au naufrage pur et simple. Où que l’on regarde, en cette rentrée 2019, les écueils se multiplient en effet pour le groupe et ses nombreuses filiales, dont les capitaines, enfermés dans leurs cabines — de luxe — semblent ne plus savoir tenir la barre.

Laissons là les métaphores maritimes et revenons sur le plancher des vaches. À Bruxelles, plus précisément, où la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) vient d’infliger un cinglant revers à notre couple de dirigeants. Dans une décision du 2 octobre dernier, la plus haute juridiction de l’UE a confirmé le rôle, et surtout les pouvoirs, de la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM), l’organe central du groupe auquel appartient Arkéa. En clair, les magistrats européens estiment qu’il revient bien à la Banque centrale européenne (BCE) de superviser Arkéa via la CNCM — et non comme une entité indépendante —, ce que contestait la banque bretonne depuis 2015. Sa direction aurait-elle donc quelque chose à cacher ?

Quoi qu’il en soit, cette décision – la seconde en ce sens, après celle, en première instance, du tribunal de l’UE – « confirme que le Crédit Mutuel est un groupe bancaire unique, mutualiste, uni et solidaire », s’est réjoui à cette occasion le Crédit Mutuel dans un communiqué, actant que le statut d’association de la CNCM ne fait pas obstacle à la supervision prudentielle d’Arkéa. S’il s’agit là d’un énième avertissement des autorités quant aux velléités sécessionnistes de Denis et Le Moal, il n’est pas sûr que ces derniers aient eu le temps de méditer sur cette nouvelle déroute judiciaire, tant ils ont, hélas pour eux, d’autres chats à fouetter.

À commencer par la recapitalisation, en catastrophe, de la filiale d’assurance-vie d’Arkéa, Suravenir. Selon l’édition des Echos du 9 octobre, Suravenir a en effet dû, avant l’été et en toute urgence, être recapitalisée à hauteur de 540 millions d’euros — près d’un demi-milliard, tout de même ! — par sa maison-mère. « Le contexte économique de taux historiquement bas couplé à la réglementation applicable aux compagnies d’assurance-vie depuis janvier 2016 génère une forte volatilité du calcul de leurs ratios réglementaires », a tenté de se justifier Arkéa, assurant que « cette opération est sans impact sur la rentabilité de Suravenir et pour ses clients ». Peut-être ; mais en attendant, le montant de cette recapitalisation hâtive représente un trou équivalent dans les caisses de la banque bretonne.

Ainsi que de nouvelles tensions sur le niveau de solvabilité d’Arkéa, au moment précis où la BCE réclame de solides garanties en la matière aux établissements bancaires du Vieux continent.   « Suravenir paie sans doute son manque de diversification et les rendements généreux de ses fonds euros », avance de son côté un analyste financier auprès site Internet de L’Agefi. Il s’agit bien là d’une véritable débâcle pour l’établissement gérant l’épargne des sociétaires — et donc des propriétaires réels — d’Arkéa, due sans aucun doute au manque de vigilance et à l’absence quasi totale de contrôle exercé par ses dirigeants sur une filiale laissée en roue libre — du moins, tant qu’elle rapportait du cash. L’année dernière, Suravenir s’est en effet hissée à la première place des contrats d’assurance-vie en ligne en termes de rentabilité... Comprenne qui pourra.

À ce stade de la déroute, des questions se posent légitimement ; et des responsabilités doivent être assumées. L’appétence au risque a-t-elle bien été prise en compte par la direction d’Arkéa et, plus précisément, par son directeur général, M. Le Moal ? A-t-il correctement informé son président, M. Denis, du niveau de risque encouru par les différentes entités composant son entreprise ? D’autre part, cette haute rentabilité, couplée à une forte appétence au risque, ne s’inscrit-elle pas en contradiction totale avec les valeurs « mutualistes » prétendument défendues par Arkéa : « s’associer pour être plus fort ensemble » ; « Ici, votre argent ne sert pas à rassurer des actionnaires, mais à rendre pérenne votre banque. Aucune mauvaise surprise (sic) » ; « Protéger (les caisses locales) des risques financiers » ; etc. ?

Et si la réponse à ces questions résidait... dans l’insatiable appétit d’argent de Ronan Le Moal ? Comme l’a révélé Mediapart, le DG d’Arkéa s’octroie en effet des « rémunérations hallucinantes », dépassant, parfois de loin, celles de « grands » patrons du CAC 40. En 2016 — et 2017 et 2018 ne font pas exception —, Ronan Le Moal a ainsi perçu la bagatelle de 1,3 million d’euros (fixe et variable confondus), un niveau de revenus « d’autant plus sidérant que (ceux du patron du Crédit Mutuel) ne dépassent pas... 700 000 euros » par an. Une voracité sans limites, qui n’est sans doute pas pour rien dans la catastrophe de Suravenir.

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