Arkéa : des sociétaires volontairement tenus dans l’ignorance

Alors que la direction de la banque Arkéa continue de porter son projet d’indépendance, les sociétaires — et à ce titre véritables propriétaires — de l’établissement sont sciemment écartés du processus de décision.

Pour les clients des banques, qu’est-ce qu’être sociétaire en 2019 ? « Chaque client (...) a la possibilité de souscrire des parts sociales de sa Caisse pour en devenir sociétaire, rappelle le site Internet du Crédit Mutuel. Les statuts mutualistes rendent même nécessaire cette souscription pour bénéficier d’un prêt bancaire. Être sociétaire donne un droit de vote à l’Assemblée générale de sa Caisse et permet de désigner des représentants dans les instances de décisions et ainsi permet d’exprimer son point de vue sur les grandes orientations de sa banque. L’ensemble des parts sociales de la Caisse en constitue son capital social. Donc, si vous êtes sociétaire d’une Caisse, alors vous en êtes copropriétaire avec les autres sociétaires ».

Une définition — simple, claire, limpide — rappelant les droits et devoirs de chaque sociétaire d’une banque mutualiste. Une définition dont s’écarte pourtant, avec une remarquable régularité, l’une des filiales du Crédit Mutuel, la banque bretonne Arkéa, dont les dirigeants sont enlisés depuis des années dans un conflit sans fin avec leur maison mère, qu’ils souhaitent quitter pour voler de leurs propres ailes. Dans cette homérique bataille au sommet du monde bancaire et mutualiste français, qui prend de plus en plus l’allure d’un conflit interpersonnel, les clients et sociétaires d’Arkéa — et donc ses véritables propriétaires — sont, pourtant, mis sur la touche.

La direction d’Arkéa semble en effet prendre un malin plaisir à cacher les informations dont elle dispose à ses sociétaires, et ne leur distille des éléments susceptibles d’éclairer leur choix quant au bien-fondé du projet d’indépendance qu’au compte-gouttes. C’est la raison pour laquelle l’ancienne ministre socialiste Marylise Lebranchu et son collectif « Restons mutualistes » sillonnent la Bretagne, région où siège Arkéa, pour informer au cours de réunions citoyennes et ouvertes à tous les clients et sociétaires de la banque sur les projets de désaffiliation unilatérale portés par ses dirigeants.

Autant de réunions qui, « après des mois de désinformation et de manipulation (de la part de la direction d’Arkéa) sont une bouffée d’oxygène pour des sociétaires qui naviguent en plein brouillard », estime ce salarié de la banque dans une lettre ouverte aux sociétaires. « Il est important (que les sociétaires) soient bien informés », renchérit Marylise Lebranchu, selon qui « plusieurs d’entre eux sont inquiets pour leur épargne ou leur assurance-vie ». Arkéa compte, en effet, pas moins de 4,2 millions de clients et sociétaires : « Autant de particuliers auxquels on demande, littéralement, de sauter dans l’inconnu », estime l’auteur de cette lettre.

Et de poursuivre : « Quid de notre agrément bancaire ? Quid de l’indépendance de nos caisses locales ? Quid de notre solvabilité financière ? Quid de notre notation ? Quid de notre nom de marque, la préférée des Français, et de l’éventuelle concurrence directe de futures agences Crédit Mutuel en face des nôtres ? Pour la quasi-totalité de nos camarades syndiqués, “'la confusion serait totale pour nos sociétaires et clients”', d’autant plus qu’on ne leur a jamais demandé leur avis. Ils sont, comme nous salariés, littéralement pris en otage par les patrons d’Arkéa ».

Quant aux sociétaires qui rejoignent les réunions organisées par l’ancienne ministre, ils peuvent compter sur la bruyante participation des partisans de l’indépendance, surchauffés par leurs propres direction et managers. C’est ce que révèle un article de l’édition du 12 octobre dernier de Mediapart, dans lequel on apprend que le vice-président du Crédit Mutuel du Morbihan appelle par mail à « une présence d’administrateurs et de collaborateurs armés pour porter la contradiction aux contre-vérités (…) de cette autoproclamée mutualiste authentique » que serait Mme Lebranchu. Un vocabulaire aussi martial qu’incongru, fermement dénoncé par la première intéressée.

« Je m’étonne encore de l’agressivité des “'défenseurs”' de la scission entre Arkéa et le Crédit Mutuel, confie Marylise Lebranchu à Mediapart. La violence des réseaux sociaux, les slogans, les anathèmes, n’ont rien à faire dans un débat d’une telle importance », estime celle qui juge encore que « les sociétaires (n’ont) à ce jour aucune information en dehors des slogans affichés sur la page d’accueil de leurs comptes en ligne ou repris dans d’onéreuses pages de publicité (…). J’estime qu’il y a (…) un devoir impérieux : donner à chaque sociétaire les éléments de ce choix ».

De fait, l’éventuelle indépendance d’Arkéa soulève d’innombrables questions pour ses sociétaires, au premier rang desquelles le changement de marque de la banque, qui ne pourra plus revendiquer les noms et logos du Crédit Mutuel, l’arrivée concomitante de nouvelles agences Crédit Mutuel en face de celles d’Arkéa, ou encore la perte de l’agrément bancaire collectif. « La confusion serait totale pour nos sociétaires et clients », alertent ainsi les syndicats d’Arkéa.

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