La fin des illusions

En bientôt trente semaines d’agitation, le pays est traversé sur l’ensemble de son territoire par le plus vaste mouvement de contestation de son histoire récente, avec le soutien d’une majorité de la population.  Cet événement sans précédent, qu'inscrit-il en creux, que dit-il de l'impardonnable dans lequel nous sommes déjà entrés ? Quel monde est-il en train de finir ?

Notre monde, celui que nous avons toujours connu, est en attente d’un événement majeur que nous hésitons encore à nommer. C’est moins qu’une certitude mais plus qu’un pressentiment. Confusément, nous savons que tout est en place, désormais, pour qu’il surgisse.  Et transforme tout ce à quoi nous tenions.

Patrie des droits de l’Homme… Souvenez-vous : ainsi parlions-nous naguère de notre pays. Mais les termes se sont usés à l’épreuve des faits. Sans doute n’ont-ils été que des leurres pour ne pas voir la réalité de l’esclavage, du colonialisme et de la Françafrique, de la collaboration et des ventes d’armes, du racisme et de l’antisémitisme,  de l’abandon des pauvres, de la répression d’Etat, de la criminalisation des solidarités, du souverain mépris pour les questions qui ne sont pas les nôtres…

La France a bel et bien cru pouvoir incarner l’esprit universel. Si ce ne fut là qu’une illusion, ce fut quand même une belle illusion, un rêve plein de noblesse et de dignité, garant d’une humanité libre et responsable dont le souffle encore chaud nous venait des Lumières. Sa défaite définitive est à la mesure des espérances dont il était porteur. « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde », disait Aimé Césaire.

La France, patrie des droits de l’Homme et des mille et une façons de les contourner. Une succession de présidents tous coupables d’avoir perdu la dimension de la conscience historique de leur charge et de ne s’intéresser qu’au temps médiatique des sondages. Le dernier en date, tout droit sorti d’un champ de ruines, prenant opportunément la pose de l’homme providentiel à qui rien ni personne ne peut venir porter la moindre contradiction, pas même les contre-pouvoirs institutionnels et les corps intermédiaires.  D’un accident faire transcendance. De la révolution conservatrice des années 80 dont on veut simplement accélérer le processus de totalisation, faire « disruption ». Et la presse des huit milliardaires que le nouveau président enrichit sans compter au mépris de ses mandants chante continument ses louanges : au nom de la liberté d’informer. « Venez me chercher ! », hurle Emmanuel Macron, grisé par son propre culot, derrière le rempart des 800 grandes fortunes qui l’ont hissé à la place qu’il occupe à présent. On croit à une blague : c’est la réalité.

La démocratie est chose délicate ; on ne la violente pas sans la dénaturer. La concertation attentive, l’étude pleine de labeur et d’exactitude, le débat contradictoire et la délibération sereine sont de lents protocoles : tel est son cours naturel. La démocratie ne vit pas au rythme des tours de table des fonds d’investissement ni des fusions-acquisitions. Son gouvernement n’est pas une gouvernance de conseil d’administration. Ses convictions ne fluctuent pas avec le cours de la bourse. Elle pose toujours plus de questions qu’elle ne donne de réponses ; et encore, celles-ci ne sont jamais définitives. Son domaine, c’est celui de la diversité, de la complexité, de la multiplicité. Or dans la nouvelle démocratie unilatérale et disciplinaire qu’on nous prépare, il faut faire vite. Il n’est plus temps de débattre. La vitesse est le dernier des arguments, celui d’une post-démocratie purement technocratique ; puisqu’elle efface jusqu’au temps nécessaire à l’argumentation. Et jusqu’à la conscience même de cette nécessité.

La guerre des mots est déclarée. Le discours dit toujours l’inverse de ce que démontrent les faits. Une mutation anthropologique, portée par les nouvelles technologies, normalise et massifie le citoyen par la data et l’algorithme au détriment de l’individu et  de ses  libertés fondamentales. Depuis que les compétences ont été remplacées par les procédures, tout travailleur est devenu interchangeable ; pour ne pas dire superflu. Une scission nette, apparentée à un apartheid, s’opère sous nos yeux : nous reléguons des populations entières pour ne pas avoir à en assumer collectivement le sort. Quant aux « revendications » et autres « contestations », qu’on se rassure : ces mots-là seront bientôt sortis du dictionnaire. Frappés d’obsolescence.

Oubliées, toutes nos précautions démocratiques. Il faut aller à inhumaines enjambées vers l’amplification inconditionnelle d’un système qui a déjà dévasté la planète et s’apprête à éteindre  à tout jamais la biosphère dans sa totalité. Soldes monstres avant fermeture : tout doit disparaître.

Sourires à peine crispés au bal du Titanic. Tout va bien tant que l’orchestre continue à jouer sous les lustres en cristal et que les pauvres restent à leur place, de l’eau, déjà, jusqu’aux épaules. Pas de panique. Le monde est aux mains d’un Ubu milliardaire et foutraque, une ex-vedette de téléréalité raciste et corrompu. Et reste suspendu au moindre de ses tweets qui peut, comme chacun sait, déclencher une guerre à n’importe quel moment. Ça et là les comiques prennent le pouvoir. Au point où nous en sommes, eux seuls s’y sentent à l’aise. Pendant ce temps la stratégie du bouc émissaire fait merveille : face aux migrations qu’elle a elle-même provoquées, l’Europe, la belle Europe, ferme ses frontières et exacerbe ses nationalistes, désormais partout aux affaires ou sur le point d’y être. Préparant sa dislocation, creusant sa propre tombe.

Nous sommes entrés dans cette phase sombre où le pouvoir politique, pris en flagrant délit de manquement à la démocratie, joue les offensés et rétorque sèchement : « Je ne vois pas le problème ». La contestation, c’est aux brigades anti-criminalité (BAC) qu’il revient désormais de la traiter. Toute pensée critique est passible de sanctions lourdes. L’obscurantisme contemporain, c’est moins le voile religieux que la suspension de ces droits que nous pensions imprescriptibles.

Ainsi peut-on faire tirer sur la foule des manifestants tous les samedis avec des armes de guerre (selon la classification en vigueur). Ainsi peut-on organiser des milices privées au plus haut sommet de l’Etat sans mission officielle. Ainsi peut-on supprimer leur droit d’expression aux citoyens trop remuants. Depuis la constitutionalisation de l’état d’urgence par François Hollande, la fin du pacte démocratique se double d’un aveuglement qui ressemble fort à un négationnisme en temps réel. De plain-pied nous voici déjà entrés, collectivement, dans l’impardonnable. 

Au fond les choses sont bien faites : c’est au moment où elle risquait de devenir plus effective, directe, participative, laissant plus de place aux initiatives citoyennes, que la démocratie s’achève comme match au coup de sifflet final. Elle était le ciment du pacte républicain. Sans elle nous ne ferons jamais plus société. Chacun sera fiévreusement enfermé qui dans sa zone rouge, qui dans sa zone verte, dans le chaos du survivalisme, de la violence sauvage et du chacun pour soi. C’est la fin des consensus qui nous tenaient ensemble. De la recherche de l’intérêt général, remplacé par l’addition des intérêts particuliers des puissants. C’est la fin de la société, telle que le souhaitait déjà en son temps une Margareth Thatcher. Renvoyant dos à dos deux sortes de désespoir : le désespoir du pauvre, qui se résout par la lutte, au risque de se tromper de cible ; le désespoir du riche, qui ne trouve d’issue que dans le suicide.     

Un suicide qui pourrait bien, cette fois, engager l’espèce toute entière.

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