Guerre et paix en Afrique

(voici un article que j'ai écrit il y environ une année, mais qui conserve toute son actualité)Le 21e siècle avait pourtant bien commencé pour l’Afrique. En effet, après les horribles massacres des guerres sierra-léonaises et Libériennes, après le génocide rwandais et la guerre sans fin du Congo Kinshasa, le début des années 2000 avait semblé marquer pour l’Afrique, un certain nouveau départ. Partout, la démocratie avec pour corolaire le développement avançait.

(voici un article que j'ai écrit il y environ une année, mais qui conserve toute son actualité)

Le 21e siècle avait pourtant bien commencé pour l’Afrique. En effet, après les horribles massacres des guerres sierra-léonaises et Libériennes, après le génocide rwandais et la guerre sans fin du Congo Kinshasa, le début des années 2000 avait semblé marquer pour l’Afrique, un certain nouveau départ. Partout, la démocratie avec pour corolaire le développement avançait. Les institutions sous-régionales (surtout la CEDEAO et l’UEMOA) faisaient preuve d’une vitalité déconcertante, donnant cette délicieuse impression que l’unité de l’Afrique, à défaut d’être continentale, pouvait au mieux être régionaliste, pour le plus grand bonheur des peuples d’Afrique. Puis le train s’est de nouveau emballé dès 2010. La guerre civile ivoirienne, larvée depuis une dizaine d’années, s’est achevée sur une épreuve de force où plus de 3000 personnes ont connu la mort. La partition du Soudan, sensée ramener la paix dans cette région, tourne à l’affrontement armé. Pire, les coups d’État militaires, qu’on croyait définitivement dépassés après la décevante expérience togolaise, ont de nouveau refait surface. Après la Guinée, le Niger, le Mali, la Guinée-Bissau vient, il y quelques jours, d’entrer dans la dance. Il est donc besoin de se demander si l’état de guerre est une seconde nature des Africains. Pourquoi il y en a tellement dans cette partie du monde ? Quels sont les facteurs internes et exogènes qui alimentent ce conflit. La paix est-elle possible en Afrique ?

J’ai choisi, tout à fait arbitrairement, d’organiser l’origine des conflits africains en trois grandes catégories : Ethnique, conquête du pouvoir, religieux.

A : Origine ethnique.

Il n’y a pas une Afrique, mais des Afriques. L’erreur commise par plusieurs analystes, dont moi-même, est de parler de l’Afrique comme si elle constituait une entité monolithique, alors qu’il existe autant de différences entre le nawda que je suis du nord Togo et le berbère du Maroc, qu’entre un inuit de l’Alaska et un ogoni du Nigéria. La grande disparité des peuples africains, et la faible structuration de ces populations autour d’une identité nationale restent l’une des grandes causes des conflits en Afrique. La Guerre de Biafra en a été le détonateur en Afrique. Ensuite, l’extrême complexité des guerres en RDC et l’atrocité de génocide rwandais en sont une autre parfaite illustration. Les intérêts sont souvent liés à l’identité ethnique. Et quand le groupe ethnique chevauche une ou plusieurs frontières, la guerre s’internationalise. Dans d’autres situations, l’identité ethnique est moins tranchée, moins précise, et peut, comme ce fut le cas au Libéria, épouser les formes de l’histoire commune : les esclaves affranchis contre les autochtones. Mais tous ces conflits ont cependant un dénominateur commun : tant que le sentiment d’appartenance à la nation ne s’est pas implanté dans les esprits, ces guerres trouvent régulièrement des issues négociées, mais seulement pour réapparaitre quelques années plus tard. C’est le cas de toutes ces guerres au nord du Mali et du Niger.

B : origine hégémonique.

Les conflits en Afrique tirent aussi leur source des tentatives de conquête du pouvoir. L’Afrique aujourd’hui détient le triste record des coups d’État militaires. Alors que la guerre d’origine ethnique est souvent asymétrique, larvée (cas du Casamance) et géolocalisée, cette seconde catégorie de conflits vise directement le cœur du pouvoir. D’où l’utilisation récurrente de l’armée comme acteur principal de la déstabilisation. L’armée en Afrique devient de ce fait non seulement un régulateur de la stabilité politique, mais surtout un instrument essentiellement belliqueux. Il n’est pas utile de faire la liste des coups d’État militaires en Afrique, depuis le Togo avec le sergent Eyadema, au Mali avec le curieux capitaine Sanogo, mais il devient sans doute urgent de revoir le statut des militaires dans certains pays africains, même si le moment n’est pas propice à jeter l’anathème sur tous les militaires africains, surtout après les interventions positives qu’ils ont faites dans plusieurs pays pour ramener l’ordre constitutionnel (Nigéria, Niger, Mali, Guinée, Mauritanie…). En effet, les derniers coups d’État recensés en Afrique (Cote d’ivoire, Mali et Guinée Bissau ) sont le fait de groupes initialement mal organisés, composés de militaires de rang, ou de quelque officiers subalternes, qui ne représentent que rarement toutes les forces armées. Tout ceci pose alors deux problèmes. Le premier est l’organisation du commandement au sein de ces armées, ou trop souvent les officiers supérieurs sont mêlés aux affaires de toutes sortes et vivent dans un luxe insolent alors que la troupe a du mal à se nourrir. Le renseignement militaire y fait souvent défaut, quand l’armée n’est pas simplement transformée en chasse gardée pour la conservation du pouvoir par un dirigeant. Le second problème est lié à la capacité des États africains à faire face aux tentatives de prises de pouvoir par la force. Les cas de la Cote d’Ivoire et du Mali sont assez symptomatiques. Il a fallu juste quelques coups de feu pour que l’ordre constitutionnel, dans des pays réputés pourtant pour leur stabilité, soit soudainement déstabilisé.

C : Origine religieuse.

On ne connaissait pas ce genre de conflit en Afrique, surtout subsaharienne. Le conflit au Soudan avait une triple dimension : raciale, religieuse et géographique. De même, la guerre civile somalienne est si multiforme, qu’il n’est pas prudent de la classer dans cette catégorie. Mais depuis la montée en puissance de la nébuleuse Al Qaeda, les conflits d’origine religieuse vont sans doute prendre sur le continent, une dimension effrayante, ceci principalement pour trois raisons. La première est qu’il ne s’agit pas de conflits ouverts, mais plutôt d’actes terroristes, avec un mode opératoire difficile à affronter, tant les acteurs sont mêlés à la population. La seconde raison est que ce type d’activisme n’est pas géolocalisé, et est mu justement pas son grand appétit pour l’expansion. Boko Haram se retrouve Au Mali, Aqmi est dans tout le Sahel. La dernière raison est l’incapacité des États africains à faire face à ce genre de conflit, où l’ennemi est invisible. L’expansionnisme religieux des islamistes constitue, pour les États africains, la plus grande menace pour la stabilité de toute la région. La partition de fait du Mali en est preuve la plus évidente.

J’ai délibérément choisi d’ignorer, parmi les causes des conflits africains, l’intervention des multinationales, le jeu des grandes puissances, des vendeurs d’armes et autres sociétés de sécurité, pour m’appesantir uniquement sur les origines internes de ces conflits. Il est s’agit dès lors de se poser la question sur la paix en Afrique. Est-ce une utopie ? Les Africains seraient-ils condamnés à s’entretuer, éloignant de jour en jour le développement de leur pays ?

Je crois en une Afrique prospère et paisible, à la mesure de ses propres habitants qui sont restés, au-delà des clichés, très attachés à la paix et à la joie de vivre. Cependant, pour retrouver cette paix et la consolider, il leur faudra sans aucun doute faire des choix, qui pour certains seront très durs. J’entrevois trois de ces choix, qu’il faudra sans aucun doute imposer à leur population.

Le premier est l’instauration d’un grand service de renseignement supranational, régional, mais qui devrait intégrer des spécialistes venus d’horizons divers. Beaucoup de crises surviennent en Afrique parce qu’on ne les voit pas venir. Certes, dans toutes les organisations, sous régionales et continentales, il existe des bureaux de prévention de crise, mais l’organisation dont il est question devrait pouvoir agir comme le FBI aux USA. Une sorte de police supranationale qui est au-dessus des agences de sécurité nationales.

Le second choix est lié à l’existence d’une armée d’intervention chargée de rétablir la paix partout il est besoin. Les forces prépositionnées qui émaillent aujourd’hui les organisations sous-régionales ont deux défauts majeurs. La faiblesse de leur équipement (cela a été démontré lors de la guerre en RCI) et le peu de motivation des troupes à aller mourir pour un autre pays. Il faudra sans doute trouver une solution rapide à ces défauts, ou alors ces forces prépositionnées continueront à faire la décoration, à garder les palais et les hôtels, sans aucune capacité véritable à imposer la paix, ainsi que l’ECOMOG a eu à le faire jadis au Libéria.

Le troisième choix est lié à l’obligation de ne pas s’imposer toutes les normes internationales. Aujourd’hui, les caméras des reporters sont partout, les organisations de défense des droits de l’homme sont omniprésentes. Cependant, les acteurs des conflits en Afrique sont rarement signataires des accords et autres protocoles régissant le droit des conflits armés. L’Afrique aura le douloureux choix de suivre le chemin des pays comme la Chine ou la Russie, voire les USA, ou le seul droit, c’est le droit national, et surtout, l’intérêt supérieur de la Nation. Il devrait donc être permis d’engager une force contre un ennemi, avec parfois des moyens non conventionnels, pour sauver un pays de la l’annihilation.

En conclusion, je dirai que la paix totale en Afrique est encore loin. Les institutions y sont trop faibles, le sentiment d’appartenance à la nation encore balbutiant, et la menace islamiste va se poursuivre, étalant ses tentacules partout où elle trouvera des adeptes à sa folie destructrice, condamnant des milliers de bon musulmans à une suspicion injurieuse pour leur foi. La solution ne peut être trouvée par aucun pays tout seul, ni par l’UA qui, sur des sujets comme la guerre en Lybie, a montré son inefficience. La solution se trouve dans les organisations sous-régionales, qui devraient s’appuyer sur les grandes puissances pour mettre en place une politique sécuritaire intégrée, réaliste et permanente. La paix est à ce prix.

 

Gerry TAAMA

gerry@taama.net

 

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