L'histoire qui ne voulait pas se raconter

La lettre que vous lirez ici est la perle des archives de mon cabinet. Aucune autre nouvelle de son auteur subitement disparu ne m'est jamais plus parvenue depuis. L'exercice de ma très libérale profession ne m'obligeant en rien à quelconque secret, j'ai décidé de porter à votre connaissance ce curieux document qui pourrait être précieux au regard de la science.

Aurore, le 4 mars 2017     

     Cher Docteur,

     De mémoire de ma correspondance cette lettre est de loin la plus étrange qu'il ne m’ait jamais été prescrit de rédiger. Je m’adonne pourtant depuis ma plus tendre jeunesse à cette science si particulière qu’est la confidence épistolaire. Ainsi, de bien nombreuses fois, j’ai su m’égayer de ces joies singulières que seule sait délivrer l’intimité de l’échange littéraire. J’apprenais même bientôt à ne pas réserver qu’aux seuls affres de l’Amour, mes dons pour l’envol lyrique et je goûtais aux tout autre plaisirs que sont la gouaille satirique et l’acide bile pamphlétaire. Je déployais alors, d’une écriture acerbe et exclusivement à l’encontre d’individus – amie ou parent, camarade ou personnage public – un tel déchaînement de raisonnements inquisiteurs et de violences accusatrices, qu’il serait malhonnête de nier qu’il n’y avait pas là quelque soupçon de fantaisie sadique. Je vouais ainsi tant et si bien mon talent aux gémonies que, je vous prie de le croire, je faisais des ravages. Pour des raisons qu’il n’y a pas lieu d’élucider ici, mais qui sont le fruit d’une rigoureuse réflexion – l’Amour aliénant notre cruelle condition humaine au chagrin, à la haine, et le sadisme ne pouvant se départir de son pendant, le masochisme – j’ai fait le serment, il y a de ça quelques années, qu’on ne me prendrait plus jamais à écrire pour le seul plaisir d'un unique interlocuteur personnel. Je ne renonçais cependant pas aux belles lettres et décidais bien au contraire de ne plus adresser désormais mes caresses poétiques qu’à un large public, fomentant ainsi cette idée un peu folle d'écrire au monde tout entier. C’est au sujet de quelques difficultés manifestes, rencontrées dans l’exécution de cet ambitieux ouvrage, que j’ai fait appel à votre aide. Votre réputation de spécialiste pour la chose neurolinguistique vous précède. Mais sachez néanmoins que le traitement que vous m’avez réservé a quelques effets secondaires regrettables et étranges. Étrange en effet, le caractère de cette lettre qui me voit parjurer ma promesse de ne plus en écrire. Non moins étrange la nature de son destinataire, qui confine cette missive à une irréductible ambiguïté, car elle m'oblige à vous livrer à vous, un homme de science, le secret du démon de ma perversité.

     Aussi loin que je puisse me rappeler les êtres m’ont toujours parlé. Les choses aussi bien que les hommes s’entend, si tant est que l’on puisse dans l’absolu distinguer une quelconque différence entre l’inanimé et le vivant, quoique pour les seconds ce qu’ils disent par les mots de leur bouche n’a que rarement à voir avec ce que leur corps trahit et que mes sens capturent. Je dis mes sens, il faut entendre là les attributs communs à tous les êtres humains, dont les trois principaux : le cœur, l’esprit, la peau, n’ont depuis ma naissance jamais cesser de croître. Ils ont grandi en moi tant et si bien qu’ils ont fini par achopper aux limites matérielles de mon enveloppe charnelle dont, vous en conviendrez, le stade adulte ne saurait désormais faire que régresser. Méprisant donc les accablantes mais non moins implacables cantiques de la physique, mes sens disais-je, se sont développés à leur guise, ils se sont engraissés jusqu’à former cette excroissance au sujet de laquelle je vous ai consulté. Si je ne l’avais pas évoquée lors de notre entretien à votre cabinet, vous ne l’auriez pas même soupçonnée, n’est-ce pas ? Ne voyez là aucune défiance, je tiens seulement à souligner le caractère sournois car invisible, du cancer qui me ronge. Rien dans mon apparence ne laisserait en effet penser que je puisse être en mauvaise santé. Je conserve malgré la moitié de ma vie dépassée, l’allure fringante de la jeunesse et cet angélisme des traits qui signent sur mon visage l’innocence de l’enfance. Il est fort à parier que l’esthétique de ma présence vous a frappé. Pour ce qui me concerne je n'en tire désormais plus aucune vanité. De médiocres artifices nous permettent de survivre, misérable au milieu des semblables, il ne suffit d’un rien pour tromper son petit monde.
     Ainsi, je me complaisais à dissimuler sous la surface de mon épiderme en trompe-l'œil, les supplices de mon mal et la sauvagerie crue de mon âme. Je m’en remettais à la Loi des histoires qu’on raconte pour vivre. Mais la dégradation récente de mon état mental – les symptômes s’aggravant par un usage immodéré de Valium – me plonge aujourd'hui au fond des petits jours où l’angoisse du manque me fait une vie de ténèbres loin de la poésie. Mes sens, mes sens je vous dis, mes sens gangrènent ma substance. Ils se nourrissent de l’incommensurable foule de signes émanant de tout le vaste monde et ils pullulent, plus qu’ils ne peuplent, les vides infinitésimaux des creux en plis de mon cerveau. Pardonnez-moi si j’empiète sur vos prérogatives, je vais décrire la chose, vous en ferez votre analyse.
     Si ce n’était qu’un cœur, qu’un esprit et qu’une peau, mais il ne s’arrête pas là mon corps scélérat et je le soupçonne de s’être acoquiner avec la ribambelle corticale de ma cervelle. Ils complotent, je le sais, une perfide alchimie qui fait une machinerie. L’infernale capture sans discrimination la moindre molécule qui vole dans l’atmosphère, renifle dans mon air, referme de l’intérieur, fond le plomb de la clé et me soustrait à l’or de son diabolique dessein. Je le vois, ça fait un cinéma qui m’embobine de force des mètres de pellicule, et qui deux cent ASA en concept couleur des formes géométriques aux tessitures fractales, et qui vacarme de sourds boucaniers, je ne dirais pas des voix vous me jugeriez fou, mais des visions, pour être plus exact des visualisations, et qui sur les deux pales elliptiques d’une hélice signent de l’infini une spirale infernale, et qui s’en va roder, et qui s’en va hanter les recoins de mon corps qu’elle prend pour un grenier. Ça s’entasse, hélas ! ça s’entasse. Et sans que je ne puisse jamais rien en expressionner. Alors comme dit le poète : « tandis que mes yeux font tout un ciel de larmes, ni mes paupières, ni mes mains ne sont une nuit suffisante pour que ma douleur s’y cache  ». Et tandis que je m’époumone dans une logorrhée insensée, ça descend. Tandis que je m’estomaque avec la bile noire de mon cœur, ça descend, ça descend comme des poissons volants qui frétillent ahuris. Je voudrais m’accrocher à leurs ailes jaillissantes, qu’ils m’emportent au long cours dans un vent alizé, mais ils retombent sans cesse dans la mare insipide de mes tripes nauséeuses. Ça descend et ça vient se nicher jusqu’aux creux de mes reins, ça afflue et ça pulse et ça bande un sentiment pelvien. Et l’argile de mes mains bonnes à rien, sombre alors jusqu’à fondre et se met à cracher ce magma imbuvable. Mes mains, ces mains bonnes à ne s'agiter qu'en vain, ces mains combien de fois les ai-je vu me disséquer avec un couteau de boucher.

     Il n’en a cependant pas toujours été ainsi. Et bien des années plus tard, alors que je succombais peu à peu au délire psychotique que je viens de décrire, je devais me rappeler au souvenir d’une période où certains phénomènes mystérieux ont semblé favoriser l’émergence de ma fibre artistique. De tous les artifices dont j’ai usés pour m’efforcer de vivre sans contre-façon – l’ouvrage de ma correspondance en couvrant une grande part – il y en eut un, plus discret, qui néanmoins m’éclaira dès l’instant où je commençais à l’expérimenter. De temps à autres, j’impressionnais en effets sur des supports argentiques, des images inspirées par mes conversations avec la matière et l’horizon azur qu’envisageaient mes yeux. De cette manière, je consacrais ainsi régulièrement quelques bonnes heures de mes loisirs à l’art photographique. Mes sens n’exhalaient alors pas encore la moindre effluve de leur malin génie. Ils semblaient au contraire avoir atteint une maturité qui se manifesta une première fois, tandis qu’enivré par les vapeurs révélatrices de mon laboratoire, je considérais un tirage suspendu dans l’atmosphère rougeoyante de ma petite chambre noire. Cette photographie était la synthèse chimique d’un dialogue que j’avais entretenu avec un océan rencontré au bout d’un continent. Je me perdais ainsi dans sa contemplation tout en fumant de cette herbe colombienne si propice aux hallucinations, et dans le nuage de fumée âcre que je crapotais alors, l’image m’apparut tout à coup comme une fleur épanouie sur l’arbre de mes pensées. Une fleur que dis-je, une orchidée mimétique dont mon imagination devait absorber si sublimement l’essence, que bientôt les arcanes insondables de mon être en dilatèrent le véritable fruit. Des mots se mirent à flotter devant l’œil papillonnant de mon esprit, puis ils s’échappèrent en nuée par le haut de mon crâne pour se mettre à virevolter dans toute la pièce comme de petits oiseaux aux plumages colorés. Je m’amusais du phénomène et en riais depuis la profonde joie qu'il provoquait en moi. Je me promettais alors de prendre soins de ces mots et de faire de leur vie un poème. Je les logeais dans une grande cage de style Art déco dont je tapissais le fond d’un joli papier blanc cassé. Et lorsque le jour s’affaissa dans le ciel, ils se mirent soudain à pépier un chant mélodieux dont je fis ma première poésie.
     L’événement devait se reproduire au cours des mois suivants dans des circonstances de lieux et d’instants si imprévisibles, qu’il fallût me munir en permanence d’une petite cage en fer forgé tapissée de papier. Le surgissement pouvait avoir lieu n’importe où, n’importe quand, mais rarement lorsque je m’efforçais de rassembler des conditions semblables à cette première fois. Par ailleurs, l’exubérance que prit dans mon champ gravitationnel l’envol de ces visions, devait bientôt s’accompagner d’un phénomène de lévitation, qui me voyait décoller les talons si haut du sol, que je me mettais à flotter dans les airs pendant de courts moments. Plus tard, le maître japonais auprès de qui je suivais un enseignement zen, devait me faire remarquer que ce comportement tenait plus de la démarche d’un condamné à mort tout entier obsédé par son inexorable exécution, que de tout autre contingence magique. Quoi qu’il en soit et malgré les reproches de mon entourage, qui s’inquiétait visiblement de l’irruption soudaine de cette aura mystique, j’entretenais ce phénomène en capturant sans cesse et toujours plus de mots et en suspendant mes vols pendant de longs instants. Il ne faisait aucun doute que l’heure de la révélation d’un fabuleux destin était enfin venue. Je m’y laissais conduire donc, trépignant d’allégresse.
     Toute une année s’écoula pendant laquelle la chose devait prendre de l’ampleur. Ce qui fait que je disposais bientôt d’un nombre foisonnant de ces cages à oiseaux aux styles et formes bigarrés. Je m’efforçais alors de compiler et d’indexer la production effrénée des notes dissonantes qui s’accumulaient à la surface de mes petits papiers. Rapidement, la poésie ne suffit plus pour accorder la lancinante incantation qui résonnait contre les murs de mon appartement, tout entier transformé en cabinet de travail de soixante mètres carrés. Je ne disposais plus d’ailleurs de temps pour versifier, car les vues de mon esprit avaient pris forme de concepts qui se développaient en une arborescence luxuriante d’idées, et les petits oiseaux avaient cédé la place à des symboles mathématiques éructant des nuances de couleurs métalliques. La naïveté du béotien que j’avais été face la photographie de l’océan dans ma petite chambre noire n’était plus alors qu’un souvenir lointain, dont ma soudaine affiliation à la pensée logique me faisait douter qu’il n’ait jamais réellement existé. J’avais en effet entrepris de décrypter la cabale scientifique, depuis la philosophie des anciens Grecs en passant par les théories de la mécanique quantique, sans omettre de méditer à mes heures perdues les sagesses asiatiques. Par ailleurs, je produisais pour l'édification de ma culture générale, une analytique littéraire de l’œuvre romanesque mondiale des quatre derniers siècles.
     Ainsi plongé au cœur de ces récits inouïs, je compilais dans des petits cahiers in-folio de deux cent trente pages, des bribes faisant office de notes et des bouts de synthèses à demi commentées. Et c'est en ébauchant le neuf centième et quelques de ces volumes, avec une manière faite de sages habitudes, que je décelais dans un éclair fugace de lucidité, la première atteinte de mon mal. Je me soupçonnais tout à coup d’être en effets en proie à un certain penchant pour la graphomanie. M’effrayant quelque peu de tous ces mois passés sans produire le moindre manuscrit bon à être publié, je suspendis le temps et jetais un regard circulaire alentour. La pièce où je me trouvais croulait sous un amoncellement de ces petits papiers noircis d’une écriture gothique, et par ailleurs les murs n’étaient pas restés vierges de traces de toutes mes obsessions. Mon regard s'arrêta notamment sur une prière ascétique que j’avais jadis taguée à même la tapisserie. C’était une forme d’imprécation à l’encontre de cette fâcheuse indolence qui tue souvent dans l’œuf nos plus belles intentions. J’en balbutiais alors les premières strophes à mi-voix :

          « La première inspiration une fois expirée est à recommencer
             Les pieds enracinés dans les nuages, la tête rêveuse dans l'argile de mes mains
             À raisonner tout contre moi sans cesse la volonté de l'air atomisé
            J'happe dans l'hors de soi la prémisse d'un souffle de naissance oublié

             Le premier pas est le premier combat
             De la lutte éternelle qui bataille en soi-même
             Le geste initiatique du mouvement, un élan
             Premier pas infini allure des vivants »

     Cette prière se poursuivait ainsi de suite pour ne pas que j'oublie, que l’ascète véritable doit s’insinuer dans le monde sans jamais rien frôler, paisible et maître de son corps qui joue la vie en harmonie complète avec le vent, les eaux, les arbres, le soleil et la lune.
     Dès lors, les cheveux dressés sur la tête, assourdi par la voix d’une intuition fulgurante, qui se fit entendre par des borborygmes criants dans les ramifications de ma mécanique digestive, je me réentendis formuler le serment d’écrire des merveilles universelles à l’humanité toute entière. Ambition qui s’accompagnait à l’époque d’une promesse de soumission à une discipline qui devait partir du creux de mes reins pour aboutir dans la calligraphie. Vœux pieux que je n’avais cessé d’avilir par mon goût prononcé pour les plaisirs vagabonds de la pensée. Estimant que j’avais moins à perdre dans une fuite en avant, j’avais en effets passé le plus clair de mon temps à papillonner d’une idée à une autre sans jamais réellement travailler. Mon maître japonais dit que : « l’intuition est l’expérience d’un instant qui ne revient jamais, et que si c’est raté, c’est raté. Pour toujours  ». Les jours suivant je me mettais donc à sa recherche et m’appliquais patiemment à suivre son enseignement. De retour à mon cabinet, je m’attelais à un rangement qui consista à déplacer dans la pièce d’à côté les piles de feuillets sous lesquelles mon secrétaire était noyé. Puis, d’un élan enclin à la raison, je composais neuf sonnets ascétiques où je m’engageais à écrire pour de bon. J’entrepris enfin, la rédaction d’un ouvrage inspiré par la réminiscence en flash de mes ambitions dépassées. Je m’appliquais alors au travers de règles monastiques, à tracer l’une après l’autre les lettres de mots, qui à force d’être répétés, ressassés, remâchés, s’égaraient dans une phraséologie sans signification et une verbomanie malsaine. Au cent millième et quelques mots de ce grimoire devenu poussiéreux par la force des jours – je l’ai depuis détruit dans un autodafé attisé par quelques uns de mes petits papiers et dont le brasier a manqué d’un rien pour se répandre dans les rues du quartier – à ce point précis donc, je fus arraché à mon ouvrage par un spasme brutal de lévitation. Au cours des longues minutes qui suivirent et que je passais suspendu au plafond, j’eus plus que le loisir de contempler la vaste solitude dans laquelle je m’étais enfermé. M'effondrant enfin à terre, je succombais sur le parquet en proie à une sorte d’épilepsie, qui me plongeait bientôt dans un genre de catatonie somnambulique, ressemblant elle-même fort à l’idée que je me fais de la mort – sans toutefois le repos que le dernier soupir nous laisse à espérer.

     C’est dans ces conditions que je me suis présenté à vous, cher Docteur. Et face à mon discours quelque peu décousu et à certains égards insensé, avec une manière incontestablement empruntée de précaution clinique, vous m’avez prescrit de vous écrire une « petite histoire ». Sans doute cherchiez vous là un moyen de mieux cerner le personnage, ou peut-être teniez-vous à ce que j’apporte la preuve de mes prétentions littéraires ? Poursuiviez-vous le but de me soigner ainsi ? Quoi qu’il en soit, j’ai quitté votre office ragaillardi comme un névrotique ravi d’aller chercher sa petite dose à la pharmacie. Tandis que je rentrais chez moi, je me faisais même fort de vous concocter un conte de mon cru, une fable enchantée. Sans précipitation alors, je laissais filer quelques journées inconsistantes. Cependant, les premiers effets de votre traitement commençaient à poindre à l’orée de ma tête contrefaite. Quelques visions fugaces m’assaillaient violemment et aussitôt s’évaporaient. Un fil invisible redressait ma colonne vertébrale voûtée et levait alors mes yeux vers le ciel, mais bientôt je m’affaissais, harassé, désespéré. Je conservais néanmoins la lueur d’un espoir qui brûlait sur les braises d’un de ces textes sacrés séquestré par le démon de ma perversité.
     Mes apparitions me réveillaient au beau milieu de la nuit après à peine quelques heures d’un sommeil agité. Je me levais alors épris de légèreté et m’installais devant un de ces computer moderne. Pendant les minutes qu’il fallait pour épuiser le filon de mes visions nocturnes, je tapais avec une certaine dextérité dactylographique les idées qui m’étaient inspirées. Puis, je prolongeais le plaisir de cette élévation si péniblement conquise, en sacrifiant à quelques libations alcooliques. De sorte que je retournais m’allonger dans les draps de soie de mon lit, le corps alourdi par le repos de mon esprit. Au bout de cette seconde phase de nuit profonde, qui était illuminée par des phares étincelants de rêves, je me réveillais de nouveau, jamais toutefois avant midi passé. Puis, le jour faisant, je procrastinais quelques temps en remontant le fil de ces songes mythiques. Comment peut-on s’imaginer les créatures fabuleuses et les légendes qui peuplent mon esprit ? Je pensais à ces roses et à ces amazones qui gambadent sur des collines charmantes recouvertes de prairies, de rivières et de soleils ardents.
     Je prenais chaque jours évidemment quelques instants pour relire mes écrits noctambules, à partir desquels je commençais à graphoner des mots à votre chère attention. Mais le soir tombant si vite en cette saison, j’étais rapidement convulsé de symptômes hypnotiques, m’endormant tout à fait après avoir ingurgité les neuroleptiques que me fourni un de vos collègues psychiatre. Malgré cette atonie dans le rythme courant de ma vie, j’ai néanmoins rédigé, au cours des quatre longues semaines que vous m’avez libéralement accordées pour réaliser cet ouvrage thérapeutique, des centaines de pages de notes et j’ai commencé une bonne cinquantaine d’histoires tout aussi fantastiques que rocambolesques. Je n’ai cependant pas rencontré le succès espéré. Comment pourrais-je figurer l’incommensurable foultitude de mes pensées contradictoires, parsemées d’objections tout à fait rationnelles, qui me confrontent à une quantité si énumérables de possibles ainsi qu’à des facteur de probabilité d'une puissance telle, qu’il m’a été impossible de me décider à poursuivre la moindre de ces pochades. Dès lors, pétrifié par le risque de l’échec, suant comme une bête, le mécanisme des horloges de mon cabinet égrenant inexorablement le sursis tyrannique du temps, je dus me résoudre à ne rien vous écrire du tout. Et c'est alors enfin, abusé par une vive émotion de soulagement, que je partis m'encanailler avec une de mes fameuses intuitions, et à sa suite je m'en retournais errer dans les nuages qui parsèment les airs irrespirables de notre monde. Me complaisant ainsi dans une si parfaite insensibilité pour les choses terrestres, je souriais candide à cette idée toute bête, mais qui me révéla soudain que cette histoire tout simplement ne voulait pas se raconter.

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