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Billet de blog 3 août 2010

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Au sujet des

ARCHIVES NEURO-PSYCHIATRIQUES de la GUERRE d'ALGERIE

(Etude de 1280 dossiers de l'hôpitalmilitaire de Constantine)

Rien n'est encore réglé

2éme partie

" Ensuite, il a fallu réapprendre à vivrecivilement, ce qui n'était pas facile après vingt neuf mois de vie militaire.Il fallait sans cesse repousser certaines images qui revenaient, certainsgestes d'auto-défense, certaines habitudes prises au contact des armes...Toutcela ne s'efface pas d'un seul coup. La cicatrice ne se referme que lentement..." (Maurice EYDAN dans "DIRE": Témoignages de salariés de Rhône-Poulenc –Commission culturelle du Comité d'Etablissement de Rhône-Poulenc RoussillonIsère )

 

J'extrais du livre de LouisCROCQ, dans sa "Troisième leçon", ce passage particulièrementsignificatif:

 

"Une fois la guerre terminée, lespeuples, tout à l'euphorie de la paix retrouvée, s'en retournent égoïstes etingrats à leurs occupations et à leurs plaisirs d'avant, et n'ont ni regard niécoute pour la souffrance psychique des combattants survivants. Les psychiatresdes armées, démobilisés, se tournent vers leur pratique clinique du temps depaix et oublient les "obusites" (...). Corollairement, les intéresséseux-mêmes, considérant leurs troubles psychiques comme un stigmate de faiblesseou de lâcheté, ont tendance à réprimer, taire ou dissimuler cette souffrance.Il n'empêche qu'elle existe, manifestée à des degrés plus ou moins intenses etproduisant une invalidation sociale variable .Il s'agit le plus souvent detroubles différés, éclos au terme d'un temps de latence ou de"méditation" plus ou moins long [...]chez les sujets dont lecomportement au combat et juste après le combat a paru normal et qui neressentaient alors aucun malaise..." (page 59)

 

Desenquêtes sur l'évolution à très long terme (40 ou 50 ans après la guerre) ontsouligné l'importance quantitative et qualitative de ces séquelles durables. Enparticulier les symptômes psycho- traumatiques de guerre, comme les souvenirsintrusifs ou des comportements d'évitement spécifiques, ou encore le maintienaux aguets devant une ligne de crête, avec cette constatation supplémentairequ'un Ancien Combattant sur trois seulement a effectué une démarche (le plussouvent auprès du médecin généraliste) pour être traité.

 

"De nos jours, écrit le Dr CROCQ, la prévalence de la névrose de guerre dansla population des anciens combattants est certainement sous-estimée.[...]Un des enseignements de la guerre d'Algériesera l'importance des séquelles tardives et traînantes de cette guerre malaimée de l'opinion publique, et laissant aux soldats inconsidérément envoyésoutre-mer, non seulement des reviviscences pénibles, mais aussi des sentimentsd'insatisfaction et d'amertume,; mais les premières publications faisant étatde ces névroses de guerre tardives, ne paraîtront qu'en 1965...". Et,ajouterai-je, dans l'indifférence quasi générale !

 

Bien que la maladie vedette soitl'alcoolisme, [...] beaucoup de cas rapportés sont des syndromes anxieux,hystériques ou psychosomatiques, entrant dans le cadre de la réactionémotionnelle aigüe ou de la névrose de guerre. Les symptômes constatés sontl'insomnie, l'agitation, les troubles de la relation à autrui, voirel'indiscipline comme signes d'alarme; et la baisse d'efficience, l'anxiété,l'asthénie, les troubles du sommeil et les ruminations mentales dépressives,comme signes de la phase d'état. Les études de distribution,[...] fontapparaître des pics au moment des grandes opérations lancées en Algérie (Opération Jumelles etc...).

 

D'où cette conclusion qui s'impose àtoute personne honnête et de bon sens, c'est que la guerre d'Algérie a donnélieu – et donne encore lieu – à d'inévitables pathologies psychiatriques de combat,immédiates ou différées, transitoires ou durables.

 

Il s'agit essentiellement d'une névrose de guerre particulière – différente desnévroses de guerre des deux guerres mondiales – qui est nommée "névrose deguérilla". Elle nait et se développe à partir de la vie en opérations deguérilla qui multiplient les petits accrochages et les embuscades, qui portel'assaut de l'ennemi là où on ne l'attend pas, sentiment d'insécurité jour etnuit, déception de ne pas obtenir des résultats à la poursuite d'un ennemiinsaisissable, méfiance vis-à-vis des populations autochtones, chagrin de voirdes camarades blessés ou tués, manque de sommeil et accumulation de rancœurs etde rage, pouvant conduire à des actions déplacées ou des exactionsregrettables.

 

D'où un tableau clinique de névrose traumatique, certes, mais dominé parl'appréhension du monde extérieur, l'état d'alerte épuisant, la méfiance, lesentiment d'échec, le remords, la tristesse et la culpabilité et, parfoisaussi, le recours à l'alcool.

 

Le Dr CROCQ cite alors plusieurs cas très significatifs des théories qu'il a misen forme. Il nous faut les rapporter ici, même légèrement résumées pour biencomprendre sur quelles bases concrètes notre auteur établit ses analyses.

 

"Cas N°33: "Claude B..., effectuant son service en Algérie en 1958, était sergentdans un commando de chasse. Au cours d'une opération imprudente, le commandofut accroché par un ennemi supérieur en nombre et perdit la moitié de soneffectif, tué ou blessé, dès les premiers instants du combat. Le lieutenantordonna alors aux hommes valides de se replier pour chercher du renfort et delaisser provisoirement les blessés dans une bergerie en ruine. Claude B. sesouvient du regard désespéré des blessés [...] .Lorsqu'il revint avec desrenforts et des moyens de transport, il ne trouva plus que les cadavres mutilésdes blessés qui avaient été égorgés [...]. Lui aussi est harcelé dans sesreviviscences visuelles et ses cauchemars par dette scène et surtout, cesregards de reproche".

 

Cas N° 1/ M.Maurice M., sans antécédents psychiatriques, avait déjà effectué un an deservice militaire dans un petit poste du Sud algérien lorsque, par unaprès-midi caniculaire de juillet 1957,traversant seul la cour ensoleillée dufort, il entendit une rafale de mitraillette déchirer le silence et vit unhomme courir vers lui et s'écrouler mort à ses pieds. C'était un fellagaprisonnier qui avait tenté de s'évader et avait été abattu par une sentinelle. MauriceM. demeura sidéré sur place, debout, comme pétrifié.[...] Comme il paraissaitdésorienté et stupéfait, ses camarades l'entourèrent et tentèrent de leréconforter. Mais il restait obnubilé, silencieux, et semblait ne pascomprendre ce qu'on lui disait.[...] Cet état mit plusieurs jour à s'estomperet le capitaine lui octroya une permission. Mais quelques jours après sonarrivée chez ses parents, il se décompensa sur un mode délirant, futhospitalisé d'urgence au Val-de-Grâce, traité par neuroleptiques et réformépour "état anxio-dépressif réactionnel à des évènements de guerre, avecapragmatisme et athymhormie". Pendant cet épisode délirant, pour autantqu'il s'en souvînt lorsque nous l'avons examiné trente ans plus tard, il était angoissé, agité et croyait voir desfellagas dans sa chambre".

 

Cas N°2:Marcel M. de retour en France début1962, après 24 mois de service effectué en Algérie à la surveillance du barrageélectrifié de la frontière algéro-tunisienne avait repris immédiatement sonmétier de garçon boulanger .Il se sentait heureux, débarrassé des contraintesce la vie militaire, goûtait tous les plaisirs de la vie civile et s'étaitfiancé. Mais un mois à peine après sa démobilisation, il présenta trois symptômesinquiétants: des accès d'angoisse sans motif apparent, des cauchemars de guerreet un état de nervosité anormal, avec méfiance vis-à-vis de l'environnement etsursauts aux bruits soudains. Puis, progressivement, il se sentit fatigué, netenant plus le coup au travail de nuit près du fournil. Il dut consulterplusieurs médecins sans résultats et accumula les arrêts de travail. Enfin, ildevint anormalement irritable, ce qui le conduisit à rompre ses fiançailles.Dans ses cauchemars, il revivait les escarmouches nocturnes auprès du barrageet revoyait cinq premiers cadavres qu'il avait contemplés, fasciné, à l'issuede son premier combat.

 

"Le traitement, dit le Dr CROCQ, doit être assurépar un psychiatre bien au fait de cette pathologie. Le médecin généraliste,souvent sollicité, n'a pas de compétence psychiatrique et encore moins decompétence psychiatrique spécialisée dans ce domaine, pour l'assurer.[...].Quant au psychiatre, faute d'avoir reçu une information et une formationadéquates sur cette question pendant son cursus universitaire et même après[...] il risque lui aussi de passer à côté du diagnostic juste et de traiter lepatient comme un état anxieux ou dépressif réactionnel courant. Lesaméliorations partielles ressenties ne sont le fait que de l'aplanissementchimiothérapique des symptômes |...] (et n'iront pas au-delà).

 

A partir de ces cas et des commentaires du Dr CROCQ,je pense avoir montré que, dans les nombreux cas de "névroses deguérilla", les manifestations subites peuvent survenir bien après leséjour militaire, les rendant encore plus incompréhensibles pour le patient,pour son entourage mais aussi pour les médecins, les experts etc... qui nerecherchent pas la causalité de la guerre antérieure, soit par méconnaissance,soit par idéologie, ce qui prive nombre d'anciens combattants en Algérie (maisaussi d'Indochine et d'autres conflits) de leur droit à la reconnaissance del'imputabilité de leurs troubles à la guerre.

 

Cela pose un certain nombre de questions –très graves– sur l'application concrète du Décret du 10 Janvier 1962, sur l'évaluationréelle du nombre d'anciens d'Algérie victimes de pathologies psychiques, sur lemanque d'information des médecins, sur les souffrances réelles de tantd'anciens (et de leur entourage),quand les symptômes décrits tout au long decet article, n'ont pas été pris en compte correctement ou pas pris en compte dutout, par peur de consulter, par erreur sur la bonne porte, et finalement pas la très grande toléranceparfois, de l'entourage, surtout en milieu rural.

 

Nous y reviendrons dans la troisième partie de cetteétude, portant sur les difficultés et obstacles rencontrés dans les procéduresde réparation

 

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