Suite et fin

Au sujet des

ARCHIVES NEURO-PSYCHIATRIQUES de la GUERRE d'ALGERIE

(Etude de 1280 dossiers de l'hôpitalmilitaire de Constantine)

Les Commissions de Réforme

3éme partie

 

"Uncombattant rescapé d'une embuscade meurtrière est sujet à des troublescaractériels et, surtout, à des accès de pleurs dont la signification luiéchappe. En fait, il se sert de ce "voile de larmes" qui le sépare desa vérité et diffère toute démarche thérapeutique authentique, comme d'un écranpour contempler à satiété le film d'horreur dont il est le héros".

(L'Homme qui pleure A. FAJRI ET F.LEBIGOT 1991)

 

Pourbien appréhender, concrètement, les obstacles à une bonne application desprocessus de réparation (Décret du 10/01.1992) je voudrais d'abord reproduiteici le cas suivant:

 

CasN°1 (page 348). M.Edouard O. avait vingt ans lorsqu'il s'engagea pour cinq ans dans la LégionEtrangère,[...] ce qui lui valut de faire un séjour opérationnel de deux ans etdemi en Indochine, suivi d'un autre séjour opérationnel de trois ans en Algérie.Ce faisant, il participa à de nombreuses opérations, occasions de multiplestraumatismes psychiques. Trois incidents, relatifs à la campagne d'Indochinel'ont plus particulièrement marqué, de par leurs incidences culpabilisantes: aucours d'un accrochage au Tonkin, son meilleur camarade fut tué à ses côtés. Aucours d'une patrouille au Laos, le légionnaire qui progressait devant lui sautasur une mine ("Il a tout reçu et je n'ai rien eu"). Et, une autrefois, alors qu'il était hospitalisé à l'infirmerie du camp pour ascaridiose, lecamarade qui l'avait remplacé comme radio, fut tué dans une embuscade..C'estlui qui le réceptionna à l'infirmerie, ainsi que six autres corps [...]. Parcontre, un autre épisode, au cours duquel il fut grièvement blessé par uneballe tangentielle dans le crâne, semble l'avoir moins marqué, de même que lesmultiples péripéties de combat qui ont émaillé sa campagne d'Algérie.

Son engagement terminé, il réintégra lavie civile, avec de multiples décorations et une pension d'invalidité pour"syndrome crânien post commotionnel".

Mais, une fois libéré, il ressentit lespremiers symptômes d'une névrose de guerre, avec état d'alerte, angoissephobique, reviviscences, difficultés d'endormissement, cauchemars et ruminations mentales à thème deculpabilité portant sur les trois incidents de sa campagne d'Indochine.[...]Pendant trente ans, il composa avec sa pénible névrose, consultantrégulièrement son médecin de famille qui se contenta de lui prescrire dessomnifères et des tranquillisants, tandis que ses symptômes obéraient sa viefamiliale et restreignaient sa carrière professionnelle. Puis, lorsque parut ledécret de 1992, son médecin lui fit constituer un dossier de demande de pensionpour névrose de guerre.

Il eut la mauvaise fortune d'êtreexpertisé par un praticien neurologue, qui avait été coopté secondairement dansle corps des psychiatres, et qui était farouchement opposé à toute idée depathologie non organique, et encore plus au concept de névrose de guerre..Etonné, nous avons assisté à l'entretien d'expertise....

L'expert expédia hâtivement la viemilitaire et son vécu pour s'attarder sur la recherche minutieuse (pour ne pasdire obstinée) d'antécédents antérieurs au service et de soucis de la vieactuelle.

Lorsque Edouard lui dit qu'il revoyaiten rêve les sept cadavres qu'il avait réceptionnés à l'infirmerie, l'expertvoulut lui faire dire qu'il ne les avait pas vus "en vrai", maisqu'il en avait seulement entendu parler et qu'il ne faisait que les imaginerdans ses rêves ! Puis il décréta que l'état d'alerte (peur de se faire attaquerdans la rue) et la phobie de la foule n'avaient rien de spécifiquement liés àla guerre. En fin de compte, il diagnostiqua un état anxio-dépressif avecphobies banales, qu'il imputa à des soucis qu'entretenait Edouard pour l'étatde santé de son fils....

Débouté devant le Tribunal des pensions,Edouard fit appel, en soumettant aux juges notre observation psychiatrique,radicalement contradictoire de l'expertise. Mais le surexpert nommé en appel, quine put faire autrement que de reconnaître la névrose de guerre, évidente,estima que ses symptômes étaient déjà pris en compte dans le libellé de lapension pour syndrome postcommotionnel (ce qui était vrai pour l'anxiété et lestroubles du sommeil, mais faux pour les reviviscences et les phobiesspécifiques); ce qui fit que Edouard fut, une fois de plus, débouté.

Nous sommes donc, ici, en présence dedeux fautes expertales successives: d'abord la mauvaise foi d'un expertneurologue qui ne veut pas admettre le concept de névrose de guerre, ensuitel'erreur du second expert qui confond syndrome postcommotionnel avec syndromepostémotionnel".

 

Cetteétude de cas, très révélatrice des dérives successives des "experts"est suffisamment éloquente en soi pour ne pas obliger à des commentairessuperflus. Il s'agit d'un cas exemplaire, mais les personnes qui ont siégé dansles Commissions pourraient en citer bien d'autres...

 

Maisreprenons, toujours avec le DR CROCQ, l'analyse de l'application, du Décret etdes remarques – souvent très critiques – sur le fonctionnement réel des ditescommissions et du rôle particulier des experts.

Danscette partie, plutôt que de tenter de faire l'exégèse de son livre, je préfèrele citer directement, pour ne pas être accusé de déformations de la penséerigoureuse de l'auteur, et laisser croire à un parti-pris de ma part.

LeDécret comporte trois Chapitres dont voici les apports essentiels:

"Lechapitre 1 proscrit l'utilisation d'entités nosologiques (description)archaïques et parfois péjoratives, telle que "neurasthénie [...]spasmophilie [...], hystérie ou paranoïa. Il préconise l'utilisation de laClassification Internationale des malades qui répertorie des syndromes sansréférence doctrinale [...] L'attitude de l'expert vis-à-vis du patient doitêtre neutre et bienveillante, et dépourvue de suspicions a priori [...].L'expert est mis en garde contre l'utilisation abusive de la notion d""état antérieur" (c.a.d. était déjà potentiellement malade avant la guerre (G.A).

Elémentimportant, "la notion d'une causalité directe et déterminante avec un faitde service, suffit à établir l'imputabilité [...]. On ne doit pas dénierl'existence d'un trouble sous prétexte que ses plaintes (celles du patient)sont uniquement subjectives ou que le délai d'apparition après le service a étélong, ou encore que le sujet ne peut pas fournir des documents médicauxcontemporains du fait évoqué, difficiles à se procurer a posteriori".

LeChapitre 2 traite des aspects cliniques du syndrome psychotraumatique (tropcomplexe pour être évoqué ici). Le Chapitre 3 traite de l'indemnisation et des barèmes.

 

"Malgré ses prescriptionsexplicites, le Décret[...] se heurte dans son application pratique à de multiplesdifficultés et obstacles", que le Dr CROQ classe ainsi:

 

"Unpremier obstacle est l'attitude de méconnaissance ou de déniopposée par certains experts vis-à-vis de l'identification d'un syndromepsychotraumatique à partir d'un tableau clinique pourtant évocateur, voir mêmel'attitude de refus, vis-à-vis de l'existence de cette entitédiagnostique au sein de la nosographie. Certains experts ignorent le diagnosticde syndrome psychotraumatique et en regroupent tous les symptômes constitutifssous une étiquette autre: état anxio-dépressif banal (non rattaché àl'évènement traumatisant) , ou hystérie (rattachée à la personnalitéantérieure.). Ce faisant, ils commettent une erreur de diagnostic. Mais il enest d'autres qui, pour des raisons doctrinaires, ont banni le diagnosticde syndrome psychotraumatique de leur vocabulaire et en rattachentsystématiquement tous les symptômes à une prédisposition antérieure (dont laspasmophilie et l'hystérie sont les plus souvent invoquées)."

 

( Je comprends bien que ce vocabulaire trèstechnique, mais indispensable en matière de psychiatrie, et d'argumentationjuridique, puisse dérouter certains lecteurs: il devrait être possible, dans unglossaire, , de rendre ces remarques fondamentales plus faciles d'accès).

 

"Uneseconde difficulté tient àl'attitude de réprobation ou de suspicion adoptée par certainspersonnels et même certains experts à l'encontre du demandeur. Sous-jacent àcette attitude, règne encore le postulat que les troubles psychiques, comparésaux blessures somatiques, ne sont pas "sérieux" et qu'ils traduisentla faiblesse morale de l'individu, quand ce n'est son aspiration au parasitismesocial".

Déjà,après la Première Guerre Mondiale, "beaucoupde psychiatres assimilaient les névroses traumatiques (dont la névrose deguerre) à des névroses de "revendication" de "compensationfinancière" ou de "convoitise d'indemnité". Aujourd'hui encore,certains experts évoquent les concepts formellement récusés par le décret du 10Janvier 1992, de "sinistrose" , "exagération","simulation" ou "persévération "plus ou moins consciente,quand ce n'est pas "simulation" délibérée. Une telle prise deposition, adoptée avant même que l'entretien clinique n'ait débuté, estinadmissible et discrédite la réputation d'objectivité et d'humanité quidevrait être celle de l'expert".

 

"Le troisième obstacle, d'unemanière corollaire, tient parfois à l'état d'esprit même de certainspatients, et à certains aspects de leur comportement. Déjà, tout sujet traumatisépar la guerre a inévitablement le sentiment que les autres ne peuvent pas comprendresa souffrance (puisque le trauma est indicible, incommunicable) et s'endésintéressent de toute façon. Une fois la guerre terminée, les bien portantss'en retournent égoïstement à leurs occupations et à leurs loisirs d'antan etlaissent les rescapés traumatisés à leur solitude de leurs ruminationsmentales. Le monde s'est refermé sur ces derniers, leur donnant à vivre cetabandon comme une "deuxième mort" ou un "deuxième trauma",écho du vécu d'absence de secours qui a marqué le trauma de guerre. Aussin'est-il pas étonnant que certains rescapés et certaines victimes en veuillentplus à leur entourage et aux instances administratives qu'à leurs anciensennemis [...]. Et leur démarche en vue de l'attribution d'une pension est plusun appel pour se faire reconnaître, qu'une recherche de compensation par le jeud'une équivalence impensable (la souffrance et la pension ne se formulent pasdans la même langue)ou qu'une convoitise matérielle[...]. Il est du devoir del'expert d'éclairer ces patients sur cet aspect nécessairement insassiable deleur désir, tout en les rassurant par l'affirmation de la reconnaissance deleur trouble et de sa juste évaluation selon les critères précis du barème. Enreconnaissant la plainte de la victime et en lui accordant ce à quoi elle adroit, la société la conservera dans la communauté au lieu d'en faire unrevendicateur, un aigri ou un révolté".

 

Unquatrième et dernier obstacle est constitué par le comportement de certainesinstances administratives chargées d'examiner les demandes de pension et destatuer sur leur bien-fondé. Tous se passe parfois comme si elles avaientreçu des instructions pour ne pas appliquer, sous divers prétextes, lesdispositions pourtant explicites du Décret du 10 Janvier 1992. On voit ainsides commission de réforme, des commissions consultatives et surtout lescommissaires du gouvernement (si le dossier a été porté devant le tribunal despensions, appellation qui donne l'impression au requérant d'être coupable) oudevant la Cour d'Appel des pensions, ergoter – en contrevenant manifestementaux instructions du décret- sur l'apparition tardive des troubles, ou sur ledéfaut de pièces justificatives contemporaines des faits. On voit même descommissions de réforme, qui ne comportent pas de psychiatres, décréter"absence de syndrome psycho traumatique" contre l'avis formel deleurs propres experts".

 

 

CONCLUSION:

"La mort n'est pas une chose quenous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé comme d'un accidentdont on serait sorti indemne. Nous l'avons vécue...Nous ne sommes pas desrescapés mais des revenants" (Jorge SEMPRUN - L'Ecriture ou la vie)

 

Jepense avoir montré, dans cet article qu'un nombre considérable d'AnciensCombattants en Algérie ont été et sonttoujours victimes de différents traumatismes psychiques liés à la guerre et àses conditions de guérilla.

Queleur nombre est difficilement évaluable, parce que les troubles sont tropsouvent niés par les autorités, ou supportés par les patients, ou pris plus oumoins bien en charge par la médecine privée ou familiale, voire même niés parles patients eux-mêmes....

Lesauteurs que j'ai cités, à partir de leurs enquêtes et des extrapolationsréalisées par la suite, (en recoupant avec d'autres conflits dont celui duVietnam qui a donné lieu aux USA à des études très approfondies) estiment qu'un soldat sur trois ou quatre aconnu ou connaîtra des troubles psychiques, éphémères ou plus constants,précoces ou très retardés, dont certains se structureront sous forme de névroseou autres troubles constitués..

Cene sont pas les commissions de réforme qui nous donneront plus d'informationsobjectives, compte tenu des critiques relatées ici, sur les déficiences de leurfonctionnement.

Cene sont pas non plus les autorités sanitaires nationales, puisque la plupartdes médecins généralistes ou spécialisés ne connaissent même plus le concept de"névrose de guerre" et donc ,encore moins celui de "névrose deguérilla".

Onne m'en voudra pas de laisser l'ultime conclusion au Dr CROCQ, qui nous a tant apportésur ce délicat et douloureux sujet:

"Car on sait maintenant que, plusdiscrètes mais pas moins douloureuses que les blessures physiques, lesblessures psychiques causées par la guerre et ses moments critiques d'effroi etd'horreur[....], sont aussi tenaces et invalidantes, obérant à jamais lesexistences familiales, professionnelles et sociales des victimes"traumatisées" qui ont subi une transfiguration de leurpersonnalité..La reviviscence, la réminiscence de l'instant critique, est obstinée,frappant d'une incompréhensible malédiction celui à qui le hasard de la guerrea attribué une incursion aux enfers. Toutefois, ne pas cacher des blessures, nepas les taire, et accepter de parler sa souffrance dans une énonciationcathartique qui procure l'apaisement en créant du sens là où il n'y avait quel'absurde, peut, sinon procurer l'oubli, impossible, transformer un destin subien destin assumé".

 

Donc, qu’on ne nous dise pas, comme onl’entend trop souvent, que les problèmes sont réglés, les « traumatisés »sont indemnisés, et que nos révélations ne sont qu’un combat d’arrière gardeinutile et dangereux. Il suffit, pour s’en convaincre, de fréquenter desanciens combattants d’Algérie, de les faire parler, de les écouter et surtoutde les entendre, pour comprendre que le problème demeure, enfoui, certes dansla masse des évènements qui interviennent chaque jour, dans la vitesse et lasuperficialité des informations quotidiennes. C’est bien toute une classe d’âgequi a souffert bien au-delà de la période de guerre et dont les survivantssouffrent encore en silence. Ou encore de lire l’excellent roman de LaurentMAUVIGNIER « Des Hommes »(Editions de Minuit) qui montre commentle passé peut, brutalement, faire irruption dans la vie de ceux qui ont crupouvoir le nier…

 

 

Gilbert ARGELES

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