Vivre tue

Lettre ouverte au président de la république

VIVRE TUE

« Monsieur le président / Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps… »
J’ai 74 ans. J’appartiens donc à la génération la plus chanceuse de l’histoire de France. En effet :
-    Fait unique au moins depuis Vercingétorix (avant j’étais pas né…), je n’ai pas été envoyé à la guerre. L’horreur de la seconde guerre mondiale ? Pas né dis-je. Cette saloperie de guerre d’Indochine ? J’étrennais mes couches-culottes. Et quand mes aînés avaient vingt ans dans les Aurès, moi j’en avais dix.
-    A l’exemple du chevalier Bayard, j’ai pu baiser sans peur et sans reproche : de l’âge de quinze ans (la pilule…) à celui de quarante ans (le sida…). Un quart de siècle cool Raoul…
-    Et quand la baise nous laissait quelque répit, le boulot nous tendait les bras : il n’y avait pas de chômage. Les trente glorieuses, qu’ils disaient. Le pied, que je dis, moi.
-    Me voici maintenant au soir de ma vie ; me voilà en petit père peinard : vieux certes, mais retraité. Le pognon, s’il ne coule pas à flots, tombe tous les mois. On dit merci qui ?
Mais à ceux qui paient notre retraite, pardi ! Et en particulier aux jeunes !
Des quatre points cardinaux du bonheur social que je viens de citer, les jeunes ne connaissent à coup sûr que le premier. Je leur souhaite les trois autres, mais c’est mal barré. Alors n’aggravez pas leur cas, monsieur le président. N’écoutez pas ce professeur défraîchi et ses acolytes, n’écoutez pas tous ces médicocrates –et ils sont légion-- qui vous adjurent de les enfermer au couvent du travail, de la famille et de la patrie ! LAISSEZ-LES VIVRE, LES JEUNES ! Comme vous quand vous aviez leur âge.
Laissez-les vivre quoi qu’il nous en coûte, à nous les vieux. Vivre tue, certes, nous le savons mieux que quiconque. Mais ne les tuez pas trop vite, les jeunes!
Ne les privez pas des bars : c’est là qu’on drague. Pas des restos : c’est là qu’on flirte. Pas des cinés : c’est là qu’on rêve. Pas des théâtres : c’est là qu’on s’éclate. Pas des musées : c’est là qu’on devient grand.  
Vous avez déjà sauvé en un an 99,88% de la population française dans cette terrible guerre sans merci –je vous cite-- que vous livrez au spectre d’un culte télévisuel incessant alimenté par des cohortes de médicocrates patentés et bronzés à force de maquillage.... C’est bien. Mieux que les exploits du petit Corse qui a ravagé l’Europe à force d’ambition il y a deux siècles. Mieux, bien mieux que ceux des bouchers de la Marne et de Verdun il y a un siècle. 
Mais vous détruisez la jeunesse. Vous désespérez nos étudiants. Vous dilapidez les forces vives du pays. Ce n’est ni acceptable ni raisonnable. 
Allons : au quai, boomer ! Il nous faut songer à descendre du train de la vie qui nous a tant gâtés, nous les vieux. Il nous faut accepter les 1% de risque pour nous de crever du covid en chantant « Non, rien de rien ! Non, je ne regrette rien… »
Et pour cause : car de la chance, on en a eu. Et plus souvent qu’à notre tour, nous les vieux.

Gilbert Reinisch
St Hilaire du Touvet
11 février 2021

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