Fake news, la nouvelle guerre médiatique

L'information n'est plus ce qu'elle était. Désormais les journalistes passent presque plus de temps à vérifier et combattre les fake news qu'à faire leur métier d'origine. Mais ont-ils la science infuse pour autant ?

Bien que marqué, en principe, d'objectivité, le mensonge est pourtant devenu, depuis quelques années, une question de point de vue. Les réseaux sociaux et, surtout, la mode désormais bien installée des fake news font que, aujourd'hui, on ne peut plus être totalement sûr de la véracité de la moindre information. Il y a ceux qui disent que le gouvernement et/ou les médias officiels mentent. Et il y a ceux qui ne croient pas aux informations éditées par les médias non officiels. Il y a aussi ceux qui ne croient à aucun des deux. Sans parler de ceux qui croient à tout ce qu'ils voient.

Si notre société est fracturée en tout sens, entre chapelles d'opinions qui ne s'écoutent plus et ne débattent qu'en s'aboyant à la figure, en se traitant de tous les noms, nazis, socialos communistes, islamo gauchistes, réacs... c'est parce que chacun choisit désormais comment il s'informe. C'est vrai, avant, les communistes lisaient l'Huma, les socialistes, Libé, et les bourgeois le Figaro, c'était simple, limpide. Mais ces frontières intellectuelles étaient poreuses. Le reste du choix en terme de sources d'informations était limité, mais réel. A la télévision, trois chaînes, voire 4, 5 ou 6, avant l'explosion des chaines il y a une vingtaine d'années ; la machine à café, le zinc du quartier, le bouche à oreille. On n'ira pas jusqu'à dire que les classes sociales étaient mélangées, mais elles communiquaient et surtout recevaient la même information au travers des grands médias. L'inconvénient, c'est que les gens n'avaient pas ou peu accès à d'autres sources. Le choix était trop limité, et la propagande, facilitée.

Aujourd'hui, l'excès inverse est atteint. Chacun reste derrière ses murs médiatiques, comme les communautés humaines demeurent reclues chacunes dans leur coin dans Walking Dead, et ne sortent que pour s'affronter. On s'informe sur Facebook, à travers des médias qu'on a choisi, et ceux que Mark Zuckerberg, après avoir bien analysé nos points de vue et nos goûts les plus divers, nous propose de lire. Les Seniors, qui sont toujours plus nombreux, regardent certes encore les JT des grandes chaînes, ce qui est loin d'être la meilleure façon de s'informer, mais c'est sans doute la dernière génération à le faire. Les jeunes, voire les trentenaires, ne regardent déjà plus la télé, seulement des vidéos de youtubers qui ne parlent pas que beauté mais aussi d'Histoire ou d'actu, et qui ne sont pas forcément nuls ou mal informés, bien au contraire ; mais ces jeunes ne choisissent non pas des informations qui les confronteraient dans leurs certitudes, leurs a priori, mais qui les y confortent. On ne prend plus le risque de voir son opinion challengée par une vidéo, non, on zappe pour une plus confortable psychologiquement, puisque non seulement elle est d'accord avec nous, mais elle nous donne souvent des clés pour argumenter encore un peu plus et défendre notre point de vue.

Ce qui fait que les autres disent forcément des mensonges. On ne voit plus que tous les points de vue ne sont que souvent l'autre face d'une même montagne. On accuse l'autre de colporter des fake news, on le traite d'affabulateur, juste parce qu'il ne fait pas partie de notre camp. Ceux qui croient que la terre est plate ne se laisseront jamais « berner » par ceux qui leur prouveront l'inverse, par A + B. Parce que leurs interlocuteurs seront forcément des agents du gouvernement ou de la NASA. Il suffit de voir comment Trump ou le Brexit ont réussi, sur la base de fake news avérées comme fausses... sauf pour ceux qui y croient toujours. En France, aussi. On a beau affirmer que l'incendie de Notre Dame n'est pas criminel – une telle « prise » aurait été revendiquée depuis le temps, non ? - une partie de la population, qui lit, elle, des médias complotistes, croira toujours le contraire. Surtout quand des dirigeants politiques de droite les relaient sans sourciller. Le pacte de Marrakech ? Le siège de la France au conseil de sécurité de l'ONU cédé à l'Allemagne ? Autrefois des informations sures, non discutables, non discutées. Aujourd'hui, des hommes et des femmes politiques de premier plan relaient des calembredaines dans de grands médias, sans être contredit(e)s. Le lendemain, des « fact-chekers » démontent leurs mensonges. Mais qui lira leurs rectifications ? Pas ceux qui voteront pour celui ou celle qui a menti. Non, ils lisent les médias qui sont déjà d'accord avec eux. Du coup, vérifier et dénoncer les mensonges d'un(e) politique ne sert plus à rien, des balles à blanc, puisqu'il ne conforteront que ceux qui savaient déjà. Ils ne convertiront que des convaincus.

L'information d'aujourd'hui se résume donc désormais à une lutte sourde et aveugle entre vérificateurs d'informations. Chaque média vérifie chacun de son côté ce que l'autre camp médiatique affirme, sans pour autant jamais réussir à convaincre de nouvelles troupes. Libé affirme que Notre Dame n'a pas été victime d'un attentat islamiste, Valeurs Actuelles fait l'inverse. Ils ne font que conforter leur lectorat dans leurs certitudes, accentuant leur mobilisation dans cette lutte d'opinions. Le Ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, a créé et relayé une fake news en affirmant que l'intrusion des Gilets Jaunes dans l'enceinte de l'hôpital de la Pitié Salpétrière, le 1er mai dernier, était une « attaque », avant de se rétracter hier. En était-ce vraiment une ? Les médias officiels se sont fait berner en relayant à leur tour cette information fausse durant la journée du lendemain. Eux qui dénoncent les fake news depuis des années, affirmant que le journalisme était un métier, qu'il fallait toujours vérifier et recouper avant d'affirmer, se sont donc fait à leur tour les complices d'une fausse information. Le Ministre a-t-il volontairement menti afin de faire du buzz et de la provocation ou a-t-il réagit à chaud, au travers de ses a priori forcément négatifs envers les Gilets Jaunes, devant des grilles brisées et après avoir entendu le témoignage de la directrice de l'Hôpital qui allait dans ce sens ? Le côté faux de l'information est avéré, ses motivations, politiques ou médiatiques, resteront floues. Mais c'est un nouvel épisode de la guerre entre ces camps désormais irréconciliables. Sauf durant quelques heures quand une cathédrale brûle. Quelques heures seulement.

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