Jacques Julliard, les mots du fascisme en personne


Longtemps, j'ai trouvé quelque peu dérisoire de qualifier certains intellectuels, journalistes, etc., de fascistes. 

 

Pour une raison fort simple. Quelle que que soit la manière dont l'on définisse le fascisme, l'on ne saurait faire l'économie de cette donnée historique fondamentale. Le fascisme est né, s'est répandu, a prospéré, enfin a pris le pouvoir dans un "climat" puis un "état de guerre".  Or, cet état de guerre, même si nous pressentions bien qu'il nous menaçait, il eût été obscène de le prononcer pour notre temps, plus encore de le déclarer  au risque de le faire advenir. Car, au sujet de cet "état de guerre", il faut aussitôt ajouter, bien sûr, que le fascisme a pour grande part contribué à le produire: non seulement en proposant un nouveau mode de production tout entier mis au service d'une économie de guerre, susceptible de pallier la crise du capitalisme. 


Mais aussi, et c'est ici plus important, en exaltant, glorifiant un état de guerre seul capable de relever les "valeurs fondamentales" de l'Occident  quitte à esthétiser, exalter, il faut ici se souvenir des critiques de Benjamin directement adressées à Jünger (et plus indirectement, à Heidegger), un mode de vie et de pensée guerriers. C'est-à-dire un mode de vie et de pensée liée à un tonalité apocalyptique, promettant la destruction totale à ses ennemis, quitte, au passage, à nous conduire à l'auto-destruction. C'est ce que le grand sociologue néerlandais Abram de Swann, dans son dernier et très beau livre, appelle la passion de destruction auto-destructrice.

 

C'est en ce sens que nous pouvons dire, aujourd'hui, que des intellectuels-journalistes, dont nous pouvions, si nous souhaitions rester prudents, dire hier qu'ils s'avançaient déjà sur des positions fascistoïdes, tiennent désormais des positions proprement fascistes. Il faut en effet remarquer, avec Philippe Marlière, combien l'accusation de "collaboration", lancée récemment par un éditorialiste de Marianne à tous ceux qui seraient soupçonnés d'"islamo-gauchisme", est lourde de sens et de conséquence. Comme le rappelle le même Philippe Marlière, "ces propos sont annonciateurs de recompositions politiques aussi dangereuses que désastreuses", ils répandent un "poison confusionniste afin de discréditer le juste et nécessaire combat antiraciste". Comme toujours en effet, le fascisme commence par brouiller la frontière gauche-droite.

Et il faut avouer que le parcours de l'éditorialiste de Marianne illustre à merveille, par son trajet, ses entreprises passées et présentes, la volonté de, l'énergie mise à défaire cette frontière. On le sait, il fut l'un des premiers à travailler à récuser le clivage de classe pour, par la suite, au nom de la critique de l'hégémonie d'un néo-libéralisme qu'il avait lui-même contribué à faire advenir jusque dans les rangs de la gauche française, promouvoir aujourd'hui un nouveau partage, appuyé cette fois sur la distinction entre étrangers et non-étrangers, français de plein droit et français de seconde zone. Et le même éditorialiste vient donc, logiquement, aujourd'hui, dénoncer à coups de vindictes haineuses ceux qui, à gauche, sous les espèces de l'"islamo-gauchisme" résisteraient à, récuseraient 
encore l'effacement du clivage de classe d'une part, et la chasse et la traque aux musulmans d'autre part. Nous retrouvons bien là tous les traits d'un racisme de classe si caractéristique du fascisme: une fois la frontière de classe déniée, effacée dans le discours, il ne s'agit rien moins, dans les faits, que de mener une guerre de classe racialisée et/ou religieuse.

Je dis guerre, car il y a bien plus grave encore, en effet, dans les propos de Jacques Julliard. L'accusation de "collaboration" — car elle rappelle furieusement, comme l'a justement fait remarquer François Asensi, l'accusation de "judéo-bolchévisme" lancée par les fascistes de tous bords de l'entre-deux-guerres — ne saurait être prise à la légère. Dans le contexte historique français, que peut-elle bien signifier sinon, à défaut d'un constat de guerre civile non-encore advenue, l'annonce, sur un ton prophétique, apocalyptique, d'un état de guerre civile que l'on rêverait, précisément, de voir advenir ? Jacques Julliard, en tout cas, est lui en état de guerre civile, et tient à nous le faire savoir par ce mot.



Tout comme, du reste, le Premier Ministre Manuel Valls qui, liant port du burkini et terrorisme dans sa réponse au New York Times, désigne de fait des femmes musulmanes, dont il ne sait visiblement rien, comme des ennemies de l'intérieur. Et donc avec elles, fort logiquement (si l'on peut encore appeler logique un discours, une pensée qui procèdent ainsi par associations d'idées si peu contrôlée, rigoureuse), il désigne à la vindicte populaire tous ceux qui, au nom de l'état de droit, entendraient défendre les libertés publiques, qu'ont pourtant récemment rappelées le Conseil d'Etat et l'Organisation des Nations Unies.

Il ne suffit donc pas, il ne  suffit donc plus au Premier Ministre de déclarer deux gauches irréconciliables, comme on distinguait hier la première et la seconde gauche. Et après tout, jusque là, pourquoi pas, la démocratie n'excluant pas des désaccords radicaux ? Mais, à cet éditorialiste comme à ce Premier Ministre, il faut désormais plus: désigner comme ennemi une gauche qui entendrait défendre la dignité des classes dominées et, également donc, au nom des mêmes principes, les droits des femmes musulmanes. 

Ne nous y trompons plus. Il n'est pas étonnant, dès lors, que l'on entende une nouvelle fois, ici faire voter une nouvelle loi d'exception à l'encontre des femmes musulmanes, là approuver des mesures administratives discrétionnaires. Puisqu'elles sont des ennemies de l'intérieur, des "collabos", et avec elles tous celles et ceux qui défendent leur droit à exister comme elles entendent exister, il devient de droit de suspendre le droit, légal de faire voter des lois ou d'édicter des réglements qui, une fois de plus, violeront non seulement l'esprit des libertés publiques, mais également l'esprit de la loi de 1905. 

Puisque cette dernière, décidément, ne légiférait pas sur l'espace public, mais seulement sur la neutralité de l'état, il s'agira de construire par la loi ou des réglements un espace public antogonistique, soumis aux droits d'une guerre contre les nouveaux ennemis de l'intérieur. Et nous avons déjà pu vérifier combien l'état d'urgence, loin de servir à démanteler, faute de moyens et de services de renseignements adéquats, des entreprises terroristes (dont, à chaque attentat, nous vérifions que nous sommes un peu plus impuissants à les conjurer) s'attaquait bien plus en vérité à nos libertés  et d'abord à ceux qui entendent défendre ces libertés, comme ils défendent également, dans l'espace public, les conquêtes sociales (et non les acquis sociaux) qui ont fait de ce qu'on appelle la gauche la gauche. Je crains donc que nous ne vérifions aussi, très bientôt, que cet état de guerre que ces éditorialistes irresponsables appellent de leurs voeux, et par leurs voeux mortifères travaillent à produire, ne se propage très vite dans l'espace public dont on voudrait, comme on a pu le constater déjà en Corse ou à Tremblay, qu'il devienne racialement homogène et pur. 

 

Les mots importent. Et plus encore, les mots de guerre, les mots de haine qui désignent un ennemi, portent avec eux la guerre, et emportent aussi, avec eux, la démocratie, son pluralisme radical et ses libertés fondamentales. Et c'est pourquoi nous disons aujourd'hui que les mots de l'éditorialiste de Mariannne sont bel et bien — nous ne devons, nous ne pouvons plus hésiter  les mots du fascisme en personne. 

 

 

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