Pourquoi il faut écouter le Président de la République

"Saturation", "nausée", sont les mots qui fusent de toutes parts (en tout cas dans les commentaires de Mediapart...) à l'annonce de la grand-messe médiatique que s'offre ce soir Nicolas Sarkozy.

"Saturation", "nausée", sont les mots qui fusent de toutes parts (en tout cas dans les commentaires de Mediapart...) à l'annonce de la grand-messe médiatique que s'offre ce soir Nicolas Sarkozy. Alors qu'il ne s'est pas passé un jour depuis le début de l'année sans qu'il commette quelque déclaration sur le thème : "la seul sortie de crise possible, c'est poursuivre la rupture que j'ai engagée depuis que j'ai été élu", on a effectivement du mal à imaginer que quelque inflexion du discours soit au rendez-vous ce soir. Surtout de la part de quelqu'un qui affirme : "j'écoute mais je tiens pas compte".

 

Un ou deux millions de manifestants dans les rues le 29 janvier 2009 ? Le pouvoir se plaît à nous rappeler qu'il y a 63 millions de Français, et que c'est à tous que va s'adresser le Président de la République. Grève illimitée dans la recherche publique et les universités, jonction probable entre les mouvements de contestation des chercheurs, des enseignants du supérieur, du secondaire et du primaire, des étudiants ? Et alors ? "La recherche, l'éducation, combien de divisions ?" peut-on presque entendre dans le silence du Président de la République à ce sujet.

 

Alors, si ce soir Nicolas Sarkozy persiste dans son autisme assumé, il faudra l'entendre et se questionner. Non pas sur les tics et la psychologie du personnage, sur son entêtement soit-disant borné ou son apparent isolement. Mais bien se demander s'il ne s'agit pas là d'une position mûrement pensée, y compris dans ses conséquences potentiellement explosives.

 

Quoiqu'on pense des conditions dans lesquelles s'est déroulée l'élection présidentielle de 2007, on ne peut contourner le fait que 53 % des votes exprimés sont allés à Nicolas Sarkozy. Ça fait du monde : près de 20 millions de Français ont choisi, plus ou moins en connaissance de cause, un ex-ministre de l'intérieur qui s'est auto-proclamé spécialiste de la chasse à la racaille et virtuose du Kärcher et qui n'a eu de cesse de jouer telle catégorie de citoyens contre telle autre. Il ne faut donc jamais oublier que ce discours, ponctué de quelques coups de menton, a massivement séduit, en même temps que fondait comme neige au soleil le vote Front National, ce dont certains se sont un peu trop vite réjoui.

 

Deux ans plus tard, peut-on affirmer qu'il y a 20 millions de déçus du sarkozysme ? Difficile à dire et d'autant plus que ceux qui expriment de façon la plus audible leur mécontentement ne sont pas dans leur grande majorité les électeurs de l'actuel Président. On peut cependant supposer qu'il y a beaucoup de déçus silencieux, vraiment déçus mais pas pour les raisons auxquelles on pense en premier lieu. Il y a certainement une masse de déçus qui considèrent que les actes du Président n'ont pas été à la hauteur de ses promesses de "fermeté" et de "protection". Pour lesquels le discours de l'ex-ministre de l'intérieur en campagne n'a pas perdu de son pouvoir de séduction, surtout à l'orée d'une crise économique magistrale qui va frapper de plein fouet une société française sans projet où tous les repères se dissolvent à grande vitesse. Et qui n'attendent que des actes à la hauteur de ces promesses.

 

Quand on sait par ailleurs que Nicolas Sarkozy ne déteste pas le conflit, que tout au contraire il ne semble exister pleinement que dans l'affrontement, on peut alors se demander si sa volonté affirmée de conserver le cap de la "réforme" en dépit du changement majeur de contexte et du mécontentement qui gronde n'est pas au service d'un autre projet : laisser s'installer une "chienlit" qui permettrait d'aller au clash, y compris dans la rue, qui permettrait aussi de désigner des boucs émissaires (syndicalistes, intellectuels, fonctionnaires et autres "privilégiés", manifestants en tout genre affublés pour l'occasion de l'étiquette d'arnacho-autonomes, etc.), une chienlit qui ouvrirait la voie à une belle opération de rétablissement de l'ordre public, à grand renfort de CRS - et pourquoi pas l'armée si nécessaire ? - de procédures anti-terroristes - et pourquoi pas de tribunaux d'exception ? - de nouvelles lois toujours plus répressives - et pourquoi pas une nouvelle Constitution mettant fin au laxisme bien connu de la Vème République - de muselage de toute forme d'opposition - on interdit pour apologie du terrorisme tout ce qui est à la gauche du socialiste Éric Besson.

 

Bénéfices sur tous les tableaux : on réduit les gêneurs au silence, on dispose là d'un formidable moyen de diversion par rapport aux questions difficiles que posent les crises économiques, sociales et environnementales et enfin, selon le principe de la stratégie du choc cher à Naomi Klein, on ouvre grandes les portes à de "vraies réformes structurelles" de l'économie et du système politique français.

 

Ce scénario pourrait être taxé de fantaisiste si sa réalisation ne dépendait que d'un seul homme, Nicolas Sarkozy. Mais celui-ci n'est pas seul, ni isolé. Il est bien entouré de serviteurs zélés et sans trop d'états d'âme. Il aura surtout le soutien, jusqu'à un certain point - qui se situe peut-être malheureusement au-delà du point de non-retour - d'une partie au moins de ceux qui l'ont élu. Nicolas Sarkozy n'est pas seulement une personne, c'est avant tout le symptôme de la France du 21ème siècle.

 

C'est pourquoi il faut écouter le Président de la République ce soir. Ou bien il annonce un changement de cap sensible avec l'objectif de calmer le jeu, au moins sur les questions qui fâchent le plus dans l'immédiat. Dans ce cas, ce billet sera tombé à côté de la plaque, tout au moins pour cette fois. Ou bien il persiste et signe, ce qui dans le contexte présent n'est pas "rien de nouveau", mais bien un acte qui a un sens inquiétant. Et alors... il faudra commencer à songer sérieusement à inventer de nouvelles formes d'opposition, pour ne pas dire de résistance, adaptées au crépuscule de la démocratie qui s'annonce déjà.

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