René Cassin membre de la Ligue des droits de l’Homme

L’hommage au Panthéon, le 10 décembre, aux membres de la Ligue des droits de l’homme qui y sont honorés est l’occasion d’évoquer le rôle de René Cassin. Il fut l’un des principaux rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme votée il y a 70 ans, mais aussi, pendant plus de trente ans, un membre puis un dirigeant de la LDH.

Parmi les membres de la Ligue des droits de l’homme qui sont honorés au Panthéon et dont la LDH, le 10 décembre, va commémorer les combats (les précisions ici), l’un des plus connus est René Cassin, mais, dans les hommages qui lui sont habituellement rendus, son engagement au sein de la LDH est souvent oublié.

On rappelle à juste titre qu’il a rejoint la France Libre, à Londres dès la fin juin 1940 ; son rôle, auparavant, dans l’Union fédérale des anciens combattants et victimes de guerre, son enseignement comme professeur de droit, sa réflexion de juriste sur le droit international, son rôle dans la délégation française à la Société des nations (SDN), à Genève, de 1924 à 1938, et, à la fin de sa vie, sa présidence de l’Alliance israélite universelle. Mais on oublie étrangement de mentionner son appartenance depuis 1921 à la Ligue des droits de l’homme, et le fait que, à partir de 1943, dans les années où il a travaillé assidument à la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), puis, jusqu’en 1955, quand il a milité pour l’élaboration des deux pactes qui l’ont suivie, il a siégé à son comité central.

On répète qu’il a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de la DUDH, mais sans dire qu’il fut pendant plus de trente ans un membre de cette association, qu’il a appartenu durant douze ans à son instance dirigeante durant sa préparation et son vote ainsi que la mise en place des mécanismes destinés à en faire respecter les principes : les conventions et pactes des Nations Unies et la Cour européenne des droits de l’homme. Il a été, d’abord, membre du Comité provisoire de la LDH constitué à Alger en 1943 sous l’égide de la France libre, puis invité à ce titre, en 1944, à se joindre à son comité central reconstitué dans Paris libéré, puis, en 1947, élu à cette instance lors de son premier congrès de l’après-guerre, puis, en 1949 et 1952, réélu à deux reprises, ne la quittant qu’en 1955, lorsqu’il est devenu membre et vice-président du Conseil d’Etat, en devenant alors un membre honoraire. C’est, par exemple, comme membre honoraire du comité central de la LDH, qu’il est présenté, le 1er décembre 1958, lors de la réunion organisée dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne pour les dix ans de la DUDH — réunion sur laquelle nous reviendrons. 

L’’affaire Dreyfus, l’événement qui a provoqué la fondation de la LDH, a été aussi celui qui a marqué l’adolescence de René Cassin. Né à Bayonne, d’une mère dont le nom de jeune fille était Gabrielle Dreyfus et d’origine alsacienne comme le capitaine Alfred Dreyfus, et d’un père, Azaria Cassin, descendant de juifs portugais marranes établis à Nice où il était commerçant, René Cassin a suivi passionnément, adolescent, élève du lycée Masséna de Nice, les échos de cette affaire Dreyfus. Il avait 12 ans lors du procès de Rennes et 19 ans lors de la réhabilitation du capitaine en 1906. Il dira plus tard avoir été tenté par une carrière militaire, mais que l’affaire Dreyfus l’en avait dissuadé. Il s’est tourné vers des études de lettres puis de droit. Après avoir été étudiant à Aix-en-Provence et à Paris, licencié ès lettres en 1908, docteur des sciences juridiques, économiques et politiques en 1914, il est devenu avocat au barreau de Paris. Dès 1908, il s’est lié d’amitié avec un étudiant venu de Toulouse qui avait le même âge et faisait les mêmes études que lui, Paul Ramadier, socialiste jaurésien, qui adhère à la LDH en 1912, deviendra l’un de ses conseillers juridiques, sera élu à son comité central de 1930 à 1932, et qui restera son meilleur ami jusqu’à la fin de sa vie.

Mobilisé en 1914, il est gravement blessé en octobre 1914, au ventre et aux jambes, par une rafale de mitrailleuse. Une blessure qui lui laissera des séquelles durant toute sa vie. Déclaré mutilé à 65 %, réformé, il est, à partir de 1916, chargé de cours à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence et à Marseille, agrégé de droit en 1920, puis professeur à l’université de Lille, jusqu’en 1929, puis à la Faculté de droit de Paris. Il est l’un des fondateurs, peu avant la fin de la Grande Guerre (en février 1918), de l’association qui prendra le nom d’Union fédérale des anciens combattants et victimes de guerre, d’abord secrétaire général puis président (en 1922), au moment où, au sortir de la guerre, il a donc adhéré à la LDH. La Ligue est alors mobilisée contre l’arrestation des syndicalistes de la CGT et contre les menaces de son interdiction et se lance dans une campagne pour la réhabilitation des victimes des conseils de guerre, qui aura un fort écho dans tout le pays, une campagne dont des historiens jugeront plus tard que ce fut son second combat fondateur après l’affaire Dreyfus.

Cette campagne a eu même, pendant les années 1920, plus de conséquences sur l’accroissement du nombre de ses membres et sur son audience dans le pays que l’affaire Dreyfus elle-même, puisque la LDH rassemblera, au début des années 1930, 150 000 à 170 000 adhérents. Une campagne dans laquelle l’Union fédérale des anciens combattants et victimes de guerre, l’association fondée par René Cassin et à laquelle il restera profondément attaché toute sa vie, a aussi — on ne le rappelle jamais —,pris place, comme la plupart des autres associations d’anciens combattants. En 1924, René Cassin partage les efforts de la LDH pour préparer les conditions d’une paix en Europe fondée sur le droit — efforts marqués par la création par elle, avec une association allemande, de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH). Et il est nommé membre de la délégation française à la Société des Nations (SDN) à Genève, dont il en démissionnera en 1938 après les accords de Munich. Il travaille aussi au Bureau international du travail (BIT), en liaison étroite avec le socialiste Albert Thomas.

Un engagement trop ignoré

Son engagement à la Ligue des droits de l’Homme dans cette période de l’entre-deux-guerres est souvent oublié. Il n’est pas mentionné dans les ouvrages biographiques qui lui sont consacrés, y compris dans l’ouvrage important qu’ont publié, en 2011, les grands historiens, Antoine Prost et Jay Winter (René Cassin et les droits de l’homme : le projet d’une génération, Fayard, 2011). Ils ont travaillé sur de nombreux fonds d’archives, mais pas sur celles de la LDH. Certes, les archives conservées après 1945 à son siège n’étaient pas accessibles, elles vont être prochainement rendues publiques par La contemporaine, à l’issue du colloque qu’elle organise les 11 et 12 décembre. Mais ces auteurs n’ont pas examiné ses publications.

Ni sa revue, les Cahiers des droits de l’Homme, qui, entre 1924 et 1961, mentionne René Cassin a soixante-trois reprises ; ni celle qui lui succède à partir de 1977, Hommes & Libertés, dont le n° 50, paru au début de 1988, porte le titre : « René Cassin. L’un des nôtres ». Avec notamment un article de son président d’alors, Yves Jouffa, qui reprend l’intervention qu’il avait faite le 11 octobre 1987, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, au colloque organisé par l’Alliance israélite universelle. Il est étonnant que ce livre ait répété une lacune qu’on constatait déjà dans les ouvrages de Marc Agi (René Cassin, 1887-1976, prix Nobel de la paix, père de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Perrin, 1998) et de Gérard Israël (René Cassin. La guerre hors la loi. Avec de Gaulle. Les droits de l’Homme, Desclée de Brouwer, 1990). 

Ce que nous montrent les Cahiers des droits de l’Homme, la revue de la LDH de 1920 à 1963, c’est que René Cassin, qui avait donc adhéré en 1921, s’est associé, dès 1924, à des initiatives de la Ligue. Il signe, par exemple, en mars 1924, une protestation contre la déportation par la monarchie espagnole du philosophe Miguel de Unamuno aux Canaries (Cahiers des droits de l’Homme, 1er avril 1924, p. 163). Et, le fait d’être membre de la délégation française auprès de la Société des nations (SDN) à partir de 1924 ne l’a pas empêché de prendre part à des réunions organisées par la LDH : en 1927, il participe à une manifestation en faveur de la paix organisée par sa section de Roubaix (Cahiers des droits de l’Homme, 10 mars 1927, p. 120), et, en 1930, il a donné une conférence organisée par sa section de Genève sur « Le lien fédéral de l’Europe » (Cahiers des droits de l’Homme, 30 novembre 1930, p. 69).

Et surtout, on y lit qu’en 1933, 1936 et 1938, il a été consulté à trois reprises par le président de la LDH, Victor Basch, sur trois questions essentielles de politique internationale du moment : la demande, en avril 1933, qu’« aucun obstacle ne soit opposé à l’entrée en France des réfugiés allemands, même munis de papiers insuffisants ou démunis de papiers » (Cahiers des droits de l’Homme, 20 mai 1933, p. 324) ; la réfutation de la notion de neutralité dans la guerre d’Espagne (Cahiers des droits de l’Homme, 20 septembre 1936, p. 636-638), et donc la légitimité du soutien au gouvernement républicain espagnol (Cahiers des droits de l’Homme, 15 novembre 1936, p. 754) ; et en août 1938, sur la validité du traité franco-tchèque du 16 octobre 1925, qui interdisait à la France d’accepter le démembrement de la Tchécoslovaquie exigé par Hitler et qui aboutira à la Conférence de Munich (des 29-30 septembre 1938) (Cahiers des droits de l’Homme, 1er-15 octobre 1938, p. 587).

Les archives de la LDH — qui vont donc être rendues accessibles au public à La contemporaine — nous en apprennent davantage. Elles montrent que René Cassin a été associé à la réflexion engagée par la Ligue, à partir de 1932, pour l’élaboration, soit d’un « Complément à la Déclaration des droits de l’Homme » — prolongeant les deux déclarations françaises de 1789 et de 1793 —, soit d’une « nouvelle déclaration des droits ». Deux photos, certes non datées, semblent bien montrer qu’il était présent lors d’une réunion organisée dans ce but par la LDH sous l’égide de la Fédération internationale des droits de l’Homme, à Paris, le 24 décembre 1932. S’il n’est pas mentionné dans la liste des délégués — vingt-trois étrangers : Emil Julius Gumbel (Allemagne), Alexander Khatissian et M. Aharonian (Armenie), Oscar Loewith-Ladner (Autriche), Venelin Ganeff (Bulgarie), José Lopez y Lopez (Espagne), Datiko Sharashidze et M. Salakaza (Georgie), Ernest Bota (Hongrie), Luigi Campolonghi, Mario Pistocchi et Mario Angeloni (Italie), Paul Flesch et M. Gillet (Luxembourg), M. Motz (Pologne), Antonio Sergio de Souza et M. Simoez (Portugal), Boris Mirkin-Getzevich, Jacob L. Rubinstein, Andrei Mandelstam et Nicolai Avxentieff (Russie), Mr Borloz (Suisse), et M. Panayotoff-Weizman (Tchécoslovaquie) — et cinq représentants de la LDH — Victor Basch, Fernand Corcos, Suzanne Collette, Emile Kahn et Jacques Kayser —, c’est probablement en raison de sa qualité alors de délégué de la France à la Société des nations (SDN). Ces documents témoignent aussi de sa proximité avec le juriste et dirigeant de la LDH, René Georges-Etienne, qui a continué à porter ce projet.

La réunion du 24 décembre 1932 était une sorte de symposium de juristes internationaux pour réfléchir à un complément à la Déclaration des droits de la Révolution française ou à l’élaboration d’une nouvelle déclaration (Victor Basch, « Rapport au congrès de la Ligue internationale (Paris, décembre 1932) », Cahiers des droits de l’Homme, n°14, 20 mai 1936, p. 342).  C’est le début d’un processus qui a conduit à l’adoption, d’abord, d’un tel texte, sur la proposition de Victor Basch, au congrès de la FIDH à Luxembourg en mars 1936 (Cahiers des droits de l’Homme, n°14, 20 mai 1936, p. 327). Puis, après avoir été évoqué au congrès LDH d’Hyères en juillet 1935, et surtout après avoir été soumis, sur la base d’un rapport de René Georges-Etienne, au congrès de Dijon de la LDH, en juillet 1936, où il a provoqué des débats et des amendements, ce processus a abouti à l’adoption d’un texte publié en août 1936 dans les Cahiers des droits de l’Homme (n°25, 10 août 1936, p. 577). 

De 1932 à 1939, une préhistoire de la DUDH

En décembre 1932, un mois avant l’accession d’Hitler au pouvoir en Allemagne (intervenue le 31 janvier 1933), il s’agissait d’affirmer des droits qui n’avaient encore été proclamés dans aucune déclaration ni texte international, en particulier celui à la protection contre la discrimination raciale et le droit à la vie. On lit dans ce projet : « Les droits de l’homme s’entendent sans distinction de sexe, de race, de nation, de religion ou d’opinion. Ces droits, inaliénables et imprescriptibles, doivent être respectés en tout temps et en tout lieu. La protection internationale des Droits de l’Homme doit être universellement organisée et garantie, de telle sorte que nul Etat ne puisse refuser l’exercice de ses droits à un seul être humain vivant sur son territoire » (article 1er). Et : « Les Droits de l’Homme proclamés par la Révolution française comportent le droit de tout être humain à la vie : la société nationale et internationale lui doit les moyens de persévérer dans son être » (article 2).

L’urgence était, dans le contexte de l’accession au pouvoir des nazis en Allemagne, de tenter d’empêcher leurs crimes par l’affirmation internationale des principes nouveaux qu’étaient le refus de toute persécution raciale, le droit à la vie des habitants de tout pays et l’affirmation de la nécessité de dispositifs de protection internationale capables de les garantir. Ces efforts rejoignaient entièrement les préoccupations de René Cassin qui, en septembre 1933, a assisté, en particulier, à Genève, à l’accueil fait par la SDN à la pétition déposée par le citoyen allemand, Frantz Bernheim, originaire de Haute-Silésie, qui demandait une condamnation par l’assemblée générale de la SDN « des pratiques barbares des nazis à l’égard des Juifs, qui incendiaient leurs boutiques et leurs logements, violaient les femmes, massacraient les hommes, malmenaient les enfants, saccageaient les synagogues et jetaient des familles entières à coup de revolver sur les routes ». Le représentant de l’Allemagne, Joseph Goebbels, avait rétorqué qu’en vertu de la souveraineté des Etats en droit international, « charbonnier était maître chez lui », et que la manière dont l’Allemagne traitait ses Juifs ne regardait pas la SDN. Ce qui, en vertu des textes internationaux en vigueur, malgré l’existence de textes comme l’accord germano-polonais sur la Haute-Silésie invoqué par Frantz Bernheim, était la triste réalité.

Sur ces questions, le jugement de René Cassin dans ces années 1930 était rigoureusement le même que celui des dirigeants de la LDH, en particulier de son président, Victor Basch, et de son secrétaire général, Emile Kahn. Tous étaient scandalisés par la répression des opposants en Italie et en Allemagne — hostiles, en particulier, à toute délégation en Italie fasciste ou en Allemagne nazie —, et par les violences antisémites en Allemagne auxquelles les Français semblaient scandaleusement indifférents (les lois dites de Nuremberg qui excluaient une partie des Juifs de la citoyenneté datent des 15 et 16 septembre 1935). Cassin comme la LDH étaient partisans d’un antifascisme et d’un antinazisme résolu, à l’encontre du pacifisme dominant alors, à droite comme à gauche, dans l’opinion française, qui mettait le refus de toute nouvelle guerre au centre de toutes les préoccupations. Cette tendance « ultra-pacifiste », profondément ancrée en France, a eu des conséquences au sein même de la LDH, puisque plusieurs tenants de ce « pacifisme intégral » ont démissionné de son comité central et la Ligue a perdu, entre 1932 et 1940, quelque 30 000 adhérents.

L’antifascisme et l’antinazisme résolu de René Cassin, partagé par Victor Basch, Emile Kahn et la plupart des dirigeants d’alors de la LDH, les ont conduit à préconiser le soutien à l’Espagne républicaine en 1936, à s’opposer, en septembre 1938, à l’abandon par la France de la Tchécoslovaquie lors de la Conférence de Munich, et à dénoncer les crimes de masse antisémites de novembre 1938 en Allemagne — qui ont fait plus de mille morts — lors de ce que les nazis ont appelé la « Nuit de cristal », crimes qui ont été loin de susciter en France l’indignation qu’ils auraient dû provoquer. Au sein de l’Union fédérale des anciens combattants et victimes de guerre que René Cassin avait fondée, il a rencontré les mêmes difficultés, recueillant de moins en moins de voix et étant mis en minorité sur la question des relations avec l’Italie et l’Allemagne, puisqu’elle a accepté que ses responsables rencontrent Mussolini, et même Hitler. René Cassin est très amer devant cette évolution comme de l’inconscence des gouvernements français. Fin 1938, il quitte la délégation française auprès de la SDN, et, comme Victor Basch et la plupart des militants de la LDH — qui seront, dès juin 1940, une cible privilégiée des services de renseignement de l’occupant nazi —, il s’orientera vers le choix qui deviendra celui de la Résistance. 

En 1940, l’attitude de René Cassin est connue. Refusant l’armistice, il embarque à Saint-Jean-de-Luz le 24 juin 1940 pour rejoindre Londres et la France libre. Le régime de Vichy le condamne à mort par contumace et, par un décret du 4 mai 1941, lui retire sa nationalité française. D’abord membre du gouvernement de la France libre, il est écarté à partir de septembre 1941 des véritables responsabilités politiques, dans des conditions où l’antisémitisme et l’hostilité de certains membres de l’entourage du général de Gaulle aux hommes qui avaient été favorables au Front populaire ont joué incontestablement un rôle.

Des hommes comme l’amiral Muselier, commandant en chef des forces maritimes et terrestres de la France libre, s’en prennent aux trop nombreux Juifs et hommes de gauche, à leurs yeux, dans la France libre. On reproche à René Cassin d’avoir « levé le poing lors des défilés du Front populaire ». D’autres membres de la LDH qui ont rallié Londres sont, eux aussi, écartés des responsabilités, comme Pierre Cot, ancien ministre du Front populaire, ami proche de Jean Moulin, arrivé lui aussi à Londres en juin 1940, qui est envoyé à Washington plaider la cause de la France libre. Ou encore les membres de la LDH, eux aussi à Londres, comme Georges Boris ou André Philip.

René Cassin, qui est le seul à avoir dénoncé sur les ondes de la BBC, en avril 1941, au moment où se préparait le second statut des Juifs d’octobre 1941, le statut imposé aux Juifs en France, a été écarté de tout rôle politique à partir de septembre 1941. Il s’est tourné désormais vers la question de la justice internationale à mettre en place pour juger les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Et il a recommencé, dès la fin de 1941, à travailler sur une déclaration des droits de l’homme qui servirait de base à une organisation internationale qui n’aurait pas les graves lacunes de la SDN. Tout en se faisant discret sur son appartenance à la LDH, que nombre de membres de l’entourage du général de Gaulle lui reprochaient. 

De 1943 à 1955, douze années à la direction de la LDH 

C’est à la faveur de cette disgrâce qu’arrivé à Alger en août 1943, trois mois après le général de Gaulle, il a fait partie du Comité provisoire de la LDH qui y est constitué : avec Pierre Cot — qui avait siégé à son comité de 1931 à 1933 —, Félix Gouin — socialiste, l’un des quatre-vingts parlementaires à refuser les pleins pouvoirs au maréchal Pétain et avocat de Léon Blun au procès de Riom de 1942 et président de l’Assemblée consultative en novembre 1943 —, Henri Laugier — qui deviendra secrétaire général adjoint de l’ONU —, le général de gendarmerie Paul Tubert et Albert Van Wolput, l’un des membres les plus actifs du parti socialiste clandestin en zone Nord, vice-président de l’Assemblée consultative. C’est à ce titre qu’à la Libération, René Cassin sera invité, à partir d’avril 1946, à son comité central reconstitué, après l’assassinat de Victor Basch en janvier 1944, sous la présidence de Paul Langevin, avant d’y être élu en juillet 1947, et d’y être constamment réélu pendant huit ans.

C’est le moment où il est également membre de la Commission des droits de l’homme des Nations unies et où il commence à faire partie du petit groupe international, présidé par Eleanor Roosevelt, chargé de rédiger la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. C’est l’occasion pour lui de retrouver le juriste Boris Mirkin-Getzevich, que René Cassin a fréquenté depuis les années 1920 et notamment lors de cette réunion importante de décembre 1932, fortement impliqué, depuis les années 1930, au sein de la FIDH et de la LDH ; c’est lui qui fait appel au jeune Stéphane Hessel pour qu’il intègre l’équipe travaillant à la DUDH. Pendant plus de deux ans, René Cassin apportera une contribution essentielle à la rédaction de la Déclaration universelle, qui sera adoptée à Paris le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Elle est votée par quarante Etats sur les cinquante membres alors des Nations Unies, l’URSS (et les Etats qu’elle s’efforçait de contrôler : la Biélorussie, l’Ukraine, la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Yougoslavie) s’abstenant, ainsi que, pour d’autres raisons, l’Arabie Saoudite et l’Union sud-africaine.

René Cassin a rendu compte de sa préparation au comité central de la LDH, en particulier le 7 mars 1948, puisqu’on peut lire dans les Cahiers des droits de l’homme, n°44-48, de mai 1948 : « M. Cassin a récemment présenté au CC un projet de “Déclaration internationale des droits de l’homme”, qui aura trouvé, grâce à lui, en France, non seulement son inspiration, et sans doute sa première tribune ; mais aussi son auteur et son rédacteur ». Il associe ensuite la LDH à son combat pour l’adoption de pactes par les Nations Unies qui rendraient la DUDH effectivement applicable, intervenant à plusieurs reprises à ce sujet, lors des réunions du 15 janvier et du 29 octobre 1951, et présentant un rapport sur cette question pour son congrès d’avril 1955 (Cahiers des droits de l’homme, n°3, de février-mars 1955). 

À partir de 1947, il est en même temps président de l’ancêtre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), la « Commission consultative pour la codification du droit international et la définition des droits et devoirs des États et des droits de l’Homme ». Vis-à-vis de la Convention européenne des droits de l’homme adoptée le 4 novembre 1950 sous l’égide du Conseil de l’Europe, il est d’abord, comme la LDH, réservé. On lui reproche de ne pas avoir pris assez en compte les droits sociaux, de donner une liberté trop grande aux familles dans l’éducation des enfants (au risque d’encourager l’enseignement confessionnel), d’écarter les fonctionnaires de la liberté de réunion et d’association et d’interdire toute activité politique aux étrangers.

Mais il acceptera de siéger en 1959 comme juge membre de la Cour européenne des droits de l’homme chargée de la faire appliquer, dont il sera vice-président de 1959 à 1965, puis président de 1965 à 1968. Et il demandera, alors, avec force et de manière répétée, conjointement avec la LDH, à un Etat français qui s’y refusait (sous les présidences du général de Gaulle, de Georges Pompidou puis de Valéry Giscard-d’Estaing), que la France ratifie cette Convention. Cela n’adviendra que lorsqu’il aura cessé d’y siéger, en 1974 — avec une réserve que René Cassin jugera jusqu’à sa mort tout à fait déplacée par laquelle la France ne reconnaissait pas les recours individuels —, et elle ne sera entièrement ratifiée par la France qu’en 1981, après l’élection de François Mitterrand. En 1968, il a reçu le prix Nobel de la paix. Après sa mort, à Paris, le 20 février 1976, sa dépouille a donc été transférée au Panthéon à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, le 5 octobre 1987.

Retour sur le soixantième anniversaire de la LDH

Au moment où nous commémorons, outre le 70e anniversaire de la DUDH, le 120e anniversaire de la fondation de la Ligue des droits de l’homme, en juin 1898, lors du procès intenté à Emile Zola pour son article « J’accuse ! », revenons sur la réunion, à laquelle René Cassin était présent, organisée il y a soixante ans, le 12 juin 1958, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, peu après l’élection de Daniel Mayer comme président de la Ligue, en pleine guerre d’Algérie. A cette réunion marquant les 60 ans de la fondation de la Ligue, ont pris la parole deux dreyfusards de la première heure qui avaient pris part à sa création, le mathématicien Jacques Hadamard, âgé de 92 ans, et le juriste Joseph Paul-Boncour qui avait alors 85 ans, et qui, dans les années 1930, avait travaillé étroitement avec René Cassin, à Genève, au sein de la SDN. Le nouveau président de la LDH avait invité aussi Pierre Mendès France et l’un de ceux qui avaient, comme lui, rompu avec la SFIO en raison de sa politique algérienne, Edouard Depreux. La guerre d’Algérie était présente dans toutes les têtes. Et le refus de cette guerre coloniale provoquait alors, pour la LDH, un demi-siècle après l’affaire Dreyfus, une sorte de seconde impulsion fondatrice. 

Devant René Cassin, Daniel Mayer a déclaré : « Dreyfus aujourd’hui s’appelle Alleg. Il s’appelle Audin. Il porte des noms qui, hélas, sont des noms symboliques parce que des hommes par centaines, par milliers, sont victimes des mêmes crimes contre la justice et la liberté ». Et il a passé la parole au mathématicien Laurent Schwartz, qui a parlé au nom du Comité Maurice Audin qu’il présidait, et qui a fait le procès des tortures pratiquées par l’armée française dans la guerre d’Algérie.

A l’heure où un président de la République a enfin reconnu l’assassinat de Maurice Audin par des militaires français et la pratique systématique de la torture et d’exécutions sommaires organisée alors par l’armée française, ce moment mérite d’être rappelé. La présence de René Cassin montre qu’il n’était pas seulement un théoricien des droits de l’homme, mais aussi un homme attaché à leur respect effectif, y compris quand leur violation concernaient son propre pays.

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