In Vino Veritas

In vino veritas

    Un dogme est un point de doctrine ou une croyance présentée comme une vérité incontestable et fondamentale, comme une réalité qu'il faut admettre sans examen. Un libre penseur reconnaîtra là le visage habituel du religieux et sa manière constante de s'imposer comme l'incontournable porteur de vérité. Je veux, m'appuyant sur ce constat, non pas parler ici des religions traditionnelles ou ce qu'on entend par là, mais de la nouvelle religion universelle, le libéralisme ultra, de son dieu l'argent et de son objet intrinsèque, loin du salut futur hypothétique, le profit.

    Le constat est clair, la théorie économique libérale qu'Adam Smith a exposée dans son ouvrage « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » s'est peu à peu transformée, au cours des siècles et au gré de son durcissement brutal suite à la disparition du socialisme, en véritable religion. Comme n'importe quelle religion elle a ses écrits saints, son clergé, sûr de soi et arrogant, et bien entendu son dieu adoré, ubiquiste grâce à l'électronique, omnipotent, bénisseur ou  vengeur, selon son bon plaisir... La nouvelle religion a aussi ses exégètes et ses hérétiques, mais son but ultime pour tous reste le même : l'enrichissement de quelque uns par accumulation du capital  sans fin, sans frein ni obstacle. C'est ainsi, chacun sait bien qu'accumuler, fut-ce du capital, c'est amasser et amasser c'est retirer d'un peu partout pour réunir en un seul lieu ; d'où d'abord le maintien des inégalités et de la pauvreté puis leur aggravation.

    L'idée centrale est que le libéralisme est « l'horizon indépassable » de l'avenir de l'humanité et que sont scélérats, voire diaboliques ceux, états comme particuliers, qui prétendent s'y opposer. « Il n'y a pas d'intérêts général, il n'y a que des intérêts particuliers » a dit Hayek, le prélat le plus écouté  des Thatcher et des Reagan. Pour eux, l'ennemi principal est l'état, ses fonctionnaires, ses impôts et ses services publics, sans oublier l'Instruction publique, obligatoire et gratuite ; toutefois, la grande plasticité du libéralisme lui permet de prospérer aux sein d'états autoritaires qu'ils soient fascistes (le Chili de Pinochet) ou communistes (la Chine d'aujourd'hui). La règle explicite est qu'ils doivent le laisser agir librement et le facilitateur implicite, la corruption des élites ou de la nomenklatura. Haro donc sur les lois et règlements considérés comme incompatibles avec la liberté de s'enrichir tranquillement. Seuls sont admissibles les états faibles et aux ordres ou ceux, quand ils sont puissants, qui se mettent au service de la nouvelle religion et en brandissent la bannière.

    Depuis le traité de Maastricht, l'Europe est la nouvelle terre de mission du libéralisme ; petit à petit la doxa libérale s'est emparée des responsables politiques européens et de la Commission qui y est toute acquise. L'objectif, le seul qui vaille, est la mise en place du plus grand marché possible dans un espace politique dorénavant affaibli et fort divisé, sans autre dessein que la soumission à la super puissance.

    Dans le droit fil de cette idéologie, une négociation a lieu en ce moment et en catimini, qui prétend organiser le plus grand marché libre du monde, 46% du PIB mondial ! Il s'agit du Trans Atlantic Free Trade Agreement (TAFTA), qui, terrible constat, arrive seulement en débat sur la place publique, dont il était terriblement absent jusqu'à maintenant, grâce à la révolte de quelques uns. Le problème c'est que TAFTA risque fort de s'entendre Kafka à terme, car il s'agit d'un processus réglementaire et normatif plus qu'inquiétant qui, ô paradoxe, vise précisément à détruire l'essentiel des règlements et normes existants : tout se passe entre la Commission de Bruxelles – quel est la teneur de son mandat?- et les représentants des États-Unis. Ni nos députés, ni nos sénateurs non plus que les députés européens, n'ont prise dessus car on les tient éloignés et ignorants des négociations. Il n'est pas bien difficile d'imaginer les conséquences catastrophiques que ces arrangements quasi clandestins auront sur notre vie et notre organisation  politique et économique. Même les plus petites collectivités seront touchées par la concurrence libre et non faussée prônée par le dogme libéral et seront étranglées par « la main invisible du marché » qui remplace ici le doigt de dieu ! Quand on sait que ce traité doit être adopté dès 2015 on croit rêver. Mais dans quel monde de razzia et de hold-up vit-on ? Où sont la transparence et la démocratie ? Ce traité prône évidemment la doxa libérale du libre échange appliquée ici à grande échelle et donc sur la standardisation des produits pour les mettre en marché à l'échelle intercontinentale transatlantique. Mais le pire est que pour assurer la fameuse concurrence libre et non faussée, toute entrave, toute réglementation locale, toute législation attentatoire à la liberté du renard, doivent disparaître et, logique poussée à son paroxysme, les négociateurs envisagent de donner aux entreprises la possibilité de les contester face aux états devant, admirons la créativité, des tribunaux arbitraux, agissant donc en dehors de tout dispositif à proprement parler juridique. Ça ne s'invente pas ! Imaginez Microsoft, par exemple, attaquant l'état français parce celui-ci aurait des velléités de s'opposer à une situation monopolistique ; eh bien il perdrait sans doute ! et l'amende serait payée par nos impôts, i.e. que nous contribuerions collectivement à l'enrichissement de cette société et de ses actionnaires, et ce sans recours possible. Qui parle de tout cela aujourd'hui ? Où sont les politiques et les grands médias ? Il faut chercher et fouiller internet pour trouver des éléments et des informations propres à éclairer notre réflexion. La servitude volontaire est ici à l’œuvre, et la lâcheté, et le renoncement, et la cupidité, cette éternelle triomphatrice.

    Il y a cependant toujours, au plus sombre des choses, une petite étincelle d'espoir. Elle nous vient de Côte d'Or. La chose n'a en effet pas échappée au président PS de la Communauté de Communes de Gevrey-Chambertin qui vient de faire voter une motion déclarant sa collectivité « hors l'accord TAFTA » ! mesure certes symbolique, mais pas de nul effet en terme de communication et d'alerte . Et de plus largement justifiée comme le pense Christophe Lucand. Citations : « Notre motion du 5 juin est symbolique et nous l'assumons comme telle ». il faut interpeller les médias, les élus et les gens « qui ne savent pas de quoi il s'agit ». « Ce traité pourra avoir des répercussions sur les compétences de collectivités comme la nôtre ». Il cite en exemple la distribution d'eau et l'assainissement qu'il faudra mettre en concurrence et donc en abandonner la régie. Et puis sur [notre] territoire « nous avons la moitié des grands crus de Bourgogne. La question des Appellations d'Origine Contrôlées (AOC) et des Indications Géographiques Protégées (IGP), est centrale dans le cadre du traité. On sait que le grand marché unique américain vise à abaisser les normes environnementales, sanitaires et agroalimentaires ». C'est la mort à terme  du système AOC/IGP tel qu'il existe aujourd'hui. « Il y a là une contradiction majeure avec le processus d'inscription des climats de Bourgogne au patrimoine de l'UNESCO ». Etc, in Le Journal du Palais, Dijon.

    Je salue pour ma part la lucidité de Christophe Lucand et sa pugnacité. Que son exemple réveille nos élus, tous nos élus, pour qu'enfin la voix de la raison se fasse entendre, que ce traité soit soumis à débat et à décision démocratique, même si je ne puis oublier et craindre la répétition du déni démocratique qui suivit le refus du TCE en 2005. L'exemple choisi par monsieur Lucand est parlant et montre quelles destructions démocratiques, économiques et culturelles le libéralisme débridé nous infligera. In vino véritas.

Gilles Poulet

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