Pour un réveil des consciences

Les récents attentats survenus à Bruxelles le 22 mars – tout comme ceux arrivés en France au cours des derniers mois, sans oublier tous les autres perpétrés dans des pays qui n'ont pas l'heur de susciter notre empathie – semblent jeter à nouveau de nombreux observateurs dans la confusion et la perplexité.

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Les récents attentats survenus à Bruxelles le 22 mars – tout comme ceux arrivés en France au cours des derniers mois, sans oublier tous les autres perpétrés dans des pays qui n'ont pas l'heur de susciter notre empathie – semblent jeter à nouveau de nombreux observateurs dans la confusion et la perplexité. Or les événements qui nous font face ne sont pas aussi mystérieux que certains se plaisent à le dire – ils sont même d'une insoutenable clarté, si nous voulons bien nous donner la peine d'en explorer les raisons.

Il y a plus de vingt siècles, Térence – ancien esclave romain d'origine africaine – écrivait en son théâtre cette phrase profonde : Homo sum, et humani nihil a me alienum puto. Traduction : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » Déclaration lapidaire annonçant en un éclair la partie la plus digne de notre tradition, elle anticipait de manière vertigineuse notre modernité – et l'éclat de Lumières quelque peu obscurcies. Elle formulait avec une simplicité émouvante un principe sur lequel, en compagnie de Démocrite, Épicure et Lucrèce, la tradition philosophique allait s'appuyer – et Shakespeare bâtir son théâtre, par l'exploration éblouissante de nos méandres les plus souterrains, dans l'affirmation d'une sorte d'universalité métaphysique, commune à tous les êtres, dont il s'est fait le porte-parole. Par sa concision, sa force, elle ancrait en nous cette certitude : si rien chez l'homme, dans toutes ses manifestations, bonnes ou mauvaises, ne nous est étranger, rien non plus chez lui ne peut être qualifié d'inintelligible.

Il faudrait rajouter que l'homme est pour l'homme toujours davantage que l'humain ; celui-ci n'est rien d'autre pour lui-même que la figure du monde, son miroir inquiétant et familier. Car c'est dans ses propres profondeurs, souvent contradictoires, que l'homme trouve le monde qui le requiert et dont il est responsable. Être homme, en effet, c'est être responsable – de lui-même, des autres, et du monde. Telle est sa vocation terrible, son destin difficile – qu'il nous faut assumer.

À considérer toutefois les déclarations de ceux qui s'agitent à la surface de nos institutions, nous sommes loin, aujourd'hui, des généreux accents de cette parole romaine. Loin aussi de son courage, puisqu'il faut en effet beaucoup de cœur et d'énergie pour pouvoir regarder cette vérité en face : Nous ne sommes pas étrangers à ce qui nous arrive – nous en sommes responsables. Et responsables au premier chef.

Tout est fait, cependant, dans l'ordre intellectuel comme dans le débat public, pour dénier cette dimension, cette responsabilité qui est la nôtre – elle qui fonde pourtant notre commune humanité et l'indice de notre courage. Une obscurité nouvelle s'est installée dans nombre d'esprits qui semblent désormais vouloir la revendiquer comme telle. Nous parlons ici d'obscurité revendiquée, et donc d'obscurantisme. Définition : l'obscurantisme est la revendication explicite de sa propre obscurité contre toute entreprise d'élucidation indépendante. Revendication qui l'emporte sur l'examen rationnel des phénomènes naturels et humains, la mise au jour des causes réelles et non fantasmées – négation, donc, de la seule méthode à même d'indiquer, de manière consciente et cohérente, l'attitude digne à adopter et la réponse appropriée face à de si graves événements. De ce point de vue, l'obscurantisme est aujourd'hui à la tête de l'État. Et il convient de déclarer que l'essentiel du personnel politique, en sus des « experts » et autres « autorités » médiatiques ou intellectuelles, représentent – à l'instar de l'ancien clergé – ces ténèbres néfastes qui empoisonnent l'esprit public et égarent son jugement.

Cette disposition à la non-pensée des événements, cette revendication martiale à l'inintelligence des choses et, pour tout dire, cette négation en acte de l'histoire, c'est-à-dire de toute enquête, semble s'être résumée en ces deux formules frappantes et presque canoniques qui semble se répondre en miroir et qui, dans une terrifiante mise en abîme, manifeste la prison mentale dans laquelle on tente de nous enfermer : « Expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser », disait un futur ex-Premier ministre, Manuel Valls, en écho à Nicolas Sarkozy, quelques années avant lui, qui voulait que « expliquer l'inexplicable, c'est vouloir excuser l'inexcusable ». Sic transit. Ainsi passe... Eh quoi ? Gloria mundi ? Est-ce là votre gloire ? Sont-ce là vos Lumières tant vantées ? Mais celles-ci brillent d'autres feux, de flammes plus intenses et plus radicales que les ténèbres opaques d'une raison d'État qui en est devenue la bêtise. Sachez-le : « À bas l'intelligence ! » est un slogan fasciste.

En réponse à ces mauvaises passes, nous disons, pour notre part, exactement l'inverse. Nous disons : De tout ce que font les hommes, les hommes sont responsables. Rien de ce qui est humain ne nous est étranger, donc inintelligible. Nous disons mieux, nous disons : Expliquer, c'est comprendre, et comprendre, c'est s'émanciper. C'est s'extraire, par exemple, du déterminisme des causes auquel ces actes sanglants voudraient nous contraindre, afin de pouvoir commencer à agir plus librement, plus souverainement, au-delà des impasses partout dressées devant nous. Voilà pourquoi ceux qui se refusent à toute explication sont ceux-là mêmes qui entendent aggraver toujours davantage l'état de notre servitude. Bien plus proche que nous ne le pensons, l'obscurité est un parti que nous devons combattre.

Mais revenons aux faits. Pour qualifier ces actes, certains parlent de « folie » ou de « barbarie ». Encore une fois, ce sont des termes profondément inadéquats, en tant qu'il renverrait ces actions et ceux qui les commettent à une essentielle « inhumanité ». Or, en cette affaire, nous ne voyons que des hommes – et des motifs du même ordre, c'est-à-dire humains, trop humains... La sagesse se garde bien d'ailleurs d'employer ces vocables suspects mille fois démontés. À moins de considérer que la barbarie, la folie et l'inhumanité sont devenues les attributs mêmes de notre modernité – attributs dont nous avons renouvelé le sens jusqu'à l'étourdissement, jusqu'au dégoût. En effet, notre modernité n'a-t-elle pas engendré les crimes les plus abominables dont l'humanité n'ait jamais eu à avoir honte ? De génocides à grande échelle en massacres coloniaux, d’Auschwitz à Hiroshima – dont la bombe lâchée a fait en un éclair presque autant de morts que l'ensemble des victimes de la guerre civile en Syrie en cinq ans... La « civilisation » que certains veulent défendre a engendré des monstres plus terrifiants que la « barbarie » la plus féroce n'ait été en mesure d'imaginer. Il serait bon de s'en souvenir.

Depuis des décennies, nous avons vécu sous l'ère de la « globalisation » – doux euphémisme pour désigner une contre-révolution néolibérale d'une extraordinaire violence et qui, dès le coup d'État de Pinochet au Chili, avait anticipé dans le sang l'effondrement des régimes dits « soviétiques » – forme rivale, rappelons-le, d'un même monde capitaliste déjà globalisé par ailleurs. Les puissances occidentales n'ont fait qu'hériter de ce vide pour réaliser le vieux projet du Capital, celui d'une hégémonie unifiée d'où l'Histoire même serait bannie.

Nous avons vu la suite. Disons les choses crûment : L'État islamique est l'envers impitoyable de notre propre modernité, l'enfant ensauvagé d'une globalisation elle-même cruelle, sauvage et sans pitié. Et il faut dire qu'ils ont beaucoup appris de nous. Ils sont le pur produit de la violence coloniale, impériale, autoritaire et fasciste qui a dévasté ces contrées (ainsi que les nôtres) et qu'ils reproduisent désormais avec la terrifiante assurance du disciple en voie de dépasser le maître – et cela jusque dans le capitalisme sauvage qui fonde l'essentiel de leur économie politique. Ceux qui rejoignent le projet mortifère de ce totalitarisme en devenir sont aussi ceux-là mêmes à qui l'on refuse tout avenir – tout espoir de changement. Ennemis déclarés d'un ordre mondial qui se voulait définitif, ses partisans se recrutent désormais aux quatre coins du monde, parce que c'est partout que celui-ci a établi son oppression et les formes cyniques de sa domination.

Le djihadisme moderne dont l'État islamique est aujourd'hui le parangon s'est également développé sur le déclin du communisme, prospérant sur la frustration des espoirs révolutionnaires que celui-ci avait suscité. Il profite actuellement de l'échec de récentes révolutions et soulèvements qui, à leur manière, en renouvelait le projet fondamentalement démocratique, mais d'une démocratie totale qui n'est pas parvenue à son terme. Il est temps de relever cette idée, de dépoussiérer ce nom auquel on fait dire tant de bêtises, d'en renouveler le sens afin qu'il puisse servir à nouveau d'étendard pour tous ceux qui cherchent un au-delà positif à ce monde qui semble aujourd'hui se dévorer lui-même. L'heure n'est pas tant à la « déradicalisation » qu'à une radicalisation en sens inverse, en un sens authentique. Pour faire du communisme autre chose qu'une idée, et bien davantage qu'une hypothèse : une réalité vivante, libre et joyeuse.

Nous disons : Communisme et démocratie. Il est temps en effet de réconcilier ces deux termes qui, loin de s'exclure, se complètent l'un l'autre, s'accomplissent l'un par l'autre. Car l'un est à l'ordre politique ce que l'autre est à l'ordre social : son concept adéquat et son idée régulatrice. Il s'agit en effet de destituer le double pouvoir de la propriété lucrative et de l'oligarchie qui en défend le droit – et de restituer au peuple sa souveraineté. Tel est le nouveau projet révolutionnaire du XXIème siècle qu'il nous faut redéfinir si nous voulons échapper à la double mâchoire qui tente de se refermer sur nous et nos aspirations globales à l'émancipation réelle.

On le voit, face aux défis que nous devons relever, la seule question du volet international se révèle d'ors et déjà insuffisante. Quoiqu'il soit nécessaire de mettre un terme aux interventions occidentales à l'étranger, la fin de la guerre en Irak et en Syrie ne suffira pas à éteindre l'incendie que l'inconséquence de toutes nos politiques – à l'intérieur comme à l'extérieur – ont contribué à allumer. L'autre aliment de cette révolte sourde et diffuse se situe en effet dans les conditions d'injustice économique et sociale, organisées et légalisées dans les institutions bourgeoises de nos sociétés, conditions insupportables qu'aggrave encore le mépris officiel dont les classes dominantes – en complète banqueroute morale – font preuve à l'égard des classes populaires et subalternes.

Contre l'État islamique et le monde qui l'a engendré, une seule solution : refaire de la politique, reprendre nos affaires en mains, démettre « nos » dirigeants, contester leurs décisions, transformer la société. Il nous faut lutter depuisl'intérieur contre le monde qui a présidé à la naissance de ce monstre équivoque qui n'en est pas le premier-né. À toutes les forces révolutionnaires, démocratiques et progressistes de notre pays et d'ailleurs, nous lançons cet appel. Réveillons-nous !

Bruxelles, le 29 mars 2016,

Gilles Wauthoz

https://gilleswauthoz.wordpress.com/

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