La vie d'un malgache "privilégié"

Plongée dans la vie réelle d'un malgache qui vivote, tout en faisant partie des 5% les plus "riches" de la population malgache.

Êtes-vous plus privilégié.e que Naina ?

Naina est un homme de trente-sept ans. C'est un gaillard souriant, avenant et bien constitué. Ses habits sont très modestes et il ne porte que des sandales : les chaussures c'est pour l'église, le dimanche. Il ne boit pas, ne fume pas, ne jure jamais. Il est marié et il a deux filles de sept et neuf ans. Il habite la petite bourgade d'Ambohimanga, capitale historique du royaume Merina, sur les hauteurs d'une colline dite sacrée, au centre de Madagascar. 

Maisons des hautes-terres centrales, Madagascar. © Marcel Rabe Maisons des hautes-terres centrales, Madagascar. © Marcel Rabe

Il n'a pu aller à l'école que jusqu'à la fin du primaire et n'a pas pu décrocher le certificat d'études primaires élémentaires. Naina a la chance de travailler dans une entreprise qui le paye 3,36 euros la journée et 0,56 centimes d'euros pour déjeuner. Quelle aubaine. Cela lui permet de manger à sa faim, et en plus il est tombé sur une patronne au coeur d'or, qui paye tous les frais si jamais son épouse ou ses filles tombent malades. Avec sa famille, elles vivent dans une bicoque en terre cuite : deux pièces sans sanitaires, les murs noircis par la chaleur du feu de charbon qui chauffe en hiver mais qui sert surtout à cuire leur riz quotidien. Naina est quasiment végétalien, non pas par conviction mais par nécessité : la viande, les oeufs ou le lait ne sont pas à la portée de sa bourse.

Il sait à peine lire et écrire mais c'est un débrouillard. Il sait quasiment tout faire. Intègre et consciencieux, il travaille dur pour nourrir sa famille. Ouvert d'esprit et amoureux de son épouse, il l'emmène en vélo à 10 km de chez lui tous les matins, pour qu'elle aussi puisse travailler et gagner sa vie, avant de faire les quelques 14 km qui séparent sa maison de son lieu de travail. A eux deux, le couple gagne l'équivalent de 125,70 euros par mois. Lorsque l'on sait que le salaire minimum malgache est d'environ 44 euros, que 75% de la population vit avec 0,85 centimes d'euro la journée et que 95% de la population se débrouille avec moins de 2 euros par jour, Naina fait donc partie des 5% de malgaches les plus riches.

Naina est un privilégié si on s'en tient aux chiffres. Et pourtant Naina n'a pas d'électricité chez lui. Il n'a pas l'eau courante. Il ne pourra certainement jamais s'acheter une voiture, ni même des vêtements neufs. Il habite sur une île, mais ne verra probablement jamais la mer. Il ne sait pas trop ce qu'est Facebook ni qui est Beyoncé. Il ne comprend pas comment fonctionne un smartphone et il est toujours subjugué lorsque sa patronne lui montre des screens de jardins qu'il doit concevoir.

Si Naina fait partie des 5% de malgaches plus riches que les 95% dans la misère la plus totale... Vous, où êtes-vous, sur l'échiquier de la société malgache ? Un proverbe malgache souligne l'importance d'agir en fonction de nos privilèges : ''trafo-kena ome-mahery ka ambava homana am-po mieritreritra''. Dans la tradition des hautes-terres centrales, les invité.e.s de marque avaient droit à la meilleure partie du zébu : la bosse. Ce proverbe peut se traduire par ''la bosse du zébu est donnée aux puissant.e.s, qui apprécient cet honneur en bouche et méditent dessus".

Un privilège est associé a un devoir. Si vous vivez mieux que Naina, vous avez une part de la bosse de zébu.

L'histoire de Naina est une invitation à savoir qui nous sommes et où nous sommes, pour pouvoir déterminer où nous voulons aller avec tout ce que nous avons.

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