A une péripétie près

A Madagascar, mieux vaut ne pas faire partie des 95% des ultras pauvres qui vivent avec moins de deux euros par jour.

Mais même si vous faites partie des 5% restants, vous pouvez être de celles et ceux qui peinent à manger deux fois par jour comme de celles et ceux qui partent à Dubaï pour le week-end. Incroyable, non ?

Aujourd'hui nous allons nous intéresser à Frank, trente-quatre ans, petit de taille mais fort comme un boeuf, le sourire scotché aux lèvres et une bonne humeur à toute épreuve. Vous vous souvenez de Dimby ? Frank est son beau-frère. Ils travaillent dans la même entreprise. Ils gagnent la même chose, à la seule différence que Frank goûte malheureusement aux revers de la vie.

Frank, son épouse et ses deux enfants louent une petite maison au bord de la route poussiéreuse qui mène vers Anjozorobe. Il y vit depuis plusieurs années et il est en bons termes avec les propriétaires qui habitent au-dessus. Malheureusement, ces derniers ont besoin de la totalité de la maison. Pas de contrat, pas de préavis, Frank et sa famille doivent quitter les lieux en sept jours. Frank assure seul le revenu familial, il essaye de joindre les deux bouts. Avec ses quelques 3,36 euros la journée, il gagne deux fois plus que ses amis du village.

Son épouse a eu un accident de travail récemment. Elle travaillait pour une "zone franche", ces usines de confections d'habits, où elle gagnait le salaire minimum légal à Madagascar, l'équivalent de 44 euros. Aujourd'hui elle ne peut plus travailler et ne peut même plus coudre à la maison, son pouce gauche ayant été arraché dans l'accident.

Ambohimanga, au Nord d'Antananarivo. © Marcel Rabe Ambohimanga, au Nord d'Antananarivo. © Marcel Rabe

Parfois, le vélo de Frank, qu'il a assemblé petit à petit, seul moyen de locomotion de la famille, tombe en miettes. Il demande alors quelques centimes à sa patronne et si cette dernière n'est pas là, il doit parcourir les 14 km qui séparent sa maison de son lieu de travail - eh oui, confinement oblige, il n'y a plus de transports en commun dans la région d'Antananarivo, capitale de Madagascar.

Une pièce sombre d'environ 10 mètres carrés et une micro-pièce encore plus sombre de 4 mètres carrés, à peine assez pour ranger son vélo, les nouvelles marmites - qu'il a dû racheter car les vols de marmite en aluminium sont monnaie courante, et placer le lit qu'il partage avec sa conjointe et ses enfants : voilà ce que Frank a trouvé pour abriter sa famille le temps de trouver une solution durable.

Mais il a le cuir tanné. Le sourire aux lèvres il demande à ses patrons un prêt, pour qu'il puisse construire de ses propres mains un endroit de la même taille, peut-être un peu moins sombre, mais surtout un endroit bien à lui.

Une vie à Madagascar ressemble à ses nombreuses routes nationales, avec de longues montées, des descentes vertigineuses, des parties étroites, sinueuses, escarpées, jonchées de pièges en tout genre.

Et si Frank n'avait pas son mental d'acier ? Et si ses patrons n'étaient pas de gens de bien ? Et si le propriétaire l'avait sommé de partir le lendemain ? Et si la machine avait arraché la vie de sa conjointe ?

Ici, un rien peut tout changer.

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