Pravy Sektor, le groupe paramilitaire ultra-nationaliste, étend son emprise en Ukraine

Le groupe ultra-nationaliste ukrainien Pravy Sektor (Secteur droit) a aménagé plusieurs postes de contrôle à l'ouest du pays, le long de la frontière polonaise et biélorusse. Kiev a lancé une opération spéciale contre les combattants de Pravy Sektor dans cette région qui s'est soldée par un échange de tirs avec les policiers et gardes du corps d'un député d'opposition à Moukatchevo (Transcarpatie), non loin de la frontière avec la Hongrie et la Slovaquie. Ces affrontements ont lieu sur fond de redistributions des flux de trafic dans la région frontalière, et font craindre l’ouverture d'un nouveau front à l'Ouest du pays.

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Moukatcheve est une zone stratégique située à quelques kilomètres des frontières de la Pologne, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Roumanie, lieu de passage privilégié pour les trafics de la mafia des Carpates. Avant la chute du président Viktor Ianoukovitch en février 2014, la région était contrôlée par son parti, le Parti des régions, envers lequel la population était plutôt hostile. Depuis la chute de son régime, précipitée par la révolution de Maïdan, la région a été abandonnée aux griffes du crime organisé - dont de nombreux acteurs sont d'anciens députés du Parti des régions, à l'image de Viktor Baloha et Mykhaïlo Lanyo. En réaction, le groupe ultranationaliste ukrainien Pravy Sektor - beaucoup les considèrent comme des néo-nazis - a pris l'initiative d'installer des postes pour lutter contre la contrebande et la corruption qui entachent la région.

Moukatcheve, cité tranquille de Transcarpathie, à l’ouest de l’Ukraine, a connu samedi une véritable scène de guerre. En plein jour, des échanges de tirs ont éclaté dans le centre de ce bastion de la minorité magyare, entre une vingtaine de combattants du groupe nationaliste radical Pravy et la garde rapprochée de l'oligarque local Mikhaïlo Lanyo, plus tard appuyée par la police. Le bilan est lourd : trois morts et treize blessés. Les paramilitaires disposaient de kalachnikovs et d'armes lourdes. Deux militants nationalistes ont été tués et quatre autres blessés, tandis qu'une vidéo tournée durant la confrontation laisse comprendre qu'un civil a été mortellement touché. Le feu nourri a détruit plusieurs véhicules de police et incendié un poste de la police routière et une station-service. Par la suite, quatorze combattants de Pravy Sektor se sont réfugiés dans les collines environnantes.

Pravy Sektor affirme que les autorités et la population locales n'ont rien contre cette initiative "appelée à lutter contre la contrebande et la corruption." Pourtant, d'après l'ancien journaliste et député à la Rada Moustafa Nayyem, présent sur les lieux au moment de la rixe, "le business de la contrebande de cigarettes est la seule et unique raison du conflit entre les deux groupes." Officiellement, Pravy Sektor déclare vouloir nettoyer la région des trafics et de la mafia, mais il semblerait en fait que le groupe veuille se tailler la part du lion dans les trafics qui ont lieu dans la région. D’après le ministère public, à l'origine de l'échange de tirs se trouve une mésentente lors de pourparlers autours d’une redistribution des pouvoirs. Le Secteur de droite affirme, quant à lui, que ses hommes ont été victimes d’une agression de la part de ceux de Lanyo.

Nayyem ajoute : "J’éprouve de la sympathie pour Dmitro Iaroch [le dirigeant du parti], même si ce sentiment n’est pas tout à fait rationnel et tient en fait à son aura du temps [des manifestations de la place] Maïdan. Mais il est temps d’appeler un chat un chat. Depuis longtemps, le Secteur de droite est une franchise”, une marque dont ses membres se servent pour faire parler d’eux. Une sorte de MacDonald’s ou de Starbucks militaro-politique. De fait, le groupe paramilitaire a dressé des barrages à l’extérieur de Kiev pour empêcher les unités de police de se diriger vers la scène des affrontements. Le mouvement Pravy Sektor menace d'une escalade de la violence. De plus, le principal représentant du parti a également menacé de déployer au moins 18 de ses bataillons de réserve autour de l’administration présidentielle dans la capitale, sauf si le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov et les principaux responsables des forces de l’ordre dans la région de Transcarpatie démissionnaient. La situation tendue dans la région de Moukatcheve suscite de vives inquiétudes quant à l'ouverture d'un nouveau front à l'ouest.

Pravy Sector n'a que deux députés au parlement ukrainien, la Rada, contre 10% des sièges pour Svoboda, un autre parti d'extrême-droite. Mais le parti a la particularité d'être armé, et son chef, Dmytro Iaroch, a été nommé conseiller du chef de l'état-major des armées ukrainiennes en avril 2015. La popularité de ces partis était beaucoup plus élevée durant Maïdan. Mais la plupart de leurs soutiens ont rapidement été désillusionnés et choqués par la violence dont ils font preuve. Aujourd'hui, ils tentent de maintenir leur niveau de popularité grâce à des déclarations anti-russes et nationalistes, et en se drapant de la toge de la lutte anti corruption pour séduire des frontaliers excédés.

Mais en fait d’affronter et d’éliminer le crime organisé, Pravy Sektor le reprend à son compte et devient une nébuleuse qui garde sa puissance armée mais y ajoute désormais la disposition de puissants moyens financiers. Il semble tenter de se substituer au régime de Kiev qui l'a progressivement écarté du pouvoir. Le président Petro Porochenko, a estimé qu’il n’y avait pas de place dans le pays pour des groupes illégaux armés. Il s’est rendu il y a peu à Moukatcheve où il a placé à la tête de la province son allié, Guennadi Moskal, jusqu’ici gouverneur de Lougansk, afin de dégoupiller la grenade Pravy Sektor.

 

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