En Ukraine, les promesses anticorruption n’engagent que ceux qui y croient

Plus de 7 ans après la destitution de Viktor Ianoukovytch, le climat des affaires s’est-il amélioré en Ukraine, pays historiquement gangréné par la corruption ? Si le combat affiché du président Volodymyr Zelensky contre les oligarques a pu le laisser croire, les mésaventures rencontrées par la société canadienne TIU, spécialisée dans les projets photovoltaïques, font déchanter investisseurs étrangers et observateurs. La rencontre prévue entre Volodymyr Zelensky et Joe Biden, ce mercredi, devrait être l’occasion pour le locataire de la Maison-Blanche d’encourager son homologue ukrainien à accélérer les réformes.

Opération séduction

Lorsque l’entrepreneur canadien Michael Yurkovich ouvre sa première centrale solaire près de Nikopol, ville nichée sur la rive droite du Dniepr, début 2018, l’avenir s’annonce radieux. D’une puissance de 10,5 mégawatts, cette centrale sera bientôt suivie par deux autres, portant à 54 mégawatts l’ensemble de la puissance installée par TIU Canada dans cet ancien satellite de l’URSS, pour un investissement total de 65 millions de dollars. 

La volonté de Yurkovich de conquérir l’Ukraine n’est pas le fruit du hasard. Elle fait suite à de nombreux gages d’ouverture et de normalisation donnés par Kiev à l’Occident. Petro Poroshenko, prédécesseur de Zelensky au palais Mariinsky, avait déjà fait de la lutte contre la corruption sa priorité, avec la volonté assumée d’encourager les investissements directs étrangers (IDE). Une dynamique qui s’est notamment soldée par la signature d’un accord de libre-échange entre le Canada et l’Ukraine (ALÉCU), entré en vigueur le 1er août 2017 et visant à « soutenir les autorités ukrainiennes dans leurs efforts de réforme économique, et ouvrir la voie à long terme vers la sécurité, la stabilité et le développement économique à grande échelle de l’Ukraine. » 

Élu en avril 2019 sur la promesse de changer de braquet, de traduire enfin en actes les engagements de son prédécesseur, Volodymyr Zelensky multiplie depuis les déclarations volontaristes. Comme lors de cette conférence organisée en automne 2019 à Mariupol, ville industrielle d’Ukraine, à l’intention des investisseurs étrangers. Showman aguerri (issu du showbiz, il accède à la célébrité en 2015, en décrochant le premier rôle d’une émission télévisée à succès), Zelensky se lance dans une opération séduction d’envergure. Il promet ainsi à un parterre d’hommes d’affaires de toutes nationalités la fin de la corruption et de l’injustice dans le pays, le respect absolu du droit, et va même jusqu’à envisager la mise en place d’un régime de taxes favorable pour les IDE et la création par son gouvernement de « nounous » chargées de conseiller l’infortuné investisseur qui, en dépit de ce cadre idyllique, rencontrerait des obstacles.

Difficile, dans ces conditions, de ne pas partager l’enthousiasme de Michael Yurkovich, dont le taux de rendement des installations ukrainiennes devait atteindre les 28 %, contre 3 % seulement au Canada. D’autant que ce dernier croit pouvoir s’appuyer sur la réputation de sérieux et d’inflexibilité de son pays dans la région. « Nous avons une grande présence de soft power dans ce pays parce qu'ils savent que les Canadiens ne peuvent pas être soudoyés. Ils ne peuvent pas être intimidés. Ils ne peuvent pas être corrompus », déclarait-il en 2017. Comme lui, nombreux seront les investisseurs étrangers à miser sur l’Ukraine, qui attire 4,5 milliards de dollars en 2019… contre 400 millions en 2020. La faute au Covid, bien sûr, mais pas uniquement. Si des efforts ont été consentis pour aligner le pays sur les standards occidentaux en matière de climat des affaires en 2019, Kiev semble depuis être retombée dans ses travers, ce qui a eu pour corollaire de faire fuir les investisseurs. 

Problème de voisinage

Pour Michael Yurkovich et ses centrales solaires, l’ombre au tableau se présente sous la forme d’un oligarque local, l’un des plus influents du pays : Ihor Kolomoisky. Ayant fait fortune après l’effondrement du bloc soviétique, l’homme est à la tête de l’usine de sodas de Nikopol, de la chaîne de TV régionale, des équipes de football et de hockey, mais aussi de l’usine de ferroalliage de la ville, voisine de la centrale solaire de Yurkovich qui en dépend directement pour son approvisionnement en électricité, puisque cette dernière est reliée à une sous-station électrique installée sur le terrain de l’usine. Une dépendance qui finira par coûter cher au Canadien : prétextant des travaux de réparation à effectuer sur cette sous-station, l’usine coupe purement et simplement l’accès au réseau de la centrale solaire en mars 2020,  en dépit de l’interdiction faite par le droit ukrainien de procéder à une telle opération sans consentement bilatéral.  

Ihor Kolomoisky n’est pas un inconnu des services internationaux de répression de la criminalité en col blanc. Le tycoon est sous le coup de sanctions du département d’État américain pour des faits « significatifs » de corruption sur la période 2014-2015, alors qu’il était gouverneur de l’oblast de Dnipropetrovsk, division administrative où se trouve Nikopol. Sa famille et lui sont interdits de séjour sur le sol américain. Que cherche-t-il en mettant l’usine de son voisin canadien hors service ? Kolomoisky aurait déjà suggéré à la direction de TIU Canada de racheter sa centrale de Nikopol. On ne s’y prendrait pas autrement si l’on voulait acquérir un actif à vil prix, après en avoir soi-même diminué la valeur.

À l’Est, rien de nouveau ?  

L’affaire a été portée devant la justice ukrainienne le 26 janvier 2021 : sans surprise, les juges ont refusé de donner raison à Yurkovich, qui a décidé de faire appel. Mais les chances de l’entrepreneur canadien semblent minces tant, en dépit des effets de manche de Zelensky en faveur de l’État de droit, les autorités ukrainiennes demeurent inféodées aux oligarques, qu’elles protègent et servent plutôt que la justice – à tel point que 75 % des Ukrainiens déclarent ne pas avoir confiance en leurs institutions judiciaires.

Selon une enquête menée par la Chambre de commerce américaine en mars 2021, l’absence d'État de droit (66 %), la corruption (54 %) et l’absence de programme de réformes audacieux (45 %) sont les trois principaux obstacles identifiés par le monde des affaires en Ukraine. Et si le pays progresse régulièrement dans l’indice Doing Business de la Banque mondiale (il se hisse à la 64e place sur 190 en 2020, soit un bond de 7 places), la vénérable institution pourrait bientôt être tentée de pondérer ses satisfecits, et d’aligner le classement de l’Ukraine sur ses efforts réels en matière de lutte contre la corruption, plutôt que sur les déclarations tapageuses de ses dirigeants.

Au menu des discussions entre Joe Biden et Volodymyr Zelensky, ce mercredi 1ER septembre à la Maison-Blanche, le "soutien de la Maison-Blanche aux efforts du président Zelensky pour lutter contre la corruption et mettre en œuvre un programme de réformes fondé sur nos valeurs démocratiques communes". Des efforts qui, pour être notables, n’en sont pas moins sabordés par les coups de boutoir des oligarques du pays, ce que n’a pas dû manquer de relever Washington. Proche de Kolomoisky, qui l’a soutenu durant sa campagne, Zelensky aura fort à faire pour rassurer son homologue américain sur ses intentions de poursuivre la lutte.

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