Gresea Échos n°100 - Migrantes dans le capitalisme racial et patriarcal

Le Gresea Échos est la revue trimestrielle du Gresea. Ce numéro 101 aborde la manière dont les politiques migratoires des puissances économiques contribuent à sauvegarder une division internationale du travail imposée par le capitalisme racial et patriarcal. Une réflexion nécessaire à une convergence des luttes pour l’émancipation de toutes et de tous.

 © Alicia Motta © Alicia Motta

Édito - Natalia Hirtz

 

Un mode de vie uniforme au service des oppressions

En septembre 2019, la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, remplaçait l’intitulé du portefeuille du commissaire européen à la « Migration, aux Affaires intérieures et à la citoyenneté » par la « Promotion du mode de vie européen ». La mission du nouveau commissaire, le conservateur de centre droit Margaritis Schinas, portera essentiellement sur l’éducation, la migration et la sécurité. En associant la question migratoire à celles de la sécurité et de l’éducation, la Commission européenne cherche à promouvoir une Europe et des modes de vies présentées comme homogènes.

Cette vision uniforme et raciste devenue de plus en plus banale ainsi que la présentation d’Ursula von der Leyen comme femme modèle, qui est parvenue à faire carrière tout en étant mère de sept enfants, illustrent parfaitement le capitalisme racial et patriarcal tel que le définissent certaines féministes. Voilà l’objet de ce nouveau numéro qui cherche à analyser ce capitalisme racial et patriarcal en identifiant ses causes et ses conséquences sur les femmes des anciennes colonies, et plus particulièrement sur les immigrantes en Europe.

Les femmes migrantes sont fortement concentrées dans les secteurs non délocalisables correspondants au travail dit de « reproduction sociale ». Leur surreprésentation dans la prostitution, le nettoyage et l’aide à domicile des personnes dépendantes, en dit long sur le continuum des rapports d’oppression propres aux divisions sexuelle, sociale et internationale du travail imposées par les colonisations. Les prostituées, les nounous et les domestiques d’aujourd’hui sont les héritières directes des nourrices et des ménagères d’hier.

Dans un contexte où l’entrée massive des femmes dans le salariat n’a pas impliqué un véritable partage du travail domestique avec les hommes, la demande d’une main-d’œuvre toujours plus précaire pour s’occuper de ces « tâches » a fortement augmenté ces quarante dernières années. La salarisation des femmes, les coupes budgétaires, la marchandisation et la privatisation des services publics nécessaires à la reproduction de la vie (les soins, l’éducation, ou la petite enfance) entraînent un appel de travailleuses du Sud, chargées d’assurer le travail de reproduction. Comme le montre Chiara Giordano à travers sa recherche sur le secteur de l’aide à domicile pour les personnes âgées en Belgique, les réformes publiques et la libération des services renforcent la précarisation de ces emplois, dégradent les conditions de travail et soumettent d’autant plus ces travailleuses aux discriminations de genre, de classe, de « race » et de nationalité.

Si la surreprésentation des migrantes dans les secteurs de la reproduction sociale dévoile clairement la nécessité de ces travailleuses pour la reproduction de la vie dans les pays du Nord, les politiques de contrôle migratoires ne font que renforcer les violences envers les migrant.e.s, parmi lequel.le.s les femmes et les enfants sont particulièrement livrés aux violences sexuelles, psychologiques et aux risques de décès. À l’heure où la Commission européenne prévoit une augmentation budgétaire pour renforcer le contrôle migratoire, Pinar Selek montre, à travers l’étude de la frontière franco-italienne, les conséquences sociales de cette criminalisation de la mobilité sur les migrant.e.s tout en se centrant sur les femmes, invisibilisées derrière « l’universel masculin ».

En Belgique, l’inauguration d’un centre fermé pour femmes en juillet 2019, illustre la manière dont l’État conçoit des politiques spécifiques à la « féminisation de la migration ». Des militant.e.s de Getting the Voice Out, se sont rendu.e.s dans ce nouveau centre fermé afin de relayer la voix des détenues. Ce numéro reprend une partie des témoignages récoltés et publiés par ce collectif des militant.e.s qui, à l’heure de rédiger ces lignes, sont les seul.e.s à fournir des informations sur la violence d’État infligée aux femmes détenues dans ce centre pour avoir défié une législation consistant à interdire leur droit à la mobilité.

Loin d’être des victimes passives, les femmes s’organisent, résistent et se battent contre ces violences systémiques. Sur leur site internet, Getting the Voice Out relaye les résistances qu’elles et ils mènent dans les centres fermés. En 2018, des prostituées, majoritairement sans titre de séjour, ont mené une grève historique de deux jours à Bruxelles. En 2015, des femmes ont créé leur propre organisation en non-mixité, le Comité des femmes sans-papiers. Et, en 2018 a été fondée la Ligue des nettoyeuses domestiques, à l’initiative du MOC.

Par la publication de ces différentes analyses, documents et témoignages, ce numéro vise plus largement, à contribuer à la réflexion sur l’intersection des oppressions spécifiques au capitalisme racial et patriarcal. Une réflexion nécessaire à une convergence des luttes pour l’émancipation de toutes et de tous.

 Sommaire GE100, décembre 2019, 40 pages

Édito : Un mode de vie uniforme au service des oppressions

Natalia Hirtz

De la colonisation au colonialisme

Natalia Hirtz

Travailleuses migrantes et transformations du marché de l’emploi

Natalia Hirtz

L’aide à domicile à Bruxelles : être femme et migrante dans un métier peu valorisé

Chiara Giordano

Multiples frontières pour les femmes. Le cas de la frontière franco-italienne

Pinar Selek

Un nouveau centre fermé pour les femmes à Holsbeek

Getting the Voice Out

A Bruxelles les femmes sans-papiers s’organisent

Ligue des travailleuses domestiques et Comité des femmes sans-papiers

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