CE CORPS LIVRÉ POUR VOUS. L’autre image du Christ en croix. Par ROSE GRINDORGE

Dans ce livre très documenté qui vient de paraître, l’auteur nous invite à bousculer le regard que nous portons sur la représentation des scènes sacrées, et en particulier sur la Crucifixion. A partir de nombreuses œuvres, peintures ou sculptures exposées dans les églises et les musées, Martin Villon analyse la façon dont cette représentation du fils de Dieu s'est érotisée au fil des siècles. Il s'interroge sur les intérêts profanes qu'elles peuvent bien servir. Rencontre avec l’auteur.

N'y allez-vous pas un peu fort en parlant d’érotisme, voire de pornographie à propos des images religieuses ?

M.V. Il faut bien distinguer le Jésus de la Bible et le Jésus des images. Mon livre ne traite que du second. Mais il faut bien constater que peintres ou sculpteurs ont pris prétexte du premier, pour introduire des caractéristiques que l'on peut effectivement qualifier d'érotico-pornographiques. Lesquelles restent, bien entendu, la plupart du temps inaperçues. Pour en avoir une idée, il suffit d’observer comment évolue la représentation de la Crucifixion au fil des siècles, et en particulier comment elle passe du hiératisme médiéval à l’hyperréalisme sulpicien. Or, c’est cette dernière image qui l’a emporté sur toutes les autres. Plus synchrone avec le message évangélique, celle du Christ en majesté, figure prépondérante de la période romane, à la fois pudique et imposante, aurait pu légitimement prétendre à occuper la première place. Au lieu de cela, c’est le Christ en croix qui est devenu l’image emblématique de la chrétienté.  

Comment la décririez-vous ?

M.V. Si l’on s’en tient à une stricte description, que montre-t-elle ?  Un jeune homme dévêtu, paré d’un linge descendu sur les hanches ou prêt à s’envoler – quand il ne s’agit pas d’un voile carrément transparent –, et soumis à une scène qu'il n'est pas exagéré de qualifier de sadomasochiste extrême. Les exemples abondent, et tout autant dans les représentations de flagellation, déposition ou résurrection, et j'en cite de nombreuses dans mon livre.

Est-ce une position morale de votre part ?

M.V. Je pointe seulement que ces "débridements " s'exhibent dans des lieux consacrés à la prière, et dans un contexte moral condamnant l’exhibition de la chair et de la nudité. La brève description que je vous ai faite devrait suffire à justifier le qualificatif d’érotico-pornographique. Mais ce n’est pas tout, à l’iconographie de la Crucifixion s’ajoutent d’autres scènes de nu d’une crudité stupéfiante, des séances de torture d’une perversité hallucinante. De plus, des personnages secondaires comme Marie-Madeleine, Jean, Thomas ou les deux larrons de la Crucifixion viennent par des attitudes, des attouchements, renforcer cette tonalité scabreuse.

Comment expliquer que des images à forte composante érotique aient été diffusées précisément par ceux qui condamnent l’exhibition de la chair ?

M.V. Le catholicisme a toujours vu la sexualité comme un danger pour la régulation des comportements et le contrôle des passions qui font partie de ses principales raisons d’être. Et, plus largement, justifient le rôle des religions monothéistes. Mais faire entrer de tels objectifs dans les mœurs ne peut s’opérer seulement par la menace ou par l’interdit. En autorisant la représentation humaine du divin, la chrétienté a parfaitement compris quel emploi elle pouvait en faire et quel bénéfice en tirer. S’attachant des artistes dont le talent permet de magnifier les corps, l’Église s'est offert une iconographie religieuse qui joue à la fois sur la contemplation de la chair et la peur du châtiment corporel. Une même image -et la Crucifixion en est l’exemple le plus frappant- peut mêler subtilement l’une et l’autre.[1] 

Cette analyse vous conduit finalement à une interprétation politique : l'image de la Crucifixion serait un appel au meurtre des fils.

M.V. Effectivement, si vous ôtez aux personnages des Évangiles leur masque divin, le temps fort de ces récits reste la mise à mort d’un jeune homme par un père tout puissant. La Crucifixion, le sacrifice demandé au fils, est commandité par ce père qui ne l’a créé qu’à cette fin. Pour être acceptable, l’image de cette exécution se devait, comme on vient de l’évoquer, d’être à la fois séduisante et menaçante. Porteuse d’une promesse, la vie éternelle, et receleuse d’une sanction, le martyr de la croix. Elle est un exemple et une injonction proférée sous le sceau du sacré. Elle illustre l’obéissance, la soumission, l’adhésion inconditionnelle au sacrifice de soi et la récompense à en espérer. Ce sacrifice est demandé aux jeunes hommes dans toute guerre, comme on le célèbre aujourd’hui sans restriction, et quasiment sans contredit. Pour imposer aux fils (au sens large) de se soumettre à l’autorité du père (au sens politique), à ce qu’on appelle pompeusement « le sacrifice suprême », il fallait un support de grande qualité, où l’image et le discours submergent la pensée, et annulent le raisonnement par la croyance.

CE CORPS LIVRÉ POUR VOUS

L'autre image du Christ en croix

Aux Éditions L'Harmattan

 

 

 


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