35 ans après le début des hostilités, le conflit du Sahara s’exprime différemment

Par Khadija Mohsen-Finan, enseignante et chercheure en sciences politiques.... A la mi-octobre, l’installation d’un camp regroupant entre 15 et 20.000 Sahraouis près de Laayoun, la capitale du Sahara occidental annexé par le Maroc en 1975, ne préoccupe pas grand monde. C’est son embrasement qui suscita l’émoi provoquant une interrogation mêlée d’inquiétude de la part de la communauté internationale.

Par Khadija Mohsen-Finan, enseignante et chercheure en sciences politiques.... A la mi-octobre, l’installation d’un camp regroupant entre 15 et 20.000 Sahraouis près de Laayoun, la capitale du Sahara occidental annexé par le Maroc en 1975, ne préoccupe pas grand monde. C’est son embrasement qui suscita l’émoi provoquant une interrogation mêlée d’inquiétude de la part de la communauté internationale.

 

Les occupants du camp protestaient contre la «détérioration» de leurs conditions de vie. Les autorités marocaines décident alors de démanteler le camp qui donne une image négative de la gestion du Sahara par Rabat, au moment où s’ouvrent de nouvelles négociations entre les parties, près de New York et sous l’égide de l’ONU.

 

A l’aube du 8 novembre, ce démantèlement donne lieu à de violents affrontements entre les Sahraouis du camp et les forces marocaines. Les belligérants s’accusent mutuellement et se renvoient des chiffres contradictoires sur le nombre des victimes. Selon Rabat, douze personnes auraient été tuées, dont 10 membres des forces de sécurité et deux civils, tandis que le Front Polisario parle de 36 pertes et de centaines de blessés.

 

Dans un premier temps, ces événements d’un genre nouveau paraissent inexpliqués et tranchent considérablement avec les informations qui nous étaient fournies sur ce conflit vieux de 35 ans qui oppose le Maroc et le Front Polisario pour la souveraineté de l’ancienne colonie espagnole du Sahara occidental. Il est vrai que les médias nous avaient habitués à quelques lignes formulées sous forme de dépêches, souvent pour nous informer de la reconduction de la Mission des Nations Unies au Sahara (MINURSO), ou encore de la reprise des négociations entre les protagonistes.

 

Difficile de jeter l’anathème sur la presse ou plus largement encore sur les médias pour déplorer la couverture de ce conflit tant il parait atypique à divers égards. Il s’agit d’un problème de décolonisation quelque peu décalé dans le temps, puisqu’il se pose après la grande ère des décolonisations. Autre particularité, depuis la fin des années 1970, ce conflit ne fait pas de victimes puisque la guérilla des premières années a laissé place à une guerre d’usure et que depuis 1991 un accord de cessez-le-feu a été signé, prévoyant l’organisation d’une consultation référendaire sous l’égide des Nations unies.

 

Aujourd’hui, au moment où une sortie de crise semble s’imposer, aucune des deux parties ne peut se prévaloir de la victoire ou de la défaite, ce qui complique considérablement les choses. Le référendum qui devait se tenir dès 1992 n’a pu être organisé, faute d’accord entre les parties sur la composition du corps électoral. En effet, la difficulté à recenser la population apte à voter semblait liée à différents facteurs. Si un référendum venait à se tenir, aucun des protagonistes ne pourrait être assuré d’une franche victoire. Cette inquiétude face au scrutin a conduit les deux parties à venir grossir l’électorat susceptible de se prononcer sur le destin du territoire contesté. Pourtant, l’enjeu du scrutin est très important pour chacun des acteurs. Pour le Maroc la cause sacrée de la «récupération des provinces sahariennes» a beaucoup trop lourdement hypothéqué la vie politique du pays pour que la monarchie puisse s’engager dans une aventure électorale sans être assurée d’une franche victoire. Mais elle l’est tout autant pour le Front Polisario, car en cas d’échec, il cesserait d’exister au plan régional et international.

 

Un sondage réalisé dans la seconde moitié des années 1990 dans les principales villes du Sahara occidental révéla que la population consultée ne se prononcerait pas majoritairement pour le rattachement de cette zone au Maroc. Aussi, peu de temps avant sa mort, Hassan II a-t-il opté pour l’autonomie. En 2007, Rabat propose un plan d’autonomie, approuvé par les Nations Unies, et appuyé par Washington, Paris et le gouvernement espagnol.

 

Fort de ces appuis au plan international, Rabat ne se soucia pas de la partie adverse qui continua de camper sur ses positions en demandant avec insistance l’autodétermination. Le Maroc ne prêta pas davantage d’intérêt à la population sahraouie qui peuple cette région appelée à être autonome, selon les vues de Rabat.

 

Ces deux négligences allaient peser lourdement sur l’évolution du contentieux et la recherche d’une issue à ce conflit. D’une part, l’autonomie ne fut jamais considérée comme une solution de compromis dont les contours pouvaient être définis par les deux parties. Elle fut proposée comme solution unique par un Maroc qui se posait ainsi en vainqueur du conflit. Cette posture fut évidemment très mal vécue par la partie adverse qui de ce fait porta peu d’attention au contenu même de cette solution. En martelant son désir d’autodétermination, le Front Polisario, appuyé par l’Algérie faisait ainsi obstruction à l’option marocaine.

 

L’opposition entre les deux options, autonomie et autodétermination devînt une manière de prolonger le conflit sur un autre terrain. De ce fait, les négociations entre les parties étaient totalement dénuées de sens, puisqu’il paraissait impossible de rapprocher des points de vue diamétralement opposés.

 

D’autre part, comme toute régionalisation, l’autonomie du Sahara procédera à des transferts de pouvoirs. Une Assemblée élue sera composée de membres de l’élite locale, celle en qui se reconnaît la population sahraouie. Mais aussi celle en qui le pouvoir central a confiance pour lui transférer les compétences en matière de gestion des hommes et des ressources, lorsqu’il s’agira de rendre la justice ou encore de définir les programmes scolaires. Ces programmes devront prendre en compte la spécificité de la région, c’est -à -dire l’identité sahraouie.

 

Or la définition de cette élite, à la fois représentative et légitime aux yeux de Rabat pose aujourd’hui un vrai problème et ce pour diverses raisons. Hassan II avait réussi à coopter des membres de certaines tribus sahraouies, constituant ainsi une élite qui lui servait à la fois d’appui et de vitrine. Ces notables symbolisaient tout à la fois la réussite possible et l’intégration des Sahraouis à l’intérieur même du système politique.

 

Mais le temps et l’accession au trône de Mohammed VI ont distendu ces liens clientélistes et les relations entre les nouvelles générations de Sahraouis et la monarchie se modifièrent. Considérés comme des Marocains à part entière, les Sahraouis n’étaient plus les bénéficiaires de ces usages particuliers jadis pratiqués par Hassan II. Parallèlement, les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements en cours au Maroc. L’émergence d’une société civile et les revendications formulées par les Marocains en matière des droits de l’homme dans les années 1990 ne pouvaient leur échapper.

 

Intégrées dans le paysage marocain, les jeunes générations sahraouies se sont certainement senties concernées par les nouvelles dynamiques nationales. Cette prégnance a pu les conduire à redéfinir leur identité, tout en essayant de se positionner politiquement. En manifestant, en brûlant le drapeau marocain, en scandant des slogans favorables à l’autodétermination, en faisant la grève de la faim, ils se redéfinissent par rapport à leur histoire, par rapport aux premières générations d’élites cooptées et par rapport aux Marocains avec lesquels ils sont appelés à se confondre dans le cadre d’une autonomie au Sahara.

 

En réalité, ils ne se reconnaissent ni dans le pouvoir marocain, ni dans le Front Polisario, ils tentent de se frayer un espace médian totalement inexistant dans les schèmes explicatifs de ce conflit. Leurs revendications sont d’autant plus incompréhensibles qu’elles ont un caractère citoyen même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination.

 

Pour cela ils puisent dans un nouveau registre référentiel, celui des droits de l’homme, des libertés individuelles et politiques et de la légalité internationale.Toutefois, cette lecture reste insuffisante lorsqu’il s’agit de revendication de masses comme celle de novembre. La constitution de camp pouvant héberger 15 ou 20 000 personnes nécessite une logistique importante susceptible de se déployer dans un territoire très contrôlé par les autorités marocaines. Aussi, la désignation du Front Polisario ou de l’Algérie semble peu convaincante. Et l’interprétation policière des événements que livrent les autorités en guise d’explication paraît de ce fait totalement inadaptée.

 

Khadija Mohsen-Finan est enseignante et chercheure en sciences politiques.

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