Le grand soir… Ou pas

Il nous avait déjà fait le coup en décembre. « Mon seul souci, c’est vous ; mon seul combat, c'est pour vous. » Au point que nous avions pris les vessies pour des lanternes. Il avait dit que le SMIC augmenterait de 100 euros. Oui, mais pas pour tout le monde et en plus il fallait le demander, à la CAF… Au 1er janvier 2019, le SMIC net est toujours à seulement 1 171,34 €…

Alors ce soir le PR va parler, encore une fois. Ça fait des jours qu’il fait lanterner le peuple. Celui des Gilets et tous les autres. Son entourage prédit des annonces puissantes et massives… Ces adjectifs font penser à la guerre. Un arsenal puissant pour des frappes massives…

Nous c’est juste plus d’égalité qu’on veut. De la liberté aussi. Quand on tire le diable par la queue on n’est pas libre. Et quand chacun aura ce qu’il lui faut, il y aura aussi plus de fraternité comme celle qui a fleuri sur certains ronds-points.

Dans un pays riche comme la France il n’est pas normal que des gens dorment dehors, dans le froid et sous la pluie surtout quand on a promis que plus personne ne dormira dehors.

Dans un pays riche comme la France, il n’est pas normal qu’une ministre du transport dise à la télévision que le premier souci des autorités c’est d’arrêter les passeurs de réfugiés. Dans un pays riche comme la France, le premier des soucis, c’est que les gens ne meurent pas, en mer ou sur terre, en fuyant. Le premier souci c’est de tout faire pour faciliter la venue de ceux qui sont en danger dans leur pays.

Ici on ne dira pas qu’on n’attend rien et qu’on sait à l’avance qu’il n’y a rien à attendre. On attend et on dira après ce qu’on pense. Ou pas.

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Et pour patienter, je vais reposter ici une petite histoire que j’avais racontée en 2015. Une adaptation… De la vraie vie… Je ne comprends pas pourquoi certains sont obligés d’aller au cinéma pour regarder de près la pauvreté… En vrai elle est partout, depuis toujours.

Il était une fois un épicier. Et moi je faisais les courses chez lui parfois. Parce que j’aime bien l’odeur des épiceries. Je sais. Aujourd’hui on va plutôt au supermarché, mais au supermarché, cette histoire ne pourrait pas fonctionner alors il fallait bien trouver un épicier.

Donc il était une fois un épicier. Et moi je faisais les courses chez lui. Un jour j’ai vu un gamin devant le rayon des légumes. Il regardait les tomates. L’épicier s’est approché de lui et lui a parlé.

« Bonjour toi, comment vas-tu aujourd'hui ? »

 « Bonjour Monsieur, ça va bien merci. J’étais juste en train d'admirer vos tomates. Elles ont l'air vraiment très bonnes. »

 « Elles sont bonnes ! Comment va ta mère? »  

 « Bien. Elle n'arrête pas de mieux se porter. »

 « Bien. Puis-je faire quelque chose pour toi? »  

 « Non Monsieur, je ne faisais qu'admirer ces tomates. »

 « Voudrais-tu en rapporter à la maison? » Demanda l’épicier.  

 « Non Monsieur, je n'ai rien pour les payer. »  

 « Et bien, que pourrais-tu me donner en échange de quelques tomates ? »  

 « Tout ce que j'ai, c'est ma précieuse bille que voici. »

  « C'est une vraie ? Laisse-moi la voir. » Dis l’épicier.

 « Voici, elle est de qualité. »

  « Oui, je peux voir ça. Humm, la seule chose c'est qu'elle est bleue et j'en recherche une rouge vif. En as-tu une rouge comme ça chez toi? »

 « Pas rouge vif, mais presque... » 

 « Tu sais quoi ? Ramène ces tomates avec toi à la maison et quand tu repasseras dans le coin, tu me montreras cette bille rouge » lui dit l’épicier.

« Bien sûr Monsieur. Merci. »

La femme de l’épicier écoutait comme moi, la conversation. Elle me dit tout bas qu’il y a deux autres garçons du même âge qui viennent comme ça, parfois. Son mari adore marchander. Alors il s’amuse. Quand les garçons reviennent avec leur bille rouge, et ils reviennent toujours, il leur dit qu’il en a trouvé une et que maintenant il en voudrait une verte, ou une bleue ou une orange. En même temps il leur donne les bananes, les pommes, le café ou le riz, qu’ils sont en train de regarder et qu’ils ne peuvent pas payer. 

J’ai quitté l’épicerie avec un sourire au cœur et beaucoup de reconnaissance pour ce monsieur. Plusieurs années ont passé, très vite, les unes après les autres. Un jour, l’épicier est décédé, et je suis allée lui rendre un dernier hommage chez lui, comme ça se passe dans les villages. Il y avait plein de monde et nous étions tous alignés pour présenter nos condoléances à son épouse qui pleurait. J’ai vu juste devant moi trois grands gaillards dans la force de l’âge. Ils se sont approchés de la femme de l’épicier, l’ont embrassée, en lui glissant des mots affectueux à l’oreille. Puis chacun d’eux s’est penché sur le cercueil ouvert. Ils sont ressortis de la pièce avec des larmes dans les yeux.

Quand je me suis approchée à mon tour du cercueil, j’ai vu sous la main du défunt, les plus jolies billes rouges de la terre.

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