Une histoire vraie

« Malgré une telle violence, on peut garder une foi intacte en l’humanité… »

damian

Damian Myna est musicien. Le soir du 11 décembre dernier, devant le bar « Les Savons d’Hélène », il n’a pas hésité à se jeter sur Cherif Chekatt pour tenter de le neutraliser. Il a été très grièvement blessé de treize coups de couteau. Damian et sa compagne Rosana forment un couple formidablement uni pour affronter cette lourde épreuve. Tous deux n’avaient jamais raconté cet événement qui a bouleversé leur vie avant de se confier en exclusivité à Or Norme

« Ce soir-là, je sors de mon travail. Je suis musicien mais pour gagner ma vie, je m’occupe des enfants d’un couple de Strasbourgeois. Je suis pressé car j’ai rendez-vous avec des amis musiciens pour travailler sur mon projet artistique que je compte développer en 2019 : sur une base de musique contemporaine, introduire le didgeridoo, un tube en bois qui émet une note très grave quand on le fait vibrer. C’est le premier instrument de musique de l’histoire de l’humanité. L’idée est de construire tout un univers musical à travers ce projet.
On s’est donné rendez-vous Aux Savons d’Hélène, c’est un lieu qu’on connaît très bien car il propose une scène ouverte chaque mardi soir. On y joue régulièrement. Jérémie et Tom étaient déjà là quand je suis arrivé. Nous étions tous les trois devant l’entrée du bar. Très peu de temps après mon arrivée, tout un groupe de personnes, dans la rue, se sont mises à courir de façon tout à fait silencieuse. Je me souviens avoir brièvement pensé que la scène était tout à fait surréaliste. Ces gens-là étaient complètement paniqués, ils fuyaient. Il y avait des familles entières, avec des enfants. Je me souviens d’une petite fille qui n’en pouvait plus et à qui ses parents disaient : « Continue, continue… » Tout ça n’a duré que quelques secondes à peine, mais ça m’a paru irréel, je me demandais ce qui se passait. Je les ai regardé s’enfuir et en me retournant, Chérif était devant moi et il a tiré sur Jérémy, l’atteignant au cou. J’ai appris bien plus tard qu’un éclat de balle s’était logé aussi dans l’épaule de Tom qui a essayé de se protéger en s’accroupissant derrière un chevalet publicitaire en bois.
Je me souviens de la puissance de la détonation : la rue est étroite et la résonance a été énorme, tellement énorme qu’elle a provoqué chez moi un acouphène. Je me suis retrouvé au sol, indemne, mais un peu sonné par ce qui venait de se produire. On ne se rend pas compte de la violence d’un coup de feu quand ça vous arrive en vrai… Et chez moi, toujours cette question : mais ce que je vis est-il vraiment réel ? J’étais au sol et tétanisé de peur à ce moment-là. Dans la seconde qui a suivi, il y a eu un cri énorme, glaçant : c’est Jérémy qui hurlait à la mort. Son cri a déclenché chez moi un violent mécanisme d’autodéfense : ce cri m’a mis en furie. Je ne parviens pas à m’expliquer ça : je suis plutôt d’une nature très calme, ordinairement, je ne suis pas un bagarreur ni quoi que ce soit dans ce genre. Ce cri m’a fait me relever, j’ai plaqué Chérif au sol et je me suis battu avec lui pour le neutraliser. À cet instant-là, mon corps était vraiment avec moi, c’était quelque chose de dingue. Je ne sentais pas les coups, c’était quelque chose de très viscéral : je voulais l’exterminer, il n’y a pas d’autre mot pour décrire ce qui me possédait… En nous battant, il a laissé tomber son pistolet au sol mais il s’est emparé d’un couteau de cuisine qu’il avait sur lui. Le couteau avait une lame d’environ 30 cm. À un certain moment, Tom a voulu m’aider mais il n’a pas pu le faire, il s’est pris toute de suite un coup de couteau.
J’ai continué à me battre contre lui. J’ai pris treize coups de couteau, tous dans le dos sauf un qui m’a lacéré la main droite et un autre sur l’épaule dont la cicatrice me fait maintenant un petit smiley (et Damian de rire en disant cela…- ndlr). Je dois sans doute la vie à mon sac à dos qui m’a un petit peu protégé. Au final, c’est le dernier coup de couteau qui touche ma moelle épinière et qui provoque donc cette perte motrice à ma jambe gauche dont je souffre maintenant. Les médecins étaient partis sur une paralysie totale mais moi, deux mois plus tard, je marche avec une canne » dit Damian avec une voix ferme. (…) lire la suite de l’article de Jean-Luc Fournier sur OR NORME.

Des héros anonymes. Une leçon de vie, une histoire à se transmettre et à partager pour dire et redire, que non, la nuit n’est jamais complète puisqu'il y des personnes qui vivent comme ça.

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