Être claude

Le 10 janvier 2021, Le Monde révèle que le sculpteur Laurent Faulon a porté plainte contre le plasticien Claude Lévêque, l’accusant de l’avoir abusé sexuellement entre ses 10 et ses 17 ans. La presse évoque une omerta, et l’omerta persiste.

Le silence aurait une loi qui se dit de préférence dans la langue sicilienne. La loi du silence couvre de telles horreurs que la française n’ose se prononcer. Elle a cette pudeur, cette délicatesse, et cette hypocrisie : elle emprunte, comme si les faits mêmes et la loi tacite qui les cèle venaient d’ailleurs, d’une contrée plus violente et plus taiseuse. Il est donc question d’omerta. Ce n’est pas parce que la presse a rapporté les agissements pédocriminels d’un plasticien de renommée internationale que la loi du silence est brisée pour de bon. Si peu d’échos sur les réseaux sociaux. Sur ce sujet, ils restent modérés, ou cois. C’est  un constat, pas un regret. Difficile de dire ce qui ce qui s’est tu et pourquoi. Impossible de le penser dans un tweet. 

Le désir d’un homme peut se fixer sur le corps d’un enfant, puisque cela existe, puisque cette sombre affaire s’ajoute à tant d’autres. Cet homme-là s’est installé dans un tel désir. Il en a puisé une matière pour ses installations, et a déroulé sans inquiétude sa longue carrière de bourreau ingénu aux amours enfantines. Son désir aberrant a nourri une œuvre dont musées et places publiques se sont illuminées.

Claude est un prénom de boiteux, dit l'étymologie. Lévêque est boiteux. Être claude, vieil adjectif : être sot. « Il n’est pas si claude qu’on le croit » (exemple tiré du Dictionnaire de l’Académie française de 1835), pourtant. Il a déclaré dans une master classe radiodiffusée  que son œuvre n’est pas conçue pour l’éternité. Qu’il ne sait pas ce qu’est une carrière. Qu’il a encore beaucoup de choses à faire. Qu’il a de la ressource. Que la lassitude de vivre peut se présenter. Qu’il ne possède pas d’œuvres, qu’il n’y a pas d’œuvres chez lui. Il n’est pas aimable dans cette interview. Il n’est guère à l’aise dans l’exercice. On pouvait le comprendre, et maintenant on le comprend d’autant mieux. Il a refusé la légion d’honneur. « La légion d’honneur, c’est nase. » On rit.

Son œuvre ne cherche donc pas la postérité. La postérité n’est certes pas un concept punk. Plus tôt que prévu cependant, on commence à débrancher ses installations lumineuses, à Montreuil récemment, à Montrouge, à l'Abbaye de Fontevraud. Car l’œuvre n’est plus regardable, quoi qu’en disent les connoisseurs qui veulent continuer de l’apprécier pour ce qu’elle est, ce qu’ils prétendent qu’elle peut être encore hors l’horreur absolue, et en vertu de la distinction bien commode entre l’homme et l’œuvre.

L’œuvre est même tout à fait écœurante, de même que les exercices d’admiration que l’artiste aux désirs boiteux a pu susciter, toutes les courtoisies que sa posture punk a repoussées sans s’en priver pour autant, à commencer, pour ce qui me concerne, par l’intérêt que j’ai eu pour cet artiste qu’on m’a fait découvrir il y a une dizaine d’années. Des amis me parlaient de lui, je percevais son aura. Il fallait le connaître, savoir qu’il y avait là une œuvre singulière, une œuvre qui comptait, avec une place déjà réservé dans l’histoire de l’art, quels que fussent les dénis du bonhomme. Mais j’avoue que je suis resté à côté. J’ai raté quelques occasions. Je n’ai pas vécu d'immersion, mais j’ai vu des photographies des murs de matelas, des accumulations de vieux lits métalliques et des empilements de fûts de bière. Je me souviens d’un livre que j’ai feuilleté en me promettant de creuser, et je ne l’ai pas fait, par manque de suite dans les idées.

Une œuvre principalement de gaz ces dernières années, néons tubulaires du Grand sommeil figurant quatre rangées de neuf lits métalliques d’un dortoir de lumière, soigneusement alignés au plafond d’un musée d’art contemporain. Dortoir renversé. Mais que font des adultes dans un dortoir ? Ou l’expérience du spectateur en maître d'internat. Néons reproduisant l’écriture malhabile d’enfants flattés d’y participer. Il leur faisait faire des lignes, des lignes, des lignes. Si tu écris trop bien de la main droite, alors écris avec la gauche. Je préfère que ton écriture boîte. C’est ma marque de fabrique. Faire boîter l’écriture des enfants. Être claude, comme moi. Combien d’enfants ont subi le désir, la chair et les fluides du monstre, son désir et sa sexualité claudes ?

Le monstre n’est guère disert. Critiques et admirateurs recherchaient ses oracles mais il en était avare.  Il a construit son aura dans ce silence entrecoupé de paroles bourrues qu’il fallait lui extorquer et de phrases muséales aussi lumineuses dans leur éclat électrique que gauches dans leur graphie, et maintenant si pesantes. Lisez les néons qui continuent d’illuminer son site web. S’il réserve sa parole pour ce qu’il appelle amour dans l’intimité de ses amours monstrueuses (hypothèse : il n’est à l’aise que dans une relation avec un enfant, et une relation totale : enfant, frère, filleul, neveu, copain, amant), peut-être d’anciennes proies parviendront-elles à le traduire pour le commun des mortels. L’enfant, par définition, c’est celui qui ne parle pas : ironie tragique de l’étymologie latine. Mais il est essentiel de découvrir les mots du monstre, ses arguments, sa séduction. Faire en sorte qu’un autre Claude ne puisse collectionner les garçons, leurs doudous et leurs lignes d’écriture à haut potentiel artistique.

La loi du silence a accompagné, encouragé et auréolé l’œuvre de Claude Lévêque pendant quarante ans. Elle perdure au nom des lois du marché de l’art sans doute, au nom également de l’histoire de l’art et de la muséification précoce des installations du monstre, au nom du paradoxe postmoderne de l’institution culturelle publique qui adore ses réfractaires, et parce que ça la fout mal pour beaucoup d’hommes et de femmes qui savaient. « Collectionneurs et musée s’accrochent aux œuvres devenues embarrassantes », titre Le Monde. « Le dilemme des commanditaires des œuvres de Lévêque », pour Le journal des arts.

Œuvre sublime (qui dépasse les bornes, au sens strict), œuvre malade et œuvre claude : extinction des feux, réparation des enfants (tous les enfants) abîmés. Montreuil a coupé le courant de ses lumières monumentales, 171.269 euros dans le noir. On peut débrancher l’œuvre et tenter de l’oublier. Mais la justice des adultes a ses procédures et ses garde-fous, et en l’occurrence elle protège le fou. Il n’est encore coupable que dans les mots des plaignants. S’il a le courage de rester en vie (son avocat avertit qu’il pourrait y mettre fin), il devra parler, expliquer, décrire les soubassements affectifs de son royaume pourri, décrypter ces fichus néons pour les amateurs d’art mal éclairés que nous sommes. Formuler son éthique. Nous comprenons mieux le jeu de mots en forme d’autoportrait sur l’eau d’Évian / déviant. Nous sommes tentés de relire l’œuvre avec ces lunettes monstrueuses. Ce genre de monstre parle rarement. Je voudrais comprendre : « C’est quoi, être Claude Lévêque ? » Il faudra peut-être se contenter de son silence, mais aussi du mutisme qui entoure cette affaire depuis qu’elle a été rendue publique, et des poncifs sur les relations entre majeurs et mineurs. « Art is a guaranty of sanity », écrivit Louise Bourgeois, de sa main, de sa propre main, en lettres capitales. Should be. En voilà une éthique.

Le marronnier de la garde © Claude Lévêque

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