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Billet de blog 31 mars 2022

Guerre ou paix. La tentation de l'abîme (Partie 1)

La guerre en Ukraine a sidéré le monde. Pourtant, l'Europe contemporaine n'a pas été avare de guerre. Les démocraties ne peuvent s'exonérer d'en avoir mené. La guerre en Ukraine se distingue par les sanctions et les menaces. La vision unique qui prévaut conduit à occulter les événements qui l'ont précipitée.

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Un crime d’agression majeur

La guerre en Ukraine a stupéfié le monde. Quoi de pire qu'une guerre ? Elle cumule tous les fléaux et laissent les pays exsangues. Mais elle a accompagné toute l'histoire des peuples et aucun pays n' y a renoncé. La paix ne serait-elle qu'un intervalle de temps entre deux guerres?

Elle a éclaté en Ukraine.Le nationalisme ukrainien a été constant contre les occupations , malgré le partage entre la Pologne et la Russie, puis la seule domination russe , et enfin le nouveau partage entre la Pologne et la Russie (1921).

La Russie, par son rôle d'agresseur, a ruiné ses positions.La défense des régions séparatistes russophones, qui s’étaient prononcées par référendum sur leur indépendance (à 89% et 96%) , ne pouvait justifier, même aux yeux des Russes, l’invasion de l’Ukraine.

L'immense solidarité manifestée témoigne de ce que les peuples peuvent partager. Les civils ukrainiens sont condamnés à l'exode, et ils paieront le plus lourd prix, comme dans toutes les guerres.

La Russie avait déjà mené une guerre en Tchétchénie, cas inverse du Donbass, en réprimant une région séparatiste de la Fédération de Russie . Cette guerre avait causé la mort de 100 000 à 300 000 civils et de 20 000 à 25 000 combattants (certains autres chiffres avancés sont nettement moindres) pour une population de 1,5 million d habitants, dans une région d une superficie un peu supérieure au Nord-Pas de Calais.

La France aussi a multiplié les guerres, en voulant les justifier, jusqu'aux guerres coloniales (exemple de l’ Algérie : 500 000 à 1 000 000 de morts, les atrocités, le racisme, la torture), mais aussi dans sa lutte pour la défense de la démocratie.

La morale ou la justice sont les notions les plus étrangères aux guerres. Les guerres menées au nom de la démocratie n'ont pas été parmi les moins sanglantes ou les moins sauvages.

Elles ont connu leurs crimes de guerre et crimes contre l'humanité :bombardements des populations civiles allemandes et japonaises par les Anglais et les Nord-Américains (bombes incendiaires, bombes atomiques ).

Dresde: 135 000 morts ; Hambourg : 40 000 morts et 125 000 blessés ; Nagasaki: 40 000 à 80 000 morts ; Hiroshima: 75 000 à 140 000 morts ; Tokyo : 110 000 morts en une nuit ; Osaka: 15 000 victimes.

(Le général américain commandant la force aérienne: «Nous ramènerons le Japon à l’âge de pierre»)

Est-il utile de parler de l'Allemagne nazie? Ou de l’Espagne franquiste?

La Russie ne peut être considérée que comme l'agresseur quand elle s’attaque à un pays tout entier et cet acte ne pourra s'effacer. Elle ne peut non plus être regardée comme seule fautive, poussée par le seul désir de domination et regardée comme avide de guerre , y compris nucléaire.

Elle a payé le prix le plus cher lors de la seconde guerre mondiale et a supporté alors le poids de la guerre en Europe. Elle a apporté, en grande partie, la victoire à l'Europe. Le bilan a été pour elle terrifiant: plus de 26 millions de morts (la seule bataille de Stalingrad : 1 500 000 morts russes ).

Heureusement pour les Ukrainiens, a surgi ce mouvement d'aide en Europe pour l'accueil , et dans le monde par les secours apportés par l’aide humanitaire.

Un humanitaire à géométrie variable

 Mais comment considérer les causes de l'agression , et ce qui est présenté correspond-il à la réalité qu'on veut bien montrer ? Les pays européens sont-ils exempts de toute responsabilité?

Il ne peut être que regretté qu'ils n'aient pas fait preuve du même élan lors des guerres au Kosovo(1998-1999) , en Croatie (1991-1995) ou en Bosnie (1992-1995).

Pourtant, ces conflits au milieu de l'Europe ont causé de nombreux morts: 13 000 tués ou disparus au Kosovo, dont plus de 11 000 civils (85% des morts) et 200 000 exilés; 20 000 victimes en Croatie et plus de 500 000 déplacés; 100 000 morts en Bosnie et plus de 2 millions de réfugiés.

Finalement, ces trois pays proclameront leur indépendance . Des crimes de guerre (l’Otan même sera accusée) auront été commis en Croatie, au Kosovo, en Bosnie -Herzégovine . Le centre de Belgrade aura été bombardé, des bombes à sous-munitions utilisées. L'intervention de l’Otan au Kosovo aura lieu sur la base d'une fausse information, créée par l'Allemagne.

Quelle a été la bienveillance de l'Europe vis- à-vis des populations civiles touchées? Ou plutôt l’oubli ou l’indifférence. Et même : les forces armées européennes ont-elles joué le rôle qui était le leur ? Non-intervention lors du massacre de Srebrenica qui fera 8 000 morts d'hommes et d'adolescents prisonniers.

Au Rwanda , la France n’a pas su ou pu empêcher les massacres et les tueries sauvages (800 000 à 1 000 000 de morts ). Elle a même été mise en accusation.

Et la guerre du Golfe en Irak (1990-1991), où 7 mois de guerre ont suffi pour que les estimations (variables) aillent jusque 400 000 morts pour les civils irakiens et 100 000 militaires tués.

Un témoignage , entièrement faux , avait pour objectif que l’opinion publique internationale contribue à ce qu'elle soutienne l'action militaire:

«J'ai vu les soldats irakiens entrer dans l'hôpital avec leurs armes. Ils ont tiré les bébés des couveuses, ils ont pris les couveuses et ont laissé mourir les bébés sur le sol froid», déclarait «l’infirmière Nayirah»

(La jeune fille, fausse infirmière, était en réalité la fille de l'ambassadeur du Koweït à Washington)

Et la seconde guerre d’Irak (2003-2011) déclenchée sur un mensonge grossier des États -Unis (le nombre de morts varie de plus de 100 000 à plus de 1 000 000).

Qu’a t-on fait pour ces peuples?

Et quelle humanité lorsqu’il est déclaré par les pays européens que leur but est de détruire l’économie russe , sachant que c’est le peuple russe qui en paiera les conséquences , alors qu’il n’est responsable en rien? L’Europe est-elle incapable de prendre des sanctions ciblées contre ceux seuls qui peuvent être considérés comme les auteurs de l’agression? Et les déclarations du ministre de l’économie font désespérer du rôle de la France («Et le peuple russe en paiera aussi les conséquences»).

Il reste que les peuples européens , dans le cas de l’Ukraine, ont su témoigner toute la solidarité et la compassion nécessaires.

(Mais l’Union européenne a payé 6 milliards d’euros à la Turquie pour empêcher les migrants d’arriver en Europe).

De l’absence de vision à la menace

 L'attitude de la Russie n'est -elle que le fait d'un " fou, paranoïaque, raciste, antisémite, atteint de la maladie de Parkinson, du syndrome d'Asperger (autiste), aux tendances suicidaires, alcoolique , atteint de démence, détraqué, atteint de la rage (des stéroïdes), un forcené".…

Un ancien journaliste du Monde, à l’allure déchaînée, parlera, dans son élan, de «folie totale» de M.Poutine.

Ces propos sont propagés par des hommes politiques français comme par les journalistes.

C’est cacher la vérité de la réalité des événements et se rassurer à bon compte ou créer une diversion pour faire oublier les manquements de la politique européenne ou française et faire croire à l’opinion que la raison et l’entendement ne peuvent être que d’un seul coté.

La propagande peut ne pas connaître de limites , quel que soit le camp

Et où sont la raison et l’entendement lorsqu’on entend le ministre français des affaires étrangères évoquer le premier l’arme nucléaire et d’ ajouter d’un air entendu: «Je n’en dirai pas plus ...»

Et le ministre de l économie menace des pires catastrophes la Russie et le peuple russe: «Nous allons livrer une guerre économique et financière totale à la Russie ( …. ) Nous visons aussi toute l'économie russe. Et le peuple russe en paiera aussi les conséquences. On ne sait pas faire autrement." Ce ministre a fait l’E N S.

Quelle nécessité d’une menace nucléaire et d’une déclaration de guerre économique totale, de la part de la France qui n’est pas en guerre et se pose en l’interlocutrice privilégiée de la Russie ?

C ‘est aussi oublier que M.Poutine a été élu avec 73% des vois exprimées. D’autres candidats ont pu se présenter (au nombre de 7) mais d’autres ont été empêchés (M. Navalny notamment parce que condamné pour détournement de fonds – réalité ou montage politique? ) Et un journal russe indépendant affirmera que le taux de participation a été falsifié (mais M. Gorbatchev et un ancien député en détenaient 24%). S’il devient dés lors impossible de déterminer avec précision la réalité, le suffrage obtenu atteste de la popularité du président russe.

La Russie comporte la Douma d’État (députés) et le Conseil de la Fédération (sénateurs), schéma qui se rapproche de nos démocraties.

Le pouvoir dépend ensuite de la façon dont il est exercé.

Sommes nous , dans nos démocraties, beaucoup plus représentatifs? Sans doute ; jusqu’à quel point ? M. Macron a été élu par 41 % des citoyens (en tenant compte des abstentions, votes blancs et non inscrits) pour un résultat officiel de 66 % .

La France affirme pourtant poursuivre le dialogue , alors qu’elle en ferme les portes par une attitude foncièrement hostile à la Russie et même à son peuple. Même une guerre ne devrait pas normalement faire subir volontairement les conséquences à un peuple. Que penser alors des propos des ministres français?

La France comme l’Europe n’aurait- elle pas beaucoup plus gagné à adopter une attitude de neutralité première dans laquelle elles auraient posé les termes des conditions qui auraient dû, selon elle, être respectées par la Russie et subordonner les représailles (puisqu elles se posent en ennemies) à la réponse russe.

D’emblée, la France et l’Union européenne se sont donc fait face comme adversaires et n’ont pu faire qu’être considérées comme des cobelligérants (même si cette notion n existe pas juridiquement) , et surtout avec les livraisons d armes , beaucoup plus effectives que des paroles de ministres, prononcées loin de tout terrain d’action, dans des bureaux ministériels.

Rien n’empêchait de le faire , après avoir clairement averti la Russie , selon un calendrier précis , qui pouvait très rapidement être mis en place .

Une guerre civile inaperçue

 La Russie a sans doute des revendications qui auraient dû être écoutées , à défaut d’être entendues.

La guerre au Donbass a fait 13 000 victimes, 1 500 000 personnes déplacées, 900 000 départs à l’étranger (chiffres à la date de 2020).

En a-t-on réellement parlé? Ne l’a-t-on pas caché, en indiquant simplement qu’un conflit avait lieu dans l’Est ukrainien?

Or, il s agissait d une guerre civile dans laquelle l’armée ukrainienne assiège les républiques populaires de Donetsk et Lougansk.

Des lignes globales peuvent être dégagées de ce conflit. Le protocole de Minsk de septembre 2014 (Ukraine – Russie- républiques populaires de Donetsk et Lougansk) prévoyait une autonomie locale (statut spécial).

En décembre 2014, le parlement ukrainien modifie unilatéralement la loi sur le statut spécial.

Les accords de Minsk II ( France, Allemagne, Ukraine, Russie, républiques populaires de Donetsk et Lougansk ), en 2015 , visaient à un gouvernement provisoire à l’Est et à une réforme constitutionnelle de l’Ukraine.

Ces accords n’ont jamais abouti (de 2014 à 2022). Pourtant , des référendums ont eu lieu en république de Donetsk (2,3 millions d’habitants) avec 89% de voix pour l’indépendance , et en république de Lougansk ( 1,5 million d’ habitants ) avec un résultat de 96% .

Les deux républiques ont élu un président au suffrage universel direct.

Faut-il rappeler que la Slovénie (2,1 millions d’habitants ) a obtenu son indépendance à la suite d’un référendum en 1990 ( 89% de voix favorables), et la Slovaquie ( 5,4 millions ) en 1993, sans référendum.

Les combats ont continué et l armée ukrainienne a utilisé des armes fournies par les États Unis et la Turquie , dans un contexte de conflit intérieur ,de même que les Russes pour l’autre camp.

Il s agit donc d une guerre civile qui présente cette particularité fondamentale qu’une partie minoritaire du pays est assiégée par les forces armées du gouvernement central, aidées par des puissances étrangères. Or, les régions séparatistes n’avaient pas vocation à occuper le pouvoir ou n’étaient pas en mesure de le faire.

Elle est souvent passée sous silence dans les médias en Europe, alors que ces régions sont aussi attaquées par des groupes présentés comme néonazis (régiment AZOV) responsables de crimes de guerre , comme les forces armées ukrainiennes (cf. O N U et Amnesty international ).

Cela n a pas empêché l'Union européenne de lever son embargo sur les livraisons d armes à l’Ukraine six mois plus tard. Et le même mois (août 2014) , un convoi humanitaire du CICR n’a pas été autorisé par Kiev.

Trois mois plus tard, en novembre, un décret du président ukrainien ordonnait un arrêt des services publics dans les régions séparatistes et la suspension du versement des salaires et pensions.

Des crimes de guerre dans le Donbass ont été commis par les forces ukrainiennes, des hôpitaux détruits. Il y a eu privation d’accès à l'eau , à l’ électricité, lors de l’encerclement de Donetsk (CICR).

Les séparatistes seront également accusés, tout comme des Nord-Américains combattant contre eux.

La Crimée n’ a pas souffert d’ une telle situation et a obtenu son adhésion à la Russie . La Crimée (russe depuis 1792) (2,3 millions d habitants ) proclame son indépendance en 1992 , mais est rattachée à l Ukraine (les Ukrainiens représentent 1 5% de la population). La Crimée possède son parlement.

Un conflit apparaîtra entre l’Ukraine et la Crimée en 2006: dans un port de Crimée est débarqué du matériel militaire américain , alors que l’Ukraine n’est pas membre de l OTAN , et que la décision appartenait au parlement de la Crimée ; les tension sont fortement ravivées.

Le parlement de la Crimée organise un référendum en mars 2014 et 97% de la population se prononce pour l’indépendance, suivie d’un accord pour le rattachement avec la Russie (non reconnu par l ONU).

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