Conseil scientifique & élections : un parapluie scientifique pour décision politique

Les premiers avis du Conseil scientifique manifestent une confusion des genres entre faits scientifiques et décision publique. La volonté de donner un parapluie scientifique à une décision gouvernementale démontre que la difficulté de cette autorité(-due à son impréparation) à répondre aux questions pratiques est aggravée par sa propre réaction devant les faits : recourir à l’imaginaire.

« Sur le fond cela est faux. Mais au delà de l’inexactitude, c’est une erreur » - Didier Lallement

L’intensification des mesures d’ordre public et les profonds changements juridico-constitutionnels opérés en urgence sont l’effet d’une réelle crise dans une guerre imaginaire, dont les Avis du Conseil scientifique Covid19 ne sont qu’un symptôme annonciateur et les escarmouches périphériques, malgré leur intense exposition médiatique.

En examinant les avis du 12 et du 14 mars, on constate que lorsqu’il est interrogé sur le maintien ou non du scrutin municipal du 14, le Conseil ne garde de scientifique que le nom. Il le fait en trois temps.

  1. Il use d’abord de l’approximation au mépris de la statistique la plus élémentaire pour éluder la question posée ;
  2. Poussé dans ses retranchement, il rempile ensuite en énonçant contre-vérités flagrantes et réécrit son avis antérieur ;
  3. Et parachève le tout en déguisant des intuitions ou du « sens commun » comme du savoir scientifique.

Au-delà des manquements a la "bonne pratique", ces abus permettent au politique de se retrancher derrière un parapluie rhétorique bien commode, dont les conséquences sanitaires sont graves. Démonstration.


Le 12 mars, le Conseil a éludé la question de la mortalité supplémentaire qui allait être causée par le maintien du scrutin

Le 12 mars, le sujet du maintien ou du report des élections n’est pas abordé par le Conseil de sa propre initiative.

C’est dans la partie concernant les réponses au Président qu’on voit le conseil questionné sur ce sujet. On n’a malheureusement pas les questions du Président, seulement les réponses, ce qui en soit pose un problème de transparence, mais passons.

Ici, le Conseil n’identifie « pas d’argument scientifique » indiquant que l’exposition des personnes serait plus importante que celle liée aux activités essentielles (faire ses courses).

On peut reformuler cette phrase en trois temps :

1. La population coure des risques supplémentaires en faisant ses courses. Les mesures matérielles de protection (gants, masques, gel, stylos...) réduisent ce risque supplémentaire, mais le fait est que faire ses courses comporte un risque supplémentaire par rapport au fait de ne pas faire pas ses courses du tout.

2. Le risque individuel de transmission ou mortalité supplémentaire est quantitativement identique (pour chaque évènement de contact éventuel lors des courses) à celui d’aller voter (à protections identiques).

3. Le gouvernement n’interdisant pas à la population de faire ses courses, les élections présentant un « facteur de risque individuel » similaire (pour chaque sortie du domicile), le « Conseil ne voit pas d’argument scientifique » s’opposant au maintien de ces élections (non plus qu’à la capacité laissée à la population de faire ses courses).

Évidemment, on doit constater que ce raisonnement n’est pas réellement statistique : il ne concerne que la légitimité comparée de plusieurs réglementations, évaluation basée sur la notion de facteur de risque individuel, les conduites étant autorisées en fonction de l’évaluation de ce facteur individuel.

Mais comme le fait d’aller voter ne signifie pas que les gens feraient moins de courses, c’est comme s’ils faisaient davantage de courses et donc la transmission et la mortalité dues aux élections s’ajouteront. Une étude statistique relativement simple devrait pouvoir quantifier approximativement ces effets.

Ainsi le Conseil n’a précisément pas fait de recommandation au gouvernement : il lui a indiqué que l’évaluation du critère de dangerosité du fait d’aller voter conduisait à un résultat similaire à celui utilisé pour autoriser la population à faire ses courses.

Il ouvre ainsi la possibilité pour le gouvernement d’utiliser des arguments de type juridico-administratifs ou moraux (remplir son devoir national ne vaut-il pas moralement autant que faire ses courses ?). Mais c’est au prix d’une approximation importante au regard de la pratique scientifique en matière de statistiques (épidémiques ou autres).

Par contre, une réponse en termes de contamination ou mortalité supplémentaire aurait permis de satisfaire pleinement la conception – par ailleurs affichée – des rôles respectifs du savant et du politique.

La confusion des genres est favorisée par une confusion entre deux sens du mot cohérence :

  • si on veut lutter contre l’épidémie, il est « cohérent » de limiter les contacts interpersonnels et donc de reporter les élections.
  • si on veut que l’action du gouvernement ait l’air de répondre à des principes soumis à un critère unique pour tous les cas individuels, comme en matière de Loi, alors il est « cohérent » de maintenir ce scrutin.

L’avis du 12 mars élude donc le seul genre de question auquel « le comité scientifique Covi19 » est supposé donner réponse. Il se prononce sur un autre terrain ou genre qui ressort d’une autre science, à savoir la « science politique » - si elle existe.

Le 14 mars, le Conseil revient sur ses déclarations antérieures, modifie le passé et énonce des contre-vérités 

L’absence de reproduction de la « question » du Ministre de la santé qui donne lieuà la deuxième partie de l’avis du 14 mars empêche de connaître sa nature ou son contenu. Est-il plausible que cette question ait été :

« Quels seraient, en contradiction avec la déclaration du Président du 12 mars, les bénéfices sanitaires d’annuler, les opérations de vote à quelques heures de leur début ? ».

Il semble peu probable en effet qu’il ait été demandé au Conseil, le 14, de se prononcer sur la cohérence scientifique et épidémiologique (cohérence du premier genre) de maintenir les élections. En effet, le 12, ce dernier ne s’était prononcé que sur la cohérence « politico-juridique » (second genre) – et entre temps l’exécutif avait suivi l’avis du Conseil en estimant lui-même « cohérent » d’en annoncer le maintien.

Il semble que le Conseil ait plutôt répondu à une injonction, explicite ou implicite, de « réexaminer » son énoncé du 12 mars face à des interrogations assez répandues dans l’espace public.

Pour ce faire il cite dans un premier temps la formulation exacte employée par lui le 12 mars : « Le Conseil ne voit pas d’argument scientifique » s’opposant au maintien de ces élections

Mais la phrase même rapportant cet énoncé antérieur associe deux autres sujets qui, eux, ne peuvent être trouvés dans cet avis du 12 mars. Ils concernent la réponse à deux questions portant sur l’impact des opérations électorales sur la diffusion du virus [1] et sur l’infection des personnes [2].

« …Dans ces conditions, [le Conseil] n’identifiait pas d’argument scientifique permettant d’associer une annulation du premier tour des élections [1] à la réduction de la progression prévisible de l’épidémie, ni à [2] une réduction du risque infectieux auquel sont exposées les personnes… »

L’avis du 12 mars ne s’est prononcé sur aucune de ces questions de « premier genre de cohérence ». Le seul « argument scientifique » le 12 mars était « que le Conseil n’avait identifié aucun argument scientifique qui démontrait qu’il était plus dangereux d’aller voter que d’aller faire ses courses, à conditions de prudence égale ».

Pourtant le Conseil affirme le 14 mars deux choses :

  1. Selon lui, le fait de ne pas trouver d’argument scientifique qui établisse qu’il est plus dangereux d’aller voter que de faire ses courses (pour une personne) permettrait aussi, étrangement, de dire qu’il n’y aurait pas d’argument scientifique démontrant qu’annuler le vote réduirait à la fois « la progression prévisible de l’épidémie » et le « risque infectieux auquel sont exposées les personnes »
  2. Cette « non identification » d’arguments scientifiques, portant sur la « progression de l’épidémie » et le « risque infectieux » couru par les personnes allant voter, avait été faite et publiée dans son avis du 12 mars (il n’identifiait…).

Ces deux affirmations sont simplement fausses.

  1. La première, ainsi qu’exposée plus haut, parce qu’elle repose sur une confusion entre le risque individuel comparé pour une personne faisant ses courses et celle allant voter. Mais là où le Conseil le 12 mars pourrait apparaître comme éludant des réponses à des questions d’un autre ordre en opérant une confusion des genres de cohérence, le 14 mars il donne une réponse simplement fausse et non argumentée aux questions cette fois-ci explicites, portant sur la progression épidémique et sur le risque infectieux.
  2. La seconde est fausse simplement du fait que le 12 mars le Conseil n’a en aucune manière, le compte rendu en fait foi, abordé la question du rapport entre d’une part les élections et d‘autre part la progression et le risque.

On peut donc en conclure que le réexamen de son avis du 12 mars par le Conseil est aussi une réécriture profonde et a posteriori de son texte antérieur, l’avis du 14 mars affirmant que son avis du 12 mars contient des éléments essentiels - qu’il ne contient pas.

Des procédés éloignés de la pratique scientifique, qui ont des conséquences sanitaires graves de par leur utilisation politique

Il apparaît donc que ces procédéstrès éloignés de la pratique scientifique au sein d’un Conseil dont la crédibilité ne tient qu’a cet adjectif – tiennent de de la confusion entre les deux ordre de cohérences évoqués ci dessus : limiter la progression de l'épidémie, cohérence interne des injonctions gouvernementales entre elles ; et plus simplement entre la santé et l’ordre public. De ce fait on ne pourra considérer cet avis que comme un « geste barrière » du type barbelé.

L’évocation par ce Conseil scientifique, sans autres précisions, de « conséquence sanitaires délétères imprévisible » et de «débordements possibles », » suite à un éventuel report du scrutin, en raison de la mauvaise « compréhension » d’une partie de la population, vient à l’appui de cette opinion. Il s'agit ici de pure intuition repeinte en propos "scientifique".

L’examen des avis auquel nous nous sommes livrés ne vise pas à démontrer sur le papier quelque manquement formel des membres du Conseil à la bonne pratique, et à les taxer en conséquence de mauvais scientifiques ; l’objectif est plutôt d’éclairer le fondement instable sur lequel la décision politique se base, ou plutôt le fin parapluie de rhétorique scientifique derrière lequel l’État saisi par la panique abrite ses actes aux conséquences sanitaires bien réelles.

 

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