Le Conseil scientifique est-il branché sur BFM TV ?

Dans ses premiers avis rendus, le Conseil scientifique mis en place pour éclairer l’exécutif sur la gestion de l'épidémie de COVID-19 montre un mépris manifeste pour la posture scientifique, mais aussi pour la population et son “adhésion” aux mesures de controle. La population est à ses yeux un obstacle, plutôt qu’une ressource ou une aide. Nous analysons ici les avis des 12 et 14 mars 2019.

23 mars 2019

La population comme obstacle

Dès le 12 mars, le conseil scientifique disait explicitement qu’avec les mesures de contrôle de 1er niveau (fermeture des écoles etc.) : “on ne s’attend pas a ce que la réduction de la taille du pic épidémique soit suffisante pour éviter une saturation du système de santé” puis plus loin “il faut réduire d’au moins 60% les contacts (…) tout dépendra de l’adhésion de la population aux mesures de contrôle, ce qui est impossible a anticiper. Un arbitrage politique doit donc être fait entre l’intensité des mesures de contrôle d’une part, et leur impact sur les populations d’autre part”.

Continuant sur l’adhésion de la population : “il est primordial que l’intervention remporte d’emblée l’adhésion de la population. Une stratégie trop rapide d’endiguement dans un contexte où il n’y a pas de risque perçu (...) risquerait de diminuer l’impact de l’intervention sur le long terme”

Ainsi les seuls éléments de l'avis du 12 mars portant sur la population, son rôles, ses réactions et sa nécessaire adhésion sont plutôt abordés sous l’angle de l’obstacle qu’elle pourrait constituer à l’action publique et sanitaire.

« Sens commun » plutôt que science : BFM-isation du Conseil scientifique ?

Par ailleurs, ces éléments portant sur le comportement de la population ne reçoivent que très peu d’appui de citations ou d’enquêtes factuelles. Ils pourraient s’apparenter au « sens commun » ou à des conseils de prudence raisonnables, mais dont il est difficile de les qualifier de « scientifiques ».

Le 14 mars, sollicité à nouveau, le Conseil estime que les « recommandations » (énoncées à la télévision le 12 mars) par le Président de la République étaient suffisamment alarmistes, qu’elles auraient du faire partager aux auditeurs l’ampleur et la gravité de la situation. Cependant le Conseil « prend acte, comme beaucoup de français » du non-respect de ces « recommandations ».

La quantification ou même l’origine de ce constat ne sont pas évoquées.

Ce constat pourrait être tout aussi bien avoir pour origine le message des chaînes d’information en continu, canal d’information de « beaucoup de français ». Le Conseil n’apparaît pas avoir conditionné son opinion à la confirmation de ce comportement réfractaire de la population : il n’a pas souhaité accéder aux données produites par la branche politico-judiciaire de l’administration.

A titre d’exemple, il semblerait que la mobilisation de 10 000 agents ait produit 4 000 procès verbaux en une journée, immédiatement après la mise en place des mesures prises au titre du Code la Santé, soit 0,4 procès verbaux par jour et par agent. Au minimum, on aurait pu souhaiter que le Conseil scientifique se soit penché sur ces chiffres et se soit interrogé sur la productivité, en termes épidémiologiques et sanitaires, des effets en matière « d’adhésion de la population » de cet usage des forces de l’ordre.

La rationalité sanitaire des « nouvelles » mesures ainsi que le bénéfice absolu ou comparé du changement de leur statut juridique ne font pas l’objet de développement. Le Conseil se satisfait de déclarer lapidairement qu’elles ont déjà été analysées antérieurement sur le plan épidémiologique et que dorénavant elles sont davantage susceptibles d’être « comprises » que les recommandations antérieures.

La « guerre » sanitaire : un aveu d’impuissance ?

Dans son ensemble, l’avis du 14 mars n’apporte aucun élément ou information scientifique nouvelle. Son contenu est pour l’essentiel l’affirmation de l’opportunité de la mise en place du cadre juridique et des mesures listées dans son avis du 12 mars.

Une des différences essentielles est qu’entre le 12 et 14 mars la question de  « l’adhésion de la population » (dont on peut douter qu’elle soit du ressort scientifique du Conseil) reçoit une réponse sensiblement différente :

Le 12 mars, le Conseil notait, par exemple, pour ce qui concerne « l’adhésion de la population », « qu’une stratégie trop rapide d’endiguement, dans un contexte où il n’y a pas de risque perçu… risquerait de diminuer l’impact de l’intervention sur le long terme ».

Deux jours plus tard, le 14, le Conseil ne semble plus être inquiet du risque perçu. C'est bon, la population a suffisamment peur ?

Il produit les constats non-argumentés de conduites réfractaires aux recommandation, de non-compréhension par la population et plus généralement d’irrationalité de la population face au risque. Ces constats semblent marquer un moment double :

Au moment même où l’impuissance du système public de soin (à accompagner, traiter, tester ou équiper à lui seul l’ensemble des malades) est de plus en plus manifeste, des mesures réglementaires « contraignantes » sont mises en œuvre ; l’emphase est de manière concomitante mise sur la puissance accrue de contrainte de l’appareil public.

Ces mesures contraignantes et cette puissance accrue de l’État ne viseraient-elles pas aussi à prévenir les effets négatifs - sur le pouvoir de l’État lui-même - que ne manquerait pas de produire le constat public de son impuissance ?

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