Electricité en Haïti: le jeu dangereux des oligarques

Pays fragile, Haïti doit également compter sur un secteur énergétique défaillant pour cause de sous-investissements, de détournements massifs, de confiscations et de blocages politiciens qui entravent son développement. Malgré un volontarisme politique indéniable, les choses peinent à changer.

Le 22 novembre 2019, l'Etat a repris possession des centrales électriques de Varreux. Le 22 novembre 2019, l'Etat a repris possession des centrales électriques de Varreux.

Un reportage inédit accessible sur la chaîne YouTube « Investigations & Enquêtes » apporte un éclairage nouveau sur les spoliations à répétition que subit Haïti, et qui contribuent à maintenir le pays dans le sous-développement. En quinze minutes, il dissèque les rouages d’un scandale d’État découlant du contrat de sous-traitance de production d’électricité en mars 2005 et met en lumière les dérives d’acteurs privés, à commencer par la Sogener, qui, du fait de contrats léonins, a pu réaliser 1,1 milliard de dollars de chiffre d’affaires en quinze ans pour un investissement de 30 millions de dollars. Alors que le principal producteur d’électricité du pays fait l’objet d’accusations de détournements de fonds et de trafic d’influence, son conseil d’administration compte entre autres l’épouse de l'ancien président de la République ayant signé les contrats… Une situation ahurissante quand on sait qu’à peine 30% des foyers ont accès au réseau électrique, souvent de façon intermittente et à des tarifs prohibitifs.

Faute de pouvoir rompre ces contrats sans faramineuses contreparties, l’État haïtien, dont le Président Jovenel Moïse s’est engagé à améliorer la situation énergétique, a ainsi décidé de reprendre les centrales exploitées par la Sogener, fin 2019. Mais la reprise en main d’un secteur aussi stratégique n’est pas sans risque. « Depuis 1986, tous ceux qui ont tenté de réformer l’économie ou parfois même seulement certains aspects de l’économie, comme le trafic, ont été victimes de coups d’État », souligne ainsi le sociologue haïtien Louis Naud Pierre dans le reportage.

L’attaque, meilleure des défenses

Ces difficultés structurelles sont malheureusement toujours d’actualité, comme nous l’apprennent les réactions à la nomination récente par le Président Jovenel Moïse du nouveau directeur de Electricité d’Haïti (EDH), Michel Présumé, au grand dam des syndicats. Fait pour le moins curieux, M. Présumé ne peut toujours pas accéder à ses bureaux…  Son tort ? Avoir mis des mots sur le désastre de la confiscation de l’électricité haïtienne, d’abord par les oligarques, puis par les syndicats, acquis à ces derniers. Réputé intransigeant et ayant déjà remis sur pied nombre d’entreprises publiques, il inquiète les élites haïtiennes - probablement à juste titre -, qui craignent de voir leur juteux business remis en cause.

Discrédit, financement de syndicats autoritaires et rigoristes, corruption : la méthode est connue dans le pays. Instrumentalisés par les oligarques, les syndicats refusent tout compromis et cherchent à évincer le nouveau patron au détriment de la situation énergétique du pays. Tout est bon pour préserver le confortable statu quo qui force l’État haïtien à dépenser des dizaines de millions de dollars par mois auprès de producteurs d’électricité privés véreux et les attaques dont fait l’objet M. Présumé s’apparentent à des accusations fallacieuses de corruption et de détournement. L’attaque n’est-elle pas la meilleure des défenses ?  

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